Maroc-Algérie : une étude propose un cadre de sortie de crise

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Maroc-Algérie : une étude propose un cadre de sortie de criseDrapeaux du Maroc et de l'Algérie © DR

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Une étude publiée en juillet 2026 explore une nouvelle manière d’appréhender la rivalité entre Rabat et Alger ; non plus seulement à travers le rapport de force, le dossier du Sahara ou le coût économique du « non-Maghreb », mais sous l’angle d’une transformation progressive de la relation bilatérale. Ses auteurs proposent une trajectoire en trois étapes, fondée sur la désescalade, la construction d’une confiance sectorielle et la mise en place, à terme, d’une architecture relationnelle durable. Les détails.

La réconciliation entre le Maroc et l’Algérie peut-elle devenir un cadre de réflexion réaliste pour sortir d’une rivalité qui dure depuis les premières années des indépendances ? C’est la question au cœur de l’étude n°12/26 du Policy center for the new south, intitulée « La conflictualité maroco-algérienne à l’épreuve du paradigme de la réconciliation », publiée en juillet 2026 par Fadoua Ammari et Rida Lyammouri. L’étude ne présente pas la réconciliation comme une solution immédiate ni comme un scénario acquis. Elle propose plutôt une grille d’analyse destinée à penser les conditions d’une transformation progressive d’une relation durablement structurée par la méfiance.

Le point de départ des auteurs est que la relation entre le Maroc et l’Algérie ne peut être réduite au seul différend autour du Sahara. Celui-ci constitue aujourd’hui le principal foyer de cristallisation de la rivalité, mais celle-ci plonge ses racines dans une histoire plus ancienne. La guerre des Sables de 1963 a notamment contribué à installer des perceptions stratégiques antagonistes entre les deux États. Les désaccords liés aux frontières héritées de la période coloniale ont ainsi laissé une empreinte durable sur les représentations réciproques.

Le dossier du Sahara est ensuite devenu, à partir du milieu des années 1970, le principal axe de confrontation. Selon l’étude, il a donné à la rivalité une dimension géopolitique et diplomatique nouvelle, en la reliant aux questions de souveraineté, d’autodétermination et d’équilibre régional. Mais le conflit saharien n’a pas créé à lui seul l’antagonisme entre Rabat et Alger, il en a plutôt reformulé les lignes de fracture et renforcé la portée internationale.

L’histoire récente de la relation montre également que des périodes de rapprochement ont existé. La fin des années 1980 avait ainsi ouvert une parenthèse d’espoir avec le rétablissement des relations diplomatiques et la création, en 1989, de l’Union du Maghreb arabe (UMA). Cette dynamique s’est cependant rapidement essoufflée. La fermeture de la frontière terrestre en 1994 a constitué un nouveau tournant, avant la rupture des relations diplomatiques décidée par Alger en 2021. L’étude considère ces épisodes comme autant de signes d’une conflictualité qui s’est progressivement institutionnalisée.

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Sortir du seul rapport de force

C’est précisément cette profondeur historique qui conduit les auteurs à proposer un changement de paradigme. Les approches réalistes permettent de comprendre les rapports de puissance et les rivalités stratégiques. Les lectures juridico-diplomatiques éclairent la centralité du Sahara. Les analyses économiques mettent, elles, en évidence le coût de la fragmentation du Maghreb. Mais chacune de ces grilles laisse, selon l’étude, une question partiellement dans l’ombre : comment transformer durablement la relation elle-même ?

Le concept de réconciliation est donc utilisé dans un sens précis. Il ne s’agit ni d’effacer les différends, ni d’imposer un récit historique commun, ni de supposer que Rabat et Alger se trouvent dans une situation comparable à une sortie de guerre ou à une transition post-conflit. Les auteurs prennent explicitement leurs distances avec une transposition mécanique des modèles de justice transitionnelle. Ils envisagent plutôt la réconciliation comme une grille prospective applicable à une rivalité interétatique prolongée.

Dans cette perspective, la réconciliation désigne un processus de long terme associant reconstruction de la confiance, reconnaissance des blessures politiques, transformation des perceptions et réouverture progressive d’un espace de coopération. Elle implique également une « désécuritisation » de la relation, c’est-à-dire la sortie graduelle de certains sujets du registre permanent de la menace afin de les replacer dans celui du dialogue, de la négociation ou de la coopération technique.

L’étude insiste ainsi sur une distinction entre normalisation et réconciliation. La première peut permettre de restaurer des canaux diplomatiques ou de réduire momentanément les tensions. La seconde vise une transformation plus profonde des mécanismes qui entretiennent l’hostilité. Le changement de perspective consiste donc à passer d’une analyse centrée sur le différend à une analyse centrée sur la relation.

Une démarche par étapes

Pour les auteurs, une éventuelle réconciliation ne pourrait être le résultat d’un sommet spectaculaire ou d’un simple geste politique. Elle devrait au contraire progresser par séquences successives. Le premier niveau serait celui de la « désescalade minimale ».

À court terme, l’étude envisage le rétablissement de canaux techniques discrets, la limitation des discours hostiles, la création de mécanismes de gestion des incidents et une attention particulière aux situations humanitaires et familiales liées à la fermeture de la frontière et à la rupture diplomatique. L’objectif ne serait donc pas de régler immédiatement les contentieux, mais de recréer un minimum de prévisibilité dans la relation.

Le deuxième niveau concernerait la « construction d’une confiance sectorielle ». Les auteurs recommandent de commencer par des domaines où le coût politique de la coopération serait relativement faible (santé, climat, eau, gestion des catastrophes naturelles ou sécurité sanitaire). Des échanges universitaires et culturels pourraient également contribuer à recréer des habitudes de dialogue, tandis que certains risques régionaux pourraient faire l’objet d’une coordination limitée lorsque les intérêts du Maroc et de l’Algérie convergent.

Cette approche repose sur l’idée qu’une coopération régulière et prévisible peut progressivement modifier les perceptions. L’économie pourrait jouer un rôle dans ce rapprochement, mais elle ne serait pas suffisante à elle seule. L’étude rappelle que l’existence d’intérêts économiques communs ne produit pas automatiquement de confiance politique. Le rapprochement économique doit donc être accompagné d’un travail plus profond sur la relation bilatérale.

La frontière et les sociétés au cœur du processus

La frontière terrestre constitue, dans cette analyse, un enjeu à la fois politique et humain. Sa fermeture est devenue le symbole matériel de la séparation entre les deux sociétés. Les auteurs n’envisagent toutefois pas nécessairement une réouverture immédiate et intégrale. Ils évoquent plutôt des formes graduelles, négociées et sécurisées de circulation, notamment pour des motifs familiaux ou universitaires. Une telle évolution aurait, selon eux, une portée qui dépasserait la seule mobilité car elle pourrait contribuer à réintroduire des relations humaines dans un espace où la séparation est devenue la norme.

Cette dimension sociétale occupe une place importante dans le cadre proposé. Universitaires, médias, associations, acteurs économiques, diasporas et institutions culturelles pourraient servir d’intermédiaires entre les deux sociétés. L’objectif ne serait pas de faire de la société civile une solution automatique au conflit, mais de multiplier les passerelles afin que la relation ne soit pas exclusivement définie par les appareils étatiques et sécuritaires.

Le travail mémoriel constitue un autre volet sensible. Les auteurs estiment qu’une transformation durable ne peut ignorer les blessures et les perceptions accumulées au fil des décennies. Il ne s’agirait pas de rechercher une mémoire commune ou un récit historique unique, mais au moins de reconnaître l’existence et la légitimité des perceptions de l’autre. La guerre des Sables, les lectures divergentes de la période postcoloniale, le rôle du Sahara dans les imaginaires et les conséquences humaines de la fermeture de la frontière font partie des sujets susceptibles d’être abordés dans ce travail de reconnaissance.

Le Sahara ne disparaît évidemment pas de l’équation

La proposition ne consiste pas à contourner la question du Sahara, au contraire, l’étude reconnaît son caractère central dans la relation entre le Maroc et l’Algérie. Elle invite toutefois à distinguer le traitement de ce différend de celui de la relation bilatérale dans son ensemble.

L’idée est de permettre aux deux dimensions d’évoluer parallèlement, et donc de poursuivre le traitement du dossier saharien dans ses cadres diplomatiques, juridiques et humains, tout en préservant des espaces de coopération sur d’autres sujets. Différencier les dossiers permettrait d’envisager des coopérations malgré la persistance de divergences fondamentales.

Par ailleurs, l’étude ne présente pas la réconciliation comme un processus pouvant être porté unilatéralement. Elle souligne la nécessité d’une réciprocité minimale et d’engagements progressifs, vérifiables et, dans un premier temps, réversibles. La politique marocaine de la « main tendue » à l’égard de l’Algérie est présentée comme une ressource possible pour une stratégie de désescalade, mais les auteurs prennent soin de préciser qu’une disponibilité déclarée ne suffit pas à constituer un processus de réconciliation.

La désécuritisation constitue, à cet égard, un autre préalable. Il s’agirait notamment de développer des mécanismes de notification mutuelle, des points de contact techniques et des dispositifs concertés de gestion des incidents. L’objectif serait de passer progressivement d’une relation fondée sur la fermeture et la suspicion à une relation davantage structurée par la prévisibilité et la communication.

À plus long terme, les auteurs envisagent une véritable « architecture relationnelle », combinant travail mémoriel, désécuritisation durable, réinstitutionnalisation prudente de la coopération maghrébine et traitement différencié du dossier du Sahara. Cette architecture ne pourrait toutefois être imposée de l’extérieur. Des tiers, notamment les Nations unies ou des États disposant de canaux avec les deux capitales, pourraient faciliter certains échanges ou fournir des garanties procédurales, mais le processus devrait rester politiquement approprié par Rabat et Alger.

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Le coût du statu quo

Au-delà de la question diplomatique, les auteurs mettent en garde contre les effets cumulatifs du statu quo. Le problème ne réside pas uniquement dans le risque d’une nouvelle crise ouverte. Il tient aussi à la banalisation progressive de la rupture, à la militarisation des perceptions réciproques, à la raréfaction des contacts et à l’affaiblissement des réflexes de coopération.

Le blocage bilatéral pèse ainsi sur l’ensemble du Maghreb. La faible intégration régionale limite les possibilités de coopération économique, mais également la capacité collective de la région à répondre aux transformations qui touchent le Sahel, la Méditerranée et l’espace africain. Dans cette lecture, le « non-Maghreb » n’est donc pas seulement l’échec d’un projet d’intégration mais devient un coût stratégique durable.

L’étude aboutit ainsi à une feuille de route en trois temps. À court terme, priorité à la désescalade et au rétablissement de canaux techniques. À moyen terme, construction d’une confiance sectorielle par des coopérations ciblées et des échanges humains. À long terme, mise en place d’une architecture relationnelle plus durable, incluant la mémoire, la coopération régionale et une gestion différenciée du dossier du Sahara.

Le pari reste nécessairement incertain. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes les limites de leur approche allant des rapports de puissance aux asymétries de perception, en passant par les intérêts stratégiques ou encore l’autonomie des acteurs liés au dossier saharien. Tous ces facteurs peuvent limiter la portée du paradigme de la réconciliation, selon l’étude. Celui-ci n’est donc pas présenté comme une recette diplomatique, mais comme un cadre permettant d’identifier les conditions d’un éventuel changement de trajectoire.

Au fond, la proposition de Ammari et Lyammouri consiste à déplacer le débat. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment gérer la question maroco-algérienne, mais de déterminer comment empêcher qu’elle ne devienne une structure permanente et irréversible des relations maghrébines. La réconciliation, dans cette perspective, ne signifie ni oubli des différends ni renoncement aux positions de principe. Elle désigne un processus graduel visant à reconstruire des canaux de dialogue, à réduire les mécanismes de méfiance et à réintroduire progressivement la coopération dans une relation dominée depuis des décennies par la défiance.

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