La trajectoire du Parti de la justice et du développement (PJD) incarne l’une des mutations politiques les plus spectaculaires du monde arabo-musulman. Né dans la clandestinité et nourri d’une idéologie révolutionnaire, le courant réformiste conservateur marocain a opéré une révision doctrinale profonde pour s’intégrer au jeu institutionnel. Cette normalisation progressive a propulsé le PJD à la tête du gouvernement en 2011, avant une chute anthologique.

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La genèse du mouvement qui donnera naissance au PJD remonte à 1969, année de la fondation clandestine de la Jeunesse islamique (Al Chabiba Al Islamya) par Abdelkarim Moutiî. Fortement socialisés au contact des militants de gauche, les jeunes cadres de l’organisation reprennent à leur compte les méthodes de la lutte révolutionnaire, mais en les investissant de ressources symboliques religieuses. Idéologiquement, la Chabiba s’est construite sous l’influence des théologiens des Frères musulmans égyptiens, en particulier Sayyid Qutb. Son ouvrage phare, Maâlim fi Tariq (Jalons sur la route), sert de véritable guide aux militants.

A travers des concepts dichotomiques, le mouvement construit sa grille de lecture du monde, opposant les « vrais musulmans » à une société marocaine jugée coupable d’égarement ou de jahilya (ignorance antéislamique).
Le destin de la Chabiba Islamya bascule tragiquement le 18 décembre 1975 lors de l’assassinat du syndicaliste et leader de gauche Omar Benjelloun, un acte attribué au mouvement. Cet événement déclenche une répression implacable, marquée par des vagues d’arrestations et la fuite à l’étranger de Abdelkarim Moutiî.

C’est à l’épreuve de la détention que s’opère le grand tournant idéologique du mouvement. Enfermés dans les prisons de Rabat et de Casablanca, des leaders clefs comme Abdelilah Benkiran, Abdallah Baha et Mohammed Yatim prennent conscience de l’inutilité de la confrontation armée. Ils décident de rompre définitivement avec la violence et de privilégier l’action légaliste et pacifique.

La métamorphose sémantique et doctrinale

Pour sortir de l’impasse de la clandestinité, ces militants fondent en 1983 une nouvelle structure : Al Jamaa Al Islamya. Ils renoncent progressivement aux thèses radicales de Qutb au profit d’une approche réformiste inspirée de penseurs comme Khalis Jalabi ou Hassan Al Banna.

Histoire du RNI : de l’ombre de l’administration aux sommets du pouvoir

En 1992, afin de lever toute accusation de monopole religieux ou d’exclusion vis-à-vis des autres forces politiques du pays, le bureau exécutif dirigé par Benkiran prend la décision historique de modifier son appellation. L’organisation abandonne l’épithète « islamique » pour devenir le Mouvement de la réforme et du renouveau (Harakat Al Islah wa At Tajdid). En mettant les concepts d’Islâh (réforme morale et politique) et de Tajdid (renouvellement de l’interprétation) au cœur de leur projet, les conservateurs modérés s’engagent résolument dans la voie de la normalisation légale.

Le MUR et le ralliement tactique au MPDC

Après avoir essuyé le refus des autorités de légaliser leur propre structure politique partisane, les réformistes réalisent en 1996 une double opération stratégique. D’une part, ils fusionnent avec la Ligue de l’avenir islamique d’Ahmed Raïssouni pour donner naissance au Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), qui devient l’aile prédicative et idéologique de la mouvance.

D’autre part, sous l’impulsion de Benkiran, ils négocient leur intégration politique au sein du Mouvement populaire constitutionnel démocratique (MPDC), un parti de cadres en sommeil fondé en 1967 par le docteur Abdelkarim Al Khatib, un proche de la famille royale. Cette fusion leur permet d’obtenir le cadre légal indispensable pour participer aux consultations électorales.

L’institutionnalisation et l’épreuve des compromis (1997-2011)

Sous les couleurs du MPDC, les conservateurs participent aux élections législatives de novembre 1997, décrochant 9 sièges. En 1998, le parti change officiellement de nom pour s’appeler le Parti de la justice et du développement (PJD), adoptant pour symbole électoral une lampe à huile protégée par un cristal, métaphore de la clarté et de la transparence.

Istiqlal : du Manifeste de 1944 à l’Etat social

Aux élections législatives de 2002, le PJD enregistre une progression spectaculaire en remportant 42 sièges, devenant la troisième force politique du Maroc. Pourtant, le parti adopte volontairement une stratégie d’« autolimitation », refusant de présenter des candidats dans plus de la moitié des circonscriptions. Terrorisés par le précédent du Front islamique de salut (FIS) en Algérie en 1992, les cadres du PJD préfèrent rassurer le pays et prouver leur modération plutôt que de chercher un succès hégémonique qui aurait pu provoquer l’arrêt du processus d’ouverture politique.

Le séisme du 16 mai 2003, l’épreuve de la fidélité

La solidité de l’intégration du PJD est mise à rude épreuve lors des attentats terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca, perpétrés par de jeunes kamikazes issus du bidonville de Sidi Moumen. Le choc est immense et la gauche marocaine (notamment l’USFP et le PPS) se mobilise pour réclamer la dissolution du PJD, accusé d’assumer une « responsabilité morale » dans la dérive extrémiste.

Face à cette tempête, le PJD choisit le profil bas. A la Chambre des représentants, le parti vote sans hésiter la loi antiterroriste rigoureuse de mai 2003. Pour prouver sa loyauté au Palais, il accepte une autolimitation encore plus extrême lors des élections municipales de septembre 2003, ne se présentant que dans 18% des circonscriptions et renonçant volontairement à des bastions urbains comme Tanger ou Agadir.

Le 5e Congrès de 2004 et la charte doctrinale

Le cinquième congrès national de 2004 consacre l’élévation de Saad Eddine El Othmani au poste de secrétaire général, en remplacement du Dr Khatib démissionnaire. Sous la direction d’El Othmani, le PJD adopte une charte doctrinale qui formalise définitivement son positionnement. Le texte clarifie les contours de son référentiel religieux, soulignant qu’il s’exerce strictement au sein des institutions de la royauté constitutionnelle et sous l’égide de la Commanderie des croyants (Amir Al Mouminin). Le parti se définit désormais non pas comme un parti religieux, mais comme un parti à référentiel religieux, actant ainsi la séparation organique entre son action politique légale et l’activité théologique du MUR.

La décennie au pouvoir (2011-2021)

Le soulèvement populaire du Mouvement du 20 février en 2011 bouleverse l’agenda national. Le PJD, soucieux de préserver l’ordre monarchique, refuse de s’associer aux manifestations de rue et apporte son soutien au Palais lors du référendum sur la révision constitutionnelle de juillet 2011.

Ce loyalisme s’avère payant puisque lors des élections législatives de novembre 2011, le PJD remporte une victoire historique éclatante avec 107 sièges. En application de la nouvelle Constitution, le roi Mohammed VI nomme le secrétaire général du parti, Abdelilah Benkiran, au poste de chef de gouvernement le 29 novembre 2011.

Le mandat de Benkiran s’avère un exercice permanent d’équilibrisme politique. Bien que la Constitution de 2011 étende les prérogatives du gouvernement, le Roi conserve un contrôle sur les secteurs régaliens et hautement stratégiques (Affaires étrangères, Défense, Intérieur, Affaires islamiques) par le biais de conseillers royaux influents, à l’instar de Fouad Ali El Himma et Taïeb Fassi Fihri. Pour dénoncer cette tutelle des conseillers, Benkiran utilise une rhétorique populiste très imagée, fustigeant publiquement les obstructions menées par les « crocodiles » et les « fantômes ».

De la rupture au pouvoir : histoire du PAM

Contraint de gérer des finances publiques fortement dégradées, le gouvernement PJD assume le coût politique d’importantes mesures d’austérité d’inspiration libérale. Il met notamment en œuvre la réforme très impopulaire de la Caisse de compensation (avec la suppression progressive des subventions aux carburants liquides entre 2013 et 2015) et la modification de l’âge de départ à la retraite à 63 ans.

L’épreuve des mœurs au cœur du PJD

Le PJD est contraint de mettre de côté ses convictions doctrinales au profit d’un pragmatisme de fait. En 2014, par exemple, le gouvernement Benkiran accepte de modifier l’article 475 du Code pénal, supprimant la possibilité pour un violeur d’échapper aux poursuites en épousant sa victime mineure.

De plus, cette décennie au pouvoir révèle des contradictions internes, illustrées par des affaires de mœurs impliquant de hauts responsables de la mouvance :

En août 2016, deux des principales figures théologiques du MUR, Fatima Nejjar et Moulay Omar Benhammad, sont arrêtées par la police dans une posture intime sur une plage près de Rabat. Tous deux prêchaient publiquement la vertu, la décence et le respect strict de la pudeur. Le mouvement décide d’appliquer rigoureusement ses règles de droit positif interne, privilégiant la suspension légale à l’indulgence traditionnelle du droit coutumier (mariage coutumier).

En janvier 2019, la députée PJD Amina Maelainine fait l’objet d’une intense polémique après la fuite de clichés la montrant sans voile devant le Moulin Rouge à Paris. Tout en défendant initialement des convictions conservatrices au Maroc, la députée a par la suite revendiqué son comportement au nom de la liberté individuelle, réclamant une distinction claire entre l’engagement public et les convictions personnelles privées.

Le séisme électoral de septembre 2021

Après dix ans passés à la tête de la Primature, d’abord sous Abdelilah Benkirane, puis sous Saad Eddine El Othmani à partir de 2017, le verdict des urnes s’abat le 8 septembre 2021. Le scrutin inflige une défaite historique et humiliante au PJD. Le parti s’effondre de façon vertigineuse, passant de 125 sièges à seulement 13 représentants à la Chambre basse, relégué au rang de formation marginale au profit des partis libéraux, en premier lieu le Rassemblement national des indépendants (RNI) dirigé par Aziz Akhannouch.

Ce revers sans précédent sanctionne l’usure de dix années de cohabitation gouvernementale marquée par d’importants renoncements idéologiques, de difficiles réformes socio-économiques impopulaires et la perte progressive de son crédit éthique et moral auprès des classes populaires marocaines. Devenu le principal fusible des crises économiques, le PJD paie ainsi le prix fort de son insertion négociée.

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