Vers une réforme courageuse, pérenne et équitable des retraites au Maroc

Un aveu d’échec

L’annonce faite par la ministre de l’Économie et des Finances constitue une confirmation brutale et quasi-cynique de toutes nos craintes antérieures. En renonçant explicitement à réformer les retraites durant cette mandature, le gouvernement ne se contente pas de reporter un dossier technique épineux : il assume, en pleine connaissance de cause et à quelques semaines des prochaines élections, de laisser cette « bombe à retardement » continuer son compte à rebours inexorable. Cet énième renoncement est un aveu officiel d’impuissance.

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Tribune

Mohamed Ouzzine

Secrétaire général du parti Mouvement populaire

Temps de lecture : Publié le 29/06/2026 à 11:09
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Mais le plus dangereux dans cette démarche est que ce gouvernement n’a pas le courage de dire la vérité aux Marocains, une vérité qui donne froid dans le dos; le gouvernement a renoncé à la réforme, car les caisses, dans l’état actuel du système, sont irréformables. Le problème n’est pas que le gouvernement ne veut pas; il ne sait pas et, surtout, ne peut pas.

En effet, notre système de retraite est fondé sur la répartition intergénérationnelle (chaque génération paie par ses cotisations les retraites de la génération actuelle et attend que la génération suivante paie ses retraites). Pour que ce système se maintienne, il faut que ses quatre paramètres restent stables, à savoir : (I) le rapport entre cotisants et retraités, dit rapport démographique, (II) les taux de cotisation, (III) les niveaux de pension à la retraite et (IV) les durées de cotisation et de service des pensions.

Or, tel qu’il est configuré, ce système est engagé dans une spirale que les actuaires qualifient de « suicide actuariel » : lorsque le nombre de cotisants par retraité passe sous le seuil de soutenabilité de 3 actifs pour un retraité, l’effondrement devient mathématiquement inéluctable. Or, le Maroc a déjà franchi ce seuil critique dans le secteur public où le ratio est tombé de 7 actifs pour un retraité en 2000 à 2,1 en 2024, et il devrait plonger à 1,7 dès 2030 pour la CMR, tandis que le RCAR affiche déjà un ratio catastrophique de 1,3 avec une projection sous l’unité d’ici 2040.

Même le secteur privé, qui résistait avec un ratio de 12 à 15 actifs par retraité dans les années 2000, voit ce chiffre s’effondrer à environ 3 aujourd’hui pour chuter à 0,8 en 2045. Cette hémorragie démographique est aggravée par l’allongement de l’espérance de vie, passée de 66 ans en 1990 à 77 ans aujourd’hui et projetée à 82 ans en 2050, ce qui fait passer la durée moyenne de perception d’une pension de 12-15 ans à 18-20 ans, et bientôt 22-25 ans, alourdissant mécaniquement la charge du système de 3 à 4 % par année de gain d’espérance de vie sans aucune contrepartie en cotisations supplémentaires.

Mais le véritable suicide provient de l’inaction politique : depuis plus de deux décennies, aucun paramètre majeur n’a été ajusté pour tenir compte de notre réalité démographique, bien que les premières alertes aient eu lieu au début des années 2000. L’âge de départ est resté bloqué entre 60 et 63 ans alors que les experts préconisent 65 ans, la durée minimale de cotisation pour une allocation est maintenue à 3 ans contre 15 à 20 ans recommandés, et le taux de cotisation plafonne à 20 % du salaire brut alors que 28 % seraient nécessaires.

La seule réforme timide, le relèvement progressif de l’âge des fonctionnaires de 60 à 63 ans entre 2016 et 2021, était déjà obsolète avant même son entrée en vigueur tant l’espérance de vie a continué de progresser. Résultat : les réserves de la CMR s’épuiseront dès 2031, celles de la CNSS en 2036, laissant les générations futures devant un choix impossible entre des hausses de cotisations insoutenables et des pensions misérables, tandis que le gouvernement, en annonçant officiellement en juin 2026 qu’il ne réformera rien avant la prochaine législature, assume cyniquement de laisser la bombe exploser au visage de son successeur.

La préconisation de la réforme structurelle en deux pôles – public et privé –, en tant que prélude à l’instauration d’un régime national de retraite unifié, est une aberration technique. La fusion en deux pôles ne crée pas de richesse, elle n’inverse pas le rapport démographique, elle ne fait pas baisser le chômage des jeunes, et elle n’augmente pas le nombre de cotisants. Elle se contente d’une chimère comptable et d’un mélange de passifs. En finance, la diversification est le fondement de la réduction du risque. Ici, en mettant tous les œufs dans deux grands paniers (ou pire, dans un seul à terme), on crée un effet domino systémique. Si l’économie vacille (choc pluviométrique, crise de la dette), les deux pôles s’effondrent simultanément. Il n’y a plus de « caisses refuges » pour amortir le choc.

Les solutions structurelles : créer les conditions de la soutenabilité

La soutenabilité des réformes ne se jouera pas dans les paramètres techniques des régimes, mais dans la capacité du pays à transformer son modèle économique : formaliser massivement l’emploi, élargir l’assiette des cotisants, moderniser la gouvernance des caisses et préparer une réforme systémique.

1. Formalisation de l’économie et élargissement de l’assiette des cotisants
Le premier levier macroéconomique est l’élargissement de la base des cotisants. Actuellement, entre 60% et 80% de la population active évolue dans le secteur informel, échappant aux prélèvements sociaux. Aujourd’hui, il faudrait intégrer rapidement environ 5 millions de personnes qui exercent un emploi, mais ne bénéficient d’aucune pension. Cet élargissement de l’assiette est la condition sine qua non d’une pérennité du système, car il permet d’inverser la courbe du ratio cotisants/retraités. Sans cette formalisation, toute réforme paramétrique ne fera que repousser l’échéance.

2. Amélioration de la gouvernance des caisses et de la performance des placements financiers
Les caisses de retraite ne sont pas seulement des distributeurs de pensions; elles sont aussi des investisseurs institutionnels de premier plan. La réussite de la réforme dépendra aussi de la performance des placements financiers des caisses et de la diversification de leurs sources de revenus. Une gouvernance modernisée, avec une gestion plus dynamique et plus professionnelle des réserves, peut prolonger la soutenabilité des régimes sans choc social majeur. L’objectif stratégique affiché est de contribuer au développement d’une épargne nationale à impact positif et durable sur la croissance économique.

3. Réalisation de réformes paramétriques comme préalable à la réforme systémique
Avant d’engager la transition vers un nouveau modèle systémique, une phase tampon de réformes paramétriques est indispensable, mais à une condition radicalement différente du passé : il ne s’agit pas de gagner quelques années par immobilisme, mais de préparer activement le terrain à la réforme de fond. Concrètement, cette phase impliquerait un relèvement progressif de l’âge de départ à 65 ans à l’horizon 2035, un allongement de la durée minimale de cotisation à 15-20 ans, et une hausse lissée des taux de cotisation vers 28%. Ces ajustements, s’ils restent insuffisants seuls, auront le mérite de créer les conditions techniques et sociales de la soutenabilité à venir.

Cette phase tampon remplit trois fonctions : elle donne du temps au système en repoussant l’épuisement des réserves, elle envoie un signal fort de volonté politique aux partenaires sociaux et aux marchés, et elle prépare les esprits à l’idée que la retraite est un équilibre entre responsabilité individuelle et solidarité collective. Ce n’est qu’à cette condition que la réforme systémique – capitalisation, système mixte ou fonds souverain – pourra être engagée dans des conditions sereines, avec des données actuarielles actualisées et des mécanismes de transition clairs pour les générations intermédiaires.

4. Mise en place progressive de la réforme systémique
Contrairement à la réforme paramétrique, qui ne fait que repousser l’échéance en ajustant des curseurs sans changer l’équation de fond, la réforme systémique se définit comme une transformation structurelle du mode de financement des retraites : elle ne corrige pas les symptômes, elle change la nature du contrat social en substituant ou en combinant à la répartition d’autres mécanismes – capitalisation, comptes notionnels, fonds souverains – afin d’immuniser le système contre le vieillissement démographique. Dans cette optique, plusieurs voies structurelles s’offrent à nous :

  • Un passage progressif à un système par capitalisation où chaque cotisant épargne pour sa propre retraite, ce qui le rend insensible au vieillissement démographique.
  • Ou un système mixte : un socle de répartition (minima social) complété par des comptes individuels capitalisés.
  • Ou encore une mutualisation intergénérationnelle élargie via un fonds souverain alimenté par des recettes fiscales non liées au travail (ex : redevances sur les ressources naturelles, TVA sociale).

Le système actuel de retraites, comme d’autres pans de notre État-providence, repose sur une promesse que les évolutions démographiques et économiques n’ont pas tenue. Nous avons commencé à distribuer la richesse avant de l’avoir solidement créée. Un tel modèle n’est plus viable : il condamne les générations futures à des choix douloureux entre cotisations exorbitantes et pensions misérables.

Une transition progressive vers un système obligatoire par capitalisation, inspirée d’expériences étrangères réussies, apparaît comme la direction la plus crédible pour sortir de l’impasse actuelle. Mais cette réforme courageuse suppose un consensus national, une vision claire, un leadership fort et une gestion prudente de la transition. Elle ne peut être ni brutale ni dogmatique. Ainsi, le Maroc pourrait construire un contrat social plus soutenable, où la responsabilité individuelle et la protection des plus faibles ne s’opposent pas, mais se complètent.

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