Cannabis thérapeutique : des chiffres en hausse, des défis encore nombreux

profil ElMedhi El Azhary

Temps de lecture :

Cannabis thérapeutique : les fondements du modèle marocain se consolidentCannabis © DR

A
A
A
A
A

Quatre ans après l’adoption de la loi 13-21, le cannabis légal marocain franchit un nouveau palier. Plus de 140 produits thérapeutiques fabriqués localement, plus de 600 points de vente autorisés, 5.765 licences actives et près de 19.576 quintaux de cannabis sec produits en 2025 ; les indicateurs s’additionnent, mais la filière reste en construction. Entre promesse de revenus pour les agriculteurs, exigences de traçabilité et ambition industrielle, le Maroc cherche encore l’équilibre entre encadrement sanitaire, montée en gamme et développement territorial. La journée scientifique organisée à Rabat, le 6 juin, a confirmé cette volonté d’installer un secteur crédible, durable et mesurable. La filière du cannabis thérapeutique marocain décolle-t-elle enfin ?

Le Maroc poursuit la mise en place de son industrie du cannabis thérapeutique, avec l’ambition de transformer une culture longtemps associée à l’économie informelle en filière réglementée, orientée vers les usages médicaux et thérapeutiques.

Les derniers chiffres communiqués par l’Agence nationale de régulation des activités relatives au cannabis (ANRAC) témoignent d’une montée en régime progressive du secteur, encore jeune mais déjà structuré autour d’indicateurs de production, de distribution et de délivrance d’autorisations.

Selon le directeur général de l’ANRAC, Mohamed El Guerrouj, plus de 140 produits à base de cannabis ont été fabriqués par l’industrie marocaine et dûment enregistrés auprès de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS). Ces produits sont désormais disponibles dans plus de 600 points de vente autorisés à travers le pays. Le cadre légal mis en place depuis 2021 ne se limite donc plus à l’expérimentation administrative mais commence également à produire une offre industrielle identifiable, encadrée et commercialisable.

Cette évolution a été mise en avant samedi à Rabat, à l’occasion de la première journée scientifique consacrée à l’usage thérapeutique du cannabis, organisée par l’ANRAC en partenariat avec la Société marocaine des sciences médicales (SMSM). Pour les autorités comme pour les acteurs médicaux associés à cette dynamique, l’enjeu n’est plus seulement de légaliser une activité, mais de lui donner un socle scientifique, pharmaceutique et économique solide.

De la légalisation à la structuration de la filière

Le Maroc a franchi un tournant décisif en mars 2021 avec l’adoption de la loi 13-21, qui a autorisé l’usage médical et thérapeutique du cannabis. Le pays a ainsi rejoint le cercle encore restreint des États africains ayant choisi de sortir cette plante de la seule sphère répressive pour l’intégrer à une réglementation orientée vers la santé publique, la traçabilité et la valorisation économique.

Le texte visait plusieurs objectifs : améliorer les revenus des agriculteurs, créer des emplois stables et canaliser une production historiquement présente dans certaines zones montagneuses du nord du pays vers un cadre légal.

Quatre ans plus tard, la filière montre des signes tangibles de structuration. En avril dernier, Mohamed El Guerrouj indiquait que la production totale de cannabis sec avait atteint 19.576 quintaux en 2025, contre 18.810 quintaux en 2024. Cette progression, modérée en apparence, traduit néanmoins une dynamique d’expansion dans un secteur où l’augmentation des volumes doit s’accompagner d’un effort constant de contrôle, de normalisation et d’intégration dans des circuits autorisés. Pour l’ANRAC, cette hausse reflète un « saut qualitatif » dans le développement de la filière.

L’autre indicateur marquant concerne le nombre de licences délivrées. L’agence a émis 4.147 nouvelles autorisations l’an dernier, portant le total à 5.765 permis actifs pour la saison 2025. L’écrasante majorité de ces licences, soit 5.492, concerne la culture. Elles profitent à 5.318 agriculteurs.

Les 273 licences restantes couvrent des activités de transformation, de commercialisation, d’exportation, d’importation de semences et de transport, impliquant 183 opérateurs. Ce déséquilibre entre la production primaire et les segments aval de la chaîne illustre un état encore embryonnaire de l’industrialisation : la culture est désormais mieux encadrée, mais la transformation et la distribution demeurent des maillons à consolider.

Lire aussi : L’AMMPS et l’ANRAC unissent leurs efforts pour encadrer l’enregistrement des produits à base de cannabis

Le cannabis thérapeutique, une filière encore dominée par la culture

La montée en puissance du cannabis légal marocain ne peut être comprise qu’à l’aune de la longue histoire du kif dans le nord du Royaume. Pendant des décennies, cette culture a alimenté une économie parallèle, souvent tolérée mais hors du cadre réglementaire, exposant les producteurs à l’insécurité juridique et les territoires concernés à une forme de dépendance économique.

La loi 13-21 a voulu rompre avec cette logique en proposant un passage progressif vers une activité légale, traçable et potentiellement plus rentable. Le pari est non seulement de donner aux agriculteurs des débouchés stables, mais également de faire émerger un secteur capable de répondre aux standards sanitaires et industriels internationaux.

L’ANRAC insiste précisément sur cette logique de formalisation. L’enregistrement des produits auprès de l’AMMPS constitue un jalon essentiel, car il signifie que les produits issus du cannabis légal marocain ne relèvent pas d’un simple circuit artisanal. Ils doivent répondre à des exigences de qualité, de sécurité et de conformité réglementaire.

La présence de plus de 600 points de vente autorisés montre également que le réseau de distribution s’étoffe. Ce maillage commercial permet de rapprocher l’offre des consommateurs autorisés et d’installer progressivement une chaîne de valeur nationale.

Le défi de la valeur ajoutée industrielle

Reste que le secteur demeure confronté à plusieurs défis majeurs. Le premier concerne la transformation locale. La production agricole progresse, mais la véritable valeur ajoutée se situe dans l’extraction, la formulation, l’élaboration de produits à usage thérapeutique et la capacité à satisfaire des standards de plus en plus exigeants.

Le deuxième défi est celui de l’équilibre territorial. La régulation du cannabis a été pensée comme un outil de développement pour les zones historiquement concernées par cette culture. Mais la transition vers le légal ne se décrète pas uniquement par la loi, elle suppose un accompagnement technique, financier et commercial, afin que les agriculteurs puissent réellement bénéficier d’un changement de statut économique.

Le passage du clandestin au réglementé implique des obligations nouvelles dont la conformité variétale, le respect des cahiers des charges, le contrôle des semences, la traçabilité des récoltes, la contractualisation avec les opérateurs et l’intégration à des circuits autorisés. Pour une partie des producteurs, ce basculement constitue une opportunité ; pour d’autres, il reste une transition complexe.

Lire aussi : Cannabis licite : plus de 19.500 quintaux produits en 2025

Faire de la régulation un levier de développement

Sur le plan économique, l’État marocain espère que cette filière deviendra progressivement un levier de développement local et d’intégration dans des marchés à plus forte valeur ajoutée. Le cannabis thérapeutique, contrairement à la culture brute, ouvre des perspectives de transformation industrielle, de création d’emplois qualifiés, de logistique spécialisée et, potentiellement, d’exportation.

Le chiffre des 5.765 permis actifs pour la saison 2025 illustre néanmoins un fait important : le secteur sort du stade purement symbolique. L’existence d’autorisations multiples, réparties entre culture, transformation, transport, importation de semences et commercialisation, montre qu’une architecture réglementaire est en place. L’enjeu désormais est de faire fonctionner la filière durablement, d’en renforcer la crédibilité et d’en élargir les retombées économiques.

Cette crédibilité passe aussi par le suivi scientifique. L’usage thérapeutique du cannabis exige des preuves, des protocoles, des indications précises et une vigilance particulière quant aux formulations et aux dosages.

En mettant en avant plus de 140 produits enregistrés, plus de 600 points de vente autorisés, près de 19.576 quintaux de production de cannabis sec en 2025 et 5.765 licences actives, l’ANRAC entend envoyer un message clair : la légalisation ne relève plus du seul horizon politique, elle commence à produire des résultats concrets.

Si le Maroc parvient à stabiliser cette filière, à l’inscrire dans des standards scientifiques stricts et à faire bénéficier les régions productrices de revenus durables, le pays pourrait consolider l’un des modèles les plus avancés du continent en matière de cannabis thérapeutique.

Toutefois, entre l’affichage réglementaire et l’installation d’une industrie pleinement mature, il faudra encore lever des obstacles logistiques, industriels, sociaux et commerciaux. Les indicateurs publiés ces derniers mois suggèrent néanmoins que la machine est désormais lancée.

JEUX Nouveau
🎯 Mot du Jour chargement...

Devine le mot français du jour et apprends son équivalent en Darija 🇲🇦

Appuie sur Entrée pour jouer avec ton essai déjà rempli !

Dernier articles
Les articles les plus lu
Un conseil maroco-américain pour renforcer les liens atlantiques

Des responsables politiques et experts lancent le Conseil atlantique maroco-américain pour renforcer les échanges économiques, législatifs et culturels entre les deux pays.

Rédaction LeBrief - 6 juin 2026
Fiscalité internationale : l’Afrique plaide pour une place accrue dans la gouvernance mondiale

Réunis à Rabat, les experts du 11e Symposium Fiscal Africain ont plaidé pour une participation accrue de l’Afrique à la gouvernance fiscale internationale.

Wissal Bendardka - 5 juin 2026
Tourisme : plus de 7,7 millions de visiteurs à fin mai

Le tourisme marocain dépasse 7,7 millions de visiteurs à fin mai 2026. Une hausse de 7% qui confirme la dynamique du secteur. Lisez l’essentiel.

Rédaction LeBrief - 5 juin 2026
OCP lance une levée obligataire de 5 milliards de dirhams

OCP prépare une levée obligataire de cinq milliards de dirhams pour financer sa transformation industrielle. Quels seront les enjeux de l’opération ?

Rédaction LeBrief - 5 juin 2026
Jusqu’où le dessalement peut-il soutenir la demande en eau ?

Dessalement, irrigation et économie d’eau : le Maroc transforme sa politique hydrique pour renforcer sa résilience face au stress climatique.

Ilyasse Rhamir - 5 juin 2026
Le Maroc pourra-t-il financer ses projets de développement à l’horizon 2030 ?

Le FMI juge possible le financement des projets de développement au Maroc d'ici 2030, mais cela dépendra d'une bonne exécution et d'une gouvernance serrée. Les détails.

El Mehdi El Azhary - 5 juin 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Pilotage énergétique : pourquoi la data est un levier de compétitivité pour les entreprises ?

Économie – Si on réussit, l’impact est double : compétitivité économique et contribution aux objectifs de transition énergétique du Royaume.

Rédaction LeBrief - 13 mars 2026
Ramadan 1447 : la grande bataille des dattes

Consommation-Production locale, importations, prix, qualité, enquête sur le marché ramadanesque des dattes au Maroc.

Sabrina El Faiz - 21 février 2026
Crise au Moyen-Orient : vers une hausse de la facture d’électricité au Maroc ?

Économie - Fortement dépendant des importations et du charbon pour produire son électricité, le Maroc pourrait voir sa facture énergétique augmenter si la crise perdure au Moyen-Orient.

El Mehdi El Azhary - 11 mars 2026
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire