L’Afrique peut-elle vraiment reprendre le contrôle de sa santé ?
Alors que les systèmes de santé africains sont soumis à des pressions croissantes, la question n’est plus seulement de soigner, mais de savoir comment financer, organiser et rendre ces systèmes suffisamment solides pour répondre aux besoins des populations. Dr Githinji Gitahi, directeur général de l’Amref Health Africa, appelle à dépasser une approche encore trop centrée sur les maladies et les réponses ponctuelles. Il plaide pour un renforcement des soins de santé primaires, une meilleure utilisation des ressources et une véritable souveraineté sanitaire. Dans cet entretien, il analyse les principales inégalités du continent et les choix qui, selon lui, détermineront son avenir sanitaire.
-LeBrief : L’Afrique fait face à une double charge : la persistance des maladies infectieuses et la progression des maladies chroniques. Les systèmes de santé sont-ils préparés ?
-Dr Githinji Gitahi : Les systèmes de santé africains ont réalisé des progrès importants, notamment dans la réponse aux épidémies de maladies infectieuses, le développement des systèmes de santé communautaires et l’amélioration de l’accès aux services essentiels. Cependant, la réalité est que de nombreux systèmes ne sont toujours pas suffisamment préparés à l’ampleur et à la complexité de cette double charge. Le continent est désormais confronté à deux défis simultanés : des maladies infectieuses qui restent à combattre et une progression rapide des maladies non transmissibles. La plupart des systèmes n’ont pas été conçus pour répondre aux deux à la fois.
Le défi ne réside pas seulement dans le fait que les maladies infectieuses demeurent une préoccupation. Les maladies non transmissibles, comme le diabète, l’hypertension, les cancers et les maladies cardiovasculaires, progressent rapidement, souvent sans bénéficier du même niveau d’investissement, de surveillance, de prévention ou de diagnostic précoce. Trop de systèmes de santé restent encore conçus autour de soins ponctuels, plutôt que d’une prise en charge continue et centrée sur les personnes, tout au long de leur vie.
La préparation dépendra de la rapidité avec laquelle les pays renforceront les soins de santé primaires, investiront dans les agents de santé communautaires, intégreront les services, amélioreront les données sanitaires et garantiront l’accès à la prévention, au dépistage, au traitement et au suivi au plus près des populations.
L’avenir de la santé en Afrique ne pourra pas être assuré uniquement par des programmes consacrés à certaines maladies. Il repose sur des systèmes plus solides, capables d’assurer une prise en charge continue et centrée sur les personnes, tout au long de leur vie.
-LeBrief : La santé doit être considérée comme un investissement économique. Pourquoi ce message peine-t-il encore à convaincre certains gouvernements ?
-Dr Githinji Gitahi : Nous considérons encore trop souvent la santé comme une dépense sociale qu’il faut maîtriser, plutôt que comme un capital productif dans lequel il faut investir. Cette conception doit changer.
Une population en bonne santé est le socle de la productivité économique, de l’éducation, de l’innovation et de la résilience des nations. Lorsque les populations sont malades, les enfants manquent l’école, les adultes perdent des revenus, les entreprises voient leur productivité diminuer et les gouvernements doivent supporter, à long terme, le coût des maladies évitables. À l’inverse, lorsque les populations sont en bonne santé, les enfants restent scolarisés, les adultes demeurent productifs, les femmes et les jeunes participent davantage à l’économie et les pays sont mieux protégés contre les chocs tels que les épidémies et les pandémies.
L’Afrique supporte une part importante de la charge mondiale de morbidité, tout en ayant accès à une part beaucoup plus faible des ressources mondiales consacrées à la santé. Cela rend les investissements dans ce secteur d’autant plus urgents. Des systèmes solides de soins de santé primaires, la prévention, le diagnostic précoce et la santé communautaire ne sont pas des dépenses que l’on peut repousser : ce sont des investissements qui permettent de réduire les coûts futurs et de protéger le développement national.
Une partie du problème tient au fait que les retombées des investissements dans la santé ne sont pas toujours immédiates ni politiquement visibles à l’échelle de cycles budgétaires courts. Construire un système solide de soins de santé primaires, former des professionnels de santé, prévenir les maladies ou investir dans la santé communautaire ne produit pas nécessairement la même visibilité immédiate qu’un projet d’infrastructure. Pourtant, les bénéfices économiques à long terme sont considérables.
Le problème est également que de nombreux gouvernements sont confrontés à des contraintes budgétaires et à une forte pression liée à leur dette. Les budgets de la santé se retrouvent donc souvent en concurrence avec d’autres priorités urgentes.
C’est pourquoi il faut revoir la manière dont nous présentons la question : la santé n’est pas seulement une affaire de ministère de la Santé. C’est aussi une question économique, de justice sociale et de sécurité nationale. Sans santé, il ne peut y avoir de développement durable.
Nous devons changer de perspective. La santé n’est pas une priorité qui entre en concurrence avec la croissance économique : elle constitue l’une des conditions qui rendent cette croissance possible.
Les ministères de la Santé ne peuvent pas porter seuls ce message. La santé ne peut pas non plus rester de la seule responsabilité des ministères de la Santé. Les ministères des Finances, de l’Education, de l’Agriculture, du Travail et du Commerce contribuent tous aux résultats sanitaires, qu’ils le fassent de manière intentionnelle ou non.
-LeBrief : De nombreux pays africains restent fortement dépendants de l’aide internationale. Comment construire une véritable souveraineté sanitaire africaine ?
-Dr Githinji Gitahi : La souveraineté sanitaire africaine commence par la capacité des pays africains à définir eux-mêmes leurs priorités en matière de santé, à les financer de manière durable et à négocier leurs partenariats en toute clarté, plutôt que depuis une position de vulnérabilité.
L’aide au développement a joué, et continuera de jouer, un rôle important dans le soutien aux systèmes de santé à travers le continent. La santé est un bien public mondial et la sécurité sanitaire mondiale dépend de la capacité à protéger chacun, partout dans le monde. L’Afrique supporte une part importante de la charge mondiale de morbidité, tout en n’ayant accès qu’à une faible part des ressources mondiales consacrées à la santé. La solidarité reste donc essentielle. Toutefois, cette solidarité ne doit pas se faire au détriment de la souveraineté.
L’évolution actuelle du financement mondial de la santé montre pourquoi les pays africains doivent renforcer leur leadership national. Les accords sanitaires deviennent de plus en plus transactionnels : les pays sont parfois appelés à échanger l’accès à des actifs tels que les données, les marchés publics ou d’autres ressources stratégiques contre des financements dans le domaine de la santé. Les partenariats transactionnels ne sont pas nécessairement un problème, mais ils doivent être transparents, équitables et négociés dans un rapport de force équilibré.
Pour l’Afrique, la première étape consiste à renforcer la capacité de négociation collective. Les pays négocient souvent individuellement depuis une position de besoin, notamment lorsque leurs systèmes de santé sont sous-financés. Mais lorsqu’ils se rassemblent au sein de plateformes telles que l’Union africaine, Africa CDC ou d’autres mécanismes régionaux, ils peuvent définir des lignes rouges et des marges de négociation communes.
Deuxièmement, les pays africains doivent protéger leur souveraineté sur les données. Les données de santé, notamment les données génomiques et celles relatives aux agents pathogènes, constituent un actif stratégique. Tout accord impliquant le partage de ces données doit respecter les législations nationales, protéger les droits des citoyens et s’inscrire dans les cadres internationaux, notamment les discussions autour de l’accord sur les pandémies concernant l’accès aux agents pathogènes et le partage des bénéfices.
Troisièmement, la souveraineté suppose que les gouvernements investissent de manière plus efficace dans leurs propres systèmes de soins de santé primaires. Alors que les financements extérieurs deviennent moins prévisibles, les pays africains doivent améliorer leur efficacité, renforcer leurs mécanismes d’approvisionnement, mieux utiliser les technologies et faire en sorte que chaque dollar investi génère davantage de bénéfices en matière de santé.
Enfin, la souveraineté sanitaire doit être construite autour des communautés. L’essentiel est de savoir si les financements atteignent réellement les populations et améliorent les résultats sanitaires. Les gouvernements, la société civile, les organisations communautaires et le secteur privé ont tous un rôle à jouer.
La souveraineté devrait donc reposer sur des priorités définies par les Africains, une responsabilité assumée par les Africains et des systèmes de santé suffisamment solides pour répondre aux besoins des populations sans dépendre excessivement de décisions prises à l’extérieur.
En définitive, la souveraineté sanitaire doit signifier ceci : les pays africains disposent de la capacité de définir leurs priorités, de négocier leurs partenariats sur un pied d’égalité et d’obtenir des résultats sanitaires dont ils peuvent rendre compte à leurs populations.
-LeBrief : Quelles sont aujourd’hui les inégalités de santé les plus préoccupantes sur le continent ?
-Dr Githinji Gitahi : Les inégalités les plus préoccupantes concernent l’accès aux services de santé essentiels. L’Afrique représente environ 17% de la population mondiale et supporte près de 25% de la charge mondiale de morbidité, mais ne dispose que d’environ 3% des ressources mondiales consacrées à la santé. Ce déséquilibre constitue à lui seul une inégalité majeure.
Mais les inégalités ne se résument plus à l’endroit où vivent les populations. Elles concernent de plus en plus leur capacité à payer les soins, la possibilité pour les systèmes de détecter les maladies suffisamment tôt et leur capacité à atteindre les communautés avant que les crises ne surviennent.
Au sein des pays, les populations les plus pauvres, rurales, isolées et insuffisamment desservies sont les premières à souffrir lorsque les financements de la santé sont réduits ou réorientés. Nous le constatons dans la santé maternelle, le traitement du VIH, la vaccination, la planification familiale, la tuberculose, le paludisme et les soins de santé primaires.
La question ne porte donc pas uniquement sur la charge de morbidité. Elle consiste à déterminer si les populations ont accès aux services, aux médicaments et autres produits de santé, aux professionnels de santé et aux systèmes dont elles ont besoin pour rester en bonne santé.
L’équité ne devrait pas être mesurée uniquement à l’aune des sommes injectées dans un système, mais en fonction de la capacité des populations les plus marginalisées à accéder aux soins lorsqu’elles en ont besoin.