105è anniversaire de la Bataille d’Anoual
L’histoire se joue parfois sur des hauteurs pierreuses, là où le regard porte loin mais où l’eau manque. En 1921, l’Espagne, encore meurtrie par la perte de ses colonies à Cuba et aux Philippines, cherche à restaurer son prestige impérial au Maroc. Le protectorat qui lui a été confié est une zone difficile, un labyrinthe de montagnes peuplé de tribus berbères fières et guerrières, les kabilas.
A Melilla, le général Manuel Fernández Silvestre, un homme impétueux et téméraire, rêve d’une gloire rapide. Il veut conquérir la baie d’Al Hoceïma, le cœur de la résistance, pour en finir avec l’insoumission du Rif
En face, un homme observe, analyse et attend. Mohamed Ben Abdelkrim Al Khattabi n’est pas un chef de guerre ordinaire. Ancien cadi, il connaît parfaitement les Espagnols pour avoir travaillé dans leur administration. Mais l’humiliation de la prison et la vision d’une colonisation qui traite son peuple « comme des chiens » ont forgé en lui une détermination de fer. Il parvient à accomplir l’impossible, à savoir unir les kabilas divisées sous une bannière commune, celle de la défense du sol national.
L’étincelle de Dhar Ubarran
Tout bascule le 1er juin 1921. Silvestre, encouragé par une avancée qu’il croit facile, fait occuper le mont Dhar Ubarran. C’est l’erreur fatale. Pour les Rifains, c’est le signe que l’invasion de leur fief est imminente. En quelques heures, la harka de Abdelkrim fond sur la position. Les soldats espagnols, surpris par la discipline et la précision de tir de ces « paysans », sont balayés. Les Rifains capturent des canons, trophées de guerre que Abdelkrim exhibe dans les souks pour prouver que l’invincibilité espagnole n’est qu’un mirage.
La panique commence à gagner les rangs espagnols, tandis que Silvestre, piqué au vif, s’entête. Il ignore les avertissements de ses officiers les plus sages, comme le colonel Morales, qui sentent que la « limite d’élasticité » des forces est atteinte. Les lignes de communication s’étirent dangereusement dans un terrain impraticable.
Le calvaire d’Ighriben
Le drame se noue ensuite sur la colline d’Ighriben. Assiégée dès la mi-juillet, la garnison espagnole y vit un enfer. Sous un soleil de plomb, sans eau, les soldats en sont réduits à boire leur propre urine mélangée à de l’encre ou du sucre pour tromper la soif. A Anoual, le camp principal situé à quelques kilomètres, on entend les déflagrations mais les colonnes de secours sont systématiquement repoussées par des tireurs rifains embusqués dans chaque ravin. Le 21 juillet, Ighriben tombe. C’est le signal de la débâcle.
La débandade d’Anoual
Le 22 juillet au matin, Silvestre comprend qu’Anoual est intenable. Il ordonne la retraite, mais celle-ci doit rester secrète pour ne pas effrayer la troupe. L’effet est inverse : le manque de préparation transforme le repli en une fuite éperdue. Dès que les soldats voient les premières djellabas apparaître sur les crêtes, c’est le sauve-qui-peut. Les officiers abandonnent leurs hommes, les blessés sont délaissés sur le bord des pistes, et les unités de la Police indigène retournent leurs armes contre leurs anciens maîtres.
Le général Silvestre, resté seul ou presque dans le chaos d’un camp en flammes, disparaît. On ne retrouvera jamais son corps, la légende disant qu’il s’est suicidé pour échapper à la honte. La colonne en retraite est harcelée sur des kilomètres. Au passage de la rivière Igane, le régiment de cavalerie Alcántara se sacrifie lors de charges héroïques et désespérées pour permettre au reste de la troupe de fuir vers Batel. Sur les 691 cavaliers, 541 périssent ce jour-là.
L’agonie de Monte Arruit
Ceux qui survivent au trajet se réfugient dans le fort de Monte Arruit. Mais ce n’est qu’un répit illusoire. Le siège y est tout aussi atroce, marqué par la soif et la gangrène qui dévore les blessés. Le 9 août, après deux semaines d’une résistance désespérée et sur ordre de Melilla, le général Navarro capitule contre la promesse de vie sauve pour ses hommes. Mais la fureur des kabilas locales, que même Abdelkrim peine alors à contenir, explose, dès que les soldats déposent leurs armes et sortent du fort, ils sont massacrés par centaines. Navarro et quelques officiers sont les rares survivants, emmenés comme prisonniers pour servir de monnaie d’échange.
Le bilan est effroyable pour l’Espagne : environ 11.500 morts, une armée anéantie et une monarchie ébranlée jusque dans ses fondations, ce qui mènera bientôt à la dictature de Primo de Rivera. En revanche, pour le Maroc, Anoual est une « victoire éclatante ». Abdelkrim proclame la République du Rif, et ses tactiques de guérilla moderne deviennent une source d’inspiration pour les mouvements de libération du monde entier.
Aujourd’hui encore, le peuple marocain célèbre cette épopée. Anoual n’était pas seulement une bataille militaire, c’était le réveil d’une conscience nationale. Malgré l’alliance ultérieure des armées française et espagnole qui forcera Abdelkrim à la reddition en 1926 pour éviter un bain de sang inutile, la graine de l’indépendance était plantée. La mémoire d’Anoual reste gravée dans le Rif, comme le souvenir d’un jour où, contre toute attente, le vent de la liberté a soufflé plus fort que le feu des canons coloniaux