Des racines africaines à la scène mondiale : l’histoire de la culture gnaoua
Les rythmes du guembri, le son métallique des qraqeb, les cérémonies de lila ou encore la transmission entre Maâlems racontent une histoire vieille de plusieurs siècles. Mais cette histoire ne s’arrête pas aux frontières du Maroc.
Réunis dans le cadre de la Chaire des Transitions, portée par le Festival Gnaoua et l’Université Mohammed VI polytechnique, plusieurs spécialistes ont exploré les multiples influences qui ont façonné cette culture. Entre Afrique subsaharienne, Maghreb, monde arabe et diasporas africaines, les traditions gnaouies apparaissent aujourd’hui comme le résultat de circulations humaines, spirituelles et musicales particulièrement riches.
Le thème de cette rencontre, « Gnaoua entre singularité et universalité », résumait parfaitement cette ambition : comprendre comment une culture née d’une histoire spécifique est devenue une référence artistique internationale.
Le jazz et les rencontres qui ont changé l’histoire des Gnaoua
Pour le politologue, critique musical et réalisateur Hisham Aidi, la reconnaissance mondiale de la musique gnaoua n’est pas le fruit du hasard.
Il rappelle que les passerelles entre les Maâlems marocains et les musiciens de jazz américains remontent aux années 1960. Une période où Tanger devient un véritable laboratoire artistique, accueillant écrivains, peintres et musiciens venus du monde entier.
Parmi ces rencontres, celle entre le pianiste Randy Weston et le maâlem tangérois Abdellah El Gourd reste emblématique. Leur collaboration ouvrira progressivement les portes des grandes scènes internationales à la musique gnaoua. L’album The Splendid Master Gnawa Musicians of Morocco, nommé aux Grammy Awards au début des années 1990, marque l’une des étapes décisives de cette reconnaissance.
Pour Hisham Aidi, cette histoire mérite aujourd’hui d’être racontée autrement. Il estime que les recherches sur les Gnaoua restent encore influencées par des lectures héritées de l’époque coloniale et appelle les chercheurs marocains à reprendre la main sur leur propre récit.
Une diaspora culturelle qui dépasse les frontières
Au fil des interventions, un mot est revenu avec insistance, diaspora. Mais ici, la diaspora ne désigne pas seulement des déplacements de populations. Elle évoque surtout la circulation des idées, des sons, des croyances et des instruments de musique.
Le professeur américain R.A. Judy a ainsi expliqué que les traditions gnaouies dialoguent depuis longtemps avec d’autres patrimoines africains comme le Stambali tunisien, le Diwan algérien ou encore le Zar pratiqué dans plusieurs régions d’Afrique et du Moyen-Orient.
Selon lui, réduire la musique gnaoua à une simple curiosité ethnographique ne permet plus de saisir sa véritable portée. Il regrette d’ailleurs que les études afro-américaines aient longtemps accordé si peu d’attention aux liens tissés entre les maâlems marocains et les grandes figures du jazz mondial.
Le guembri raconte une histoire commune entre l’Afrique et les Amériques

L’historienne américaine Kai Mora a choisi un autre point d’entrée pour raconter cette universalité : les instruments de musique. A travers ses recherches, elle montre que le guembri partage des parentés étonnantes avec le ngoni malien, le xalam sénégalais ou encore le banjo américain. Des ressemblances qui témoignent de siècles de circulations culturelles entre le Maroc, l’Afrique de l’Ouest et les Amériques.
Pour la chercheuse, chercher une origine unique à la culture gnaoua serait une erreur. Sa richesse réside justement dans ces multiples filiations qui se sont construites au fil des voyages, des migrations et des rencontres.
Une vision également défendue par Nathan Chapman Lean, historien des religions, qui considère la diaspora comme un espace permanent de création. Selon lui, la culture gnaoua démontre qu’il est possible de rester fidèle à ses racines tout en se réinventant sans cesse.
Transe, rituel et guérison : des pratiques toujours vivantes
Les débats ne se sont pas limités aux questions historiques.
Une seconde table ronde s’est intéressée à la place de la transe et des rituels dans les sociétés contemporaines. Longtemps regardées avec distance par le monde académique, ces pratiques font aujourd’hui l’objet d’un intérêt renouvelé.
Anthropologues, philosophes, historiens et praticiens ont confronté leurs regards pour mieux comprendre les fonctions symboliques, thérapeutiques et spirituelles des cérémonies gnaouies.
Loin d’être des survivances du passé, ces rituels continuent d’interroger notre rapport au corps, au soin, à la mémoire et aux états modifiés de conscience. Ils rappellent également que la culture gnaoua ne se résume pas à une musique de scène : elle constitue un univers de savoirs, de croyances et de pratiques toujours vivantes.
Le Festival Gnaoua affirme son rôle de laboratoire culturel
Au fil des éditions, le Festival Gnaoua d’Essaouira dépasse largement le cadre d’un rendez-vous musical.
Entre les concerts, le Forum des droits humains, le programme Berklee at Gnaoua et les rencontres scientifiques organisées avec l’UM6P, l’événement s’impose désormais comme un véritable laboratoire de réflexion sur les patrimoines vivants.
A Essaouira, les Maâlems continuent de faire vibrer les foules. Mais derrière chaque note résonne aussi une histoire complexe, faite de voyages, de métissages et de résistances. Une histoire que chercheurs et artistes s’emploient désormais à raconter ensemble, afin que la culture gnaoua continue de rayonner dans le monde sans jamais perdre ce qui fait sa singularité.