Maroc : quel avenir pour la gauche ?
Intervention de Nabila Mounib lors de la table ronde organisée par le Mouvement Damir, le 13 juin 2026, Casablanca © LeBrief
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Aujourd’hui, le Maroc fait face à des transformations accélérées. Dans ce contexte, la nécessité de restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions devient un impératif majeur pour l’avenir démocratique du pays. C’est dans cette optique que le mouvement Damir a organisé une table ronde intellectuelle intitulée : « Les voies du renouvellement de la gauche ».
Loin de se limiter à une simple introspection partisane, ce débat public ambitionne d’interroger la capacité de l’ensemble de l’échiquier politique marocain à produire des idées novatrices et à apporter des réponses pragmatiques et convaincantes aux attentes de la population, en particulier celles de la jeunesse.
L’impératif d’une réconciliation historique et les défis du futur
Intervenant lors de cette rencontre, Nabila Mounib, députée du Parti socialiste unifié (PSU), a d’emblée replacé la trajectoire de la gauche marocaine dans sa profondeur historique et ses combats fondateurs. Elle a rappelé le rôle historique de ce courant, fortement impliqué dans la guerre de libération nationale et le projet de construction d’un Maroc démocratique, souverain et producteur de richesses équitablement réparties.
Cependant, ce projet a connu des ruptures majeures, notamment à partir du milieu des années 1960 avec l’ingérence des institutions financières internationales et le démantèlement progressif de l’école publique. Pour la députée, le système éducatif, qui portait autrefois l’esprit national et l’idéal de progrès, a été délibérément ciblé pour freiner l’émergence d’une conscience critique.
Aujourd’hui, face à un « complexe mondial financier, économique, militaire et technologique » qui dicte sa loi à l’échelle planétaire, la gauche ne peut plus se contenter de vieux logiciels. Nabila Mounib insiste sur l’urgence d’une « amnistie générale réconciliation historique » avec les régions et les populations marginalisées. Le renouvellement de la pensée de gauche doit passer par une maîtrise des nouveaux outils numériques et de l’intelligence artificielle, mais surtout par un retour sur le terrain.
Alors que l’automatisation mondiale menace de détruire des millions d’emplois, la gauche doit impérativement s’allier aux mouvements sociaux pour proposer un modèle basé sur l’éradication de l’analphabétisme, le soutien massif à la recherche scientifique, la préservation de l’environnement et la réhabilitation des services publics de la santé et de l’éducation.
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Diagnostic de la crise et axes de refondation théorique
De son côté, Abderrahim Bansar, membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme (PPS), s’est livré à une analyse systémique de la crise actuelle de la gauche marocaine. Refusant toute autoflagellation stérile, il a souligné que cette crise n’est pas propre au Maroc, mais qu’elle résulte d’une imbrication complexe de facteurs objectifs et subjectifs.
Sur le plan objectif, la gauche évolue désormais dans un environnement globalisé et hyper-individualisé, où le développement des réseaux sociaux a transformé l’action collective, réduisant l’impact des structures partisanes traditionnelles et affaiblissant le syndicalisme.
Au niveau subjectif, la gauche souffre de divisions internes, d’un affaiblissement de sa base intellectuelle au profit de logiques purement électoralistes, et d’un repli sur le travail institutionnel au détriment de l’action militante de terrain.
Pour Abderrahim Bansar, le renouvellement de la gauche ne peut se faire sans un ancrage rigoureux dans la dialectique entre la théorie et la pratique. La pensée doit guider l’action, tandis que la pratique doit tester et faire évoluer les concepts. Il appelle ainsi à ouvrir de grands chantiers de recherche scientifique et d’études approfondies sur des questions cruciales qui attendent des réponses claires.
Parmi ces priorités figurent la question nationale liée au projet d’autonomie et à la régionalisation avancée, l’analyse des nouvelles mutations du monde du travail (travail informel, précarité numérique, chômage structurel des jeunes), l’étude de l’évolution de la bourgeoisie marocaine face au capitalisme mondial, et l’intégration incontournable de la justice climatique dans le combat social.
L’objectif ultime de ce renouvellement est de rompre avec l’isolement partisan pour bâtir de larges alliances autour d’un projet de société progressiste capable de modifier le rapport de force en faveur de la démocratie.
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Le piège institutionnel et le retour nécessaire à la base
Enfin, Omar Lahyani, membre du bureau politique de la Fédération de la gauche démocratique (FGD), a apporté un éclairage pragmatique axé sur la participation institutionnelle et les dynamiques électorales. Abordant la crise de confiance qui frappe les institutions, il a pointé du doigt les failles du système de participation, illustrées par le fait qu’une part considérable du corps électoral reste en marge des listes ou s’abstient de voter.
Pour lui, la gauche porte une responsabilité directe dans cette déconnexion : elle se doit d’investir massivement l’espace public, les réseaux sociaux et la rue pour mobiliser la jeunesse qui croit aux valeurs progressistes mais ne trouve pas de traduction politique à ses aspirations.
Omar Lahyani a formulé une critique constructive concernant le rôle de la gauche au sein des institutions. Bien que la Constitution de 2011 offre des prérogatives importantes aux partis politiques pour orienter les politiques publiques (fiscalité, santé, industrie, éducation), la réalité du pouvoir reste souvent concentrée en dehors des mécanismes gouvernementaux traditionnels. Face à ce constat, le représentant de la FGD estime que la participation aux institutions sans un rapport de force social réel mène inévitablement à l’impuissance ou à l’intégration passive.
La gauche marocaine, aujourd’hui affaiblie et éparpillée, doit cesser de se focaliser uniquement sur la course aux sièges ministériels si elle n’a pas les moyens d’imposer son programme. Il est impératif de revenir aux fondamentaux, de reconstruire le tissu organisationnel à partir de la base et de redonner de l’espoir aux citoyens en menant une opposition courageuse, audible et fermement ancrée dans les réalités quotidiennes de la population.
Cette table ronde organisée par le mouvement Damir met en lumière une certitude partagée : le renouvellement de la gauche marocaine ne pourra pas faire l’économie d’une profonde autocritique, tant sur le plan théorique que pragmatique. À travers les visions croisées de ses leaders, il apparaît clairement que l’avenir de ce courant politique dépend de sa capacité à surmonter ses divisions internes et à s’extirper d’un cadre institutionnel parfois paralysant.
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