Cannabis thérapeutique : des chiffres en hausse, des défis encore nombreux
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Le Maroc poursuit la mise en place de son industrie du cannabis thérapeutique, avec l’ambition de transformer une culture longtemps associée à l’économie informelle en filière réglementée, orientée vers les usages médicaux et thérapeutiques.
Les derniers chiffres communiqués par l’Agence nationale de régulation des activités relatives au cannabis (ANRAC) témoignent d’une montée en régime progressive du secteur, encore jeune mais déjà structuré autour d’indicateurs de production, de distribution et de délivrance d’autorisations.
Selon le directeur général de l’ANRAC, Mohamed El Guerrouj, plus de 140 produits à base de cannabis ont été fabriqués par l’industrie marocaine et dûment enregistrés auprès de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS). Ces produits sont désormais disponibles dans plus de 600 points de vente autorisés à travers le pays. Le cadre légal mis en place depuis 2021 ne se limite donc plus à l’expérimentation administrative mais commence également à produire une offre industrielle identifiable, encadrée et commercialisable.
Cette évolution a été mise en avant samedi à Rabat, à l’occasion de la première journée scientifique consacrée à l’usage thérapeutique du cannabis, organisée par l’ANRAC en partenariat avec la Société marocaine des sciences médicales (SMSM). Pour les autorités comme pour les acteurs médicaux associés à cette dynamique, l’enjeu n’est plus seulement de légaliser une activité, mais de lui donner un socle scientifique, pharmaceutique et économique solide.
De la légalisation à la structuration de la filière
Le Maroc a franchi un tournant décisif en mars 2021 avec l’adoption de la loi 13-21, qui a autorisé l’usage médical et thérapeutique du cannabis. Le pays a ainsi rejoint le cercle encore restreint des États africains ayant choisi de sortir cette plante de la seule sphère répressive pour l’intégrer à une réglementation orientée vers la santé publique, la traçabilité et la valorisation économique.
Le texte visait plusieurs objectifs : améliorer les revenus des agriculteurs, créer des emplois stables et canaliser une production historiquement présente dans certaines zones montagneuses du nord du pays vers un cadre légal.
Quatre ans plus tard, la filière montre des signes tangibles de structuration. En avril dernier, Mohamed El Guerrouj indiquait que la production totale de cannabis sec avait atteint 19.576 quintaux en 2025, contre 18.810 quintaux en 2024. Cette progression, modérée en apparence, traduit néanmoins une dynamique d’expansion dans un secteur où l’augmentation des volumes doit s’accompagner d’un effort constant de contrôle, de normalisation et d’intégration dans des circuits autorisés. Pour l’ANRAC, cette hausse reflète un « saut qualitatif » dans le développement de la filière.
L’autre indicateur marquant concerne le nombre de licences délivrées. L’agence a émis 4.147 nouvelles autorisations l’an dernier, portant le total à 5.765 permis actifs pour la saison 2025. L’écrasante majorité de ces licences, soit 5.492, concerne la culture. Elles profitent à 5.318 agriculteurs.
Les 273 licences restantes couvrent des activités de transformation, de commercialisation, d’exportation, d’importation de semences et de transport, impliquant 183 opérateurs. Ce déséquilibre entre la production primaire et les segments aval de la chaîne illustre un état encore embryonnaire de l’industrialisation : la culture est désormais mieux encadrée, mais la transformation et la distribution demeurent des maillons à consolider.
Lire aussi : L’AMMPS et l’ANRAC unissent leurs efforts pour encadrer l’enregistrement des produits à base de cannabis
Le cannabis thérapeutique, une filière encore dominée par la culture
La montée en puissance du cannabis légal marocain ne peut être comprise qu’à l’aune de la longue histoire du kif dans le nord du Royaume. Pendant des décennies, cette culture a alimenté une économie parallèle, souvent tolérée mais hors du cadre réglementaire, exposant les producteurs à l’insécurité juridique et les territoires concernés à une forme de dépendance économique.
La loi 13-21 a voulu rompre avec cette logique en proposant un passage progressif vers une activité légale, traçable et potentiellement plus rentable. Le pari est non seulement de donner aux agriculteurs des débouchés stables, mais également de faire émerger un secteur capable de répondre aux standards sanitaires et industriels internationaux.
L’ANRAC insiste précisément sur cette logique de formalisation. L’enregistrement des produits auprès de l’AMMPS constitue un jalon essentiel, car il signifie que les produits issus du cannabis légal marocain ne relèvent pas d’un simple circuit artisanal. Ils doivent répondre à des exigences de qualité, de sécurité et de conformité réglementaire.
La présence de plus de 600 points de vente autorisés montre également que le réseau de distribution s’étoffe. Ce maillage commercial permet de rapprocher l’offre des consommateurs autorisés et d’installer progressivement une chaîne de valeur nationale.
Le défi de la valeur ajoutée industrielle
Reste que le secteur demeure confronté à plusieurs défis majeurs. Le premier concerne la transformation locale. La production agricole progresse, mais la véritable valeur ajoutée se situe dans l’extraction, la formulation, l’élaboration de produits à usage thérapeutique et la capacité à satisfaire des standards de plus en plus exigeants.
Le deuxième défi est celui de l’équilibre territorial. La régulation du cannabis a été pensée comme un outil de développement pour les zones historiquement concernées par cette culture. Mais la transition vers le légal ne se décrète pas uniquement par la loi, elle suppose un accompagnement technique, financier et commercial, afin que les agriculteurs puissent réellement bénéficier d’un changement de statut économique.
Le passage du clandestin au réglementé implique des obligations nouvelles dont la conformité variétale, le respect des cahiers des charges, le contrôle des semences, la traçabilité des récoltes, la contractualisation avec les opérateurs et l’intégration à des circuits autorisés. Pour une partie des producteurs, ce basculement constitue une opportunité ; pour d’autres, il reste une transition complexe.
Lire aussi : Cannabis licite : plus de 19.500 quintaux produits en 2025
Faire de la régulation un levier de développement
Sur le plan économique, l’État marocain espère que cette filière deviendra progressivement un levier de développement local et d’intégration dans des marchés à plus forte valeur ajoutée. Le cannabis thérapeutique, contrairement à la culture brute, ouvre des perspectives de transformation industrielle, de création d’emplois qualifiés, de logistique spécialisée et, potentiellement, d’exportation.
Le chiffre des 5.765 permis actifs pour la saison 2025 illustre néanmoins un fait important : le secteur sort du stade purement symbolique. L’existence d’autorisations multiples, réparties entre culture, transformation, transport, importation de semences et commercialisation, montre qu’une architecture réglementaire est en place. L’enjeu désormais est de faire fonctionner la filière durablement, d’en renforcer la crédibilité et d’en élargir les retombées économiques.
Cette crédibilité passe aussi par le suivi scientifique. L’usage thérapeutique du cannabis exige des preuves, des protocoles, des indications précises et une vigilance particulière quant aux formulations et aux dosages.
En mettant en avant plus de 140 produits enregistrés, plus de 600 points de vente autorisés, près de 19.576 quintaux de production de cannabis sec en 2025 et 5.765 licences actives, l’ANRAC entend envoyer un message clair : la légalisation ne relève plus du seul horizon politique, elle commence à produire des résultats concrets.
Si le Maroc parvient à stabiliser cette filière, à l’inscrire dans des standards scientifiques stricts et à faire bénéficier les régions productrices de revenus durables, le pays pourrait consolider l’un des modèles les plus avancés du continent en matière de cannabis thérapeutique.
Toutefois, entre l’affichage réglementaire et l’installation d’une industrie pleinement mature, il faudra encore lever des obstacles logistiques, industriels, sociaux et commerciaux. Les indicateurs publiés ces derniers mois suggèrent néanmoins que la machine est désormais lancée.
Le Maroc ne pourra consolider sa position industrielle s’il demeure cantonné à l’assemblage de composants importés et à des tâches répétitives à faible valeur ajoutée.
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