Histoire du RNI : de l’ombre de l’administration aux sommets du pouvoir
La genèse du RNI est indissociable du contexte politique de la fin des années 1970, marqué par la volonté de la monarchie de structurer l’arène politique après les tensions de la décennie précédente. En juin 1977, les élections législatives voient une déferlante de candidats dits indépendants, qui obtiennent la première place de la Chambre des représentants avec plus de 141 parlementaires.
C’est sous l’impulsion directe d’Ahmed Osman, alors premier ministre (1972-1979) et gendre de feu le roi Hassan II, que ces élus sans étiquette sont regroupés au sein d’une formation politique structurée : le Rassemblement national des indépendants. Le parti naît officiellement le lors de son congrès fondateur.
Dès ses origines, le rôle assigné au RNI par le sérail est d’affaiblir et de faire contrepoids aux partis traditionnels de l’opposition historique, à l’image du parti de l’Istiqlal. Pour asseoir ce rôle et permettre à Ahmed Osman de se consacrer pleinement au déploiement de cette nouvelle force centriste, feu le roi Hassan II le démet de ses fonctions de premier ministre en mars 1979. Le RNI s’impose ainsi comme le premier des partis administratifs modernes, rassemblant hauts fonctionnaires et notables locaux.
L’entrelacement avec les affaires (1980-2015)
Au cours des décennies 1980 et 1990, le RNI consolide son ancrage territorial en s’appuyant sur des réseaux de notabilité rurale et d’entrepreneurs locaux. Il devient le pivot de nombreuses coalitions gouvernementales, attirant des technocrates.
Au tournant des années 2000, sous le règne du roi Mohammed VI, l’identité économique du RNI s’aligne de manière encore plus intime avec les transformations de l’oligarchie marocaine. C’est là qu’émergent de grands groupes privés capables de rivaliser à l’échelle internationale. En coulisses, cette orientation renforce un capitalisme interconnecté où de grandes entreprises captent les ressources clefs : foncier public cédé à bas prix, accès préférentiel au crédit bancaire et marchés publics massifs.
Des figures du capitalisme marocain, issues du grand patronat, intègrent le RNI ou gravitent dans son sillage. C’est le cas de Aziz Akhannouch, patron du groupe d’hydrocarbures Akwa et détenteur de l’une des plus grandes fortunes du pays, qui devient ministre de l’Agriculture en 2007, ou de Moulay Hafid Elalamy, fondateur du groupe Saham et ancien ministre de l’Industrie. Le parti se structure ainsi comme le défenseur naturel des intérêts du monde des affaires.
2016-2020 : naissance d’une machine de guerre
Le grand tournant survient au lendemain des élections d’octobre 2016. Face à la victoire récurrente du Parti de la justice et du développement (PJD), le Parti authenticité et modernité (PAM), créé en 2008 pour faire barrage au PJD, essuie un échec cuisant. Il est alors temps de miser sur le RNI.
En octobre 2016, Aziz Akhannouch est propulsé à la tête du RNI. Dès son arrivée, il engage une transformation organisationnelle sans précédent sur une décennie. Le nouveau président dote le parti d’outils modernes de communication et de mobilisation sur le terrain.
A commencer par une restructuration interne de fer avec la création de 19 organisations parallèles (jeunesse, femmes, fédérations professionnelles) pour mailler la société civile.
Le parti structure aussi son action autour de jalons de communication avec le Parcours de la confiance (2018), axé sur la santé, l’éducation et l’emploi, le Parcours du développement et le Parcours des réalisations.
Il y a eu parallèlement la campagne 100 jours, 100 villes, lancée en 2020. Une initiative de démocratie participative permettant de mobiliser plus de 35.000 citoyens dans les petites et moyennes localités, d’écouter leurs doléances et de poser les jalons d’un programme électoral de terrain, contrastant avec l’inactivité forcée du PJD pendant la pandémie.
Dès 2018, Akhannouch finance une cellule de communication digitale ultra-performante sur Facebook, Instagram, Twitter, YouTube et TikTok. Le parti investit plus de 211.000 dollars en publicité sponsorisée en ligne, une somme astronomique qui surclasse les dépenses de toutes les autres formations marocaines réunies.
La machine est lancée, les réseaux de notabilité professionnelle sont activés. En juillet 2021, lors des élections des chambres professionnelles (agriculture, commerce, pêche), le RNI écrase ses concurrents avec 638 sièges, loin devant le PAM (363 sièges) et l’Istiqlal (360), tandis que le PJD est laminé avec seulement 49 élus.
Le raz-de-marée de 2021
Le 8 septembre 2021, le Maroc organise un scrutin inédit et groupé. Pour la première fois de son histoire, les élections législatives, régionales et communales se déroulent le même jour. Ce choix de calendrier, conjugué à d’importants amendements législatifs (notamment la réforme contestée du quotient électoral calculé sur la base des inscrits et non des votants, qui fragmente la représentation parlementaire), fragilise considérablement la base du PJD.
Le verdict des urnes est sans appel. Porté par sa campagne de proximité et l’usure du PJD au gouvernement, le RNI remporte une victoire éclatante : 102 sièges à la Chambre des représentants (devenant la première force politique du pays). 196 sièges dans les Conseils régionaux. Près de 9.995 élus dans les conseils communaux, s’emparant des mairies des grandes métropoles (Casablanca, Fès, Tanger, Agadir) au détriment des bastions traditionnels du PJD.
Le PJD, quant à lui, subit un effondrement historique de proportion inédite, passant de 125 sièges à seulement 13 élus.
Nommé chef du gouvernement par le roi Mohammed VI conformément à la Constitution, Aziz Akhannouch forme rapidement une coalition resserrée et homogène avec le PAM et l’Istiqlal. Fort d’une majorité absolue de 269 sièges sur 395, le RNI prend les rênes de l’exécutif pour appliquer les orientations du Nouveau modèle de développement (NMD) dicté par la vision royale.
Au pouvoir, le gouvernement Akhannouch s’attelle à bâtir les fondations d’un état social ambitieux avec un investissement public historique passant de 230 à 380 milliards de dirhams, la création de 850.000 emplois nets en cinq ans et la généralisation de l’aide sociale directe avec plus de 52 milliards de dirhams distribués à 4 millions de familles vulnérables.
La transition de 2026
En février 2026, à quelques mois de nouvelles échéances électorales législatives, le RNI surprend de nouveau le paysage politique marocain par un choix managérial unique. Réuni en congrès extraordinaire à El Jadida devant plus de 2.500 militants, Aziz Akhannouch refuse de briguer un troisième mandat à la tête de la formation.
Martelant que « le RNI rejette la logique des leaderships éternels » et que diriger un parti est « une responsabilité temporaire, non un privilège permanent », Akhannouch cède la présidence à Mohamed Chouki. Ce dernier, financier de formation avec un solide parcours international et président du groupe parlementaire à la Chambre des représentants, est élu pour incarner une transition ordonnée.
Ce passage de témoin volontaire, rarissime au sein de la classe politique marocaine où les dirigeants s’éternisent souvent au pouvoir, fonde ce que le parti qualifie de modèle tajammouii, à savoir assurer une continuité stratégique absolue en apportant un soutien total à l’action du gouvernement Akhannouch II, tout en injectant une nouvelle gouvernance partisane pour consolider le statut de leader du RNI.