Analphabétisme, une stratégie nationale freinée par le décrochage scolaire
Alphabétisation (Photo illustration) l'ANLCA annonce plus de 653.000 bénéficiaires © DR
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Le Maroc continue de réduire lentement le poids de l’analphabétisme, mais l’ampleur du phénomène demeure considérable. Selon les dernières données communiquées par l’Agence nationale de lutte contre l’analphabétisme (ANLCA), le taux d’analphabétisme s’établit encore à 24,8% de la population âgée de 10 ans et plus, d’après les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024.
Autrement dit, près d’un quart de la population concernée ne maîtrise pas les compétences de base en lecture et en écriture, malgré des années d’efforts publics, associatifs et institutionnels pour élargir l’accès aux programmes de remédiation.
Des progrès réels, mais un risque de renouvellement permanent
Ces chiffres, rendus publics dans une réponse officielle de l’Agence à une question écrite du conseiller parlementaire Khalid Satti sur le bilan des programmes de lutte contre l’analphabétisme au Maroc, donnent à voir une réalité contrastée.
D’un côté, les politiques menées ont permis de réduire nettement le taux national au cours de la dernière décennie, passant de 32,2% en 2014 à 24,8% en 2024. De l’autre, la persistance de fortes disparités sociales, territoriales et générationnelles continue d’entraver une baisse plus rapide et plus homogène.
En volume, le défi reste immense. L’Agence indique qu’environ 2,4 millions de personnes ont bénéficié des différents programmes de lutte contre l’analphabétisme au cours des quatre dernières saisons.
Le chiffre témoigne d’un effort de grande ampleur, porté par un réseau d’acteurs publics et associatifs, mais il souligne aussi le caractère structurel du problème. Chaque année, de nouveaux adultes rejoignent en effet les rangs des personnes analphabètes, ce qui oblige les pouvoirs publics à travailler simultanément sur deux fronts : accompagner les personnes déjà touchées et enrayer l’arrivée de nouveaux cas.
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Des inégalités persistantes selon le sexe, l’âge et le territoire
L’un des enseignements les plus marquants du rapport concerne le profil des populations les plus vulnérables. Les femmes restent de loin les plus exposées à l’analphabétisme. Leur taux atteint 32,4%, contre 17,2% chez les hommes. Cet écart, toujours important, renvoie à des inégalités de trajectoires scolaires et sociales qui se prolongent bien au-delà de l’enfance.
Il traduit aussi les effets cumulés du décrochage précoce, des contraintes familiales, du mariage précoce dans certains contextes, de la moindre mobilité et, plus largement, d’un accès plus limité à l’éducation formelle dans certaines couches de la société.
L’écart se creuse encore avec l’avancée en âge. L’Agence relève un taux de 51% chez les personnes de 50 ans et plus, ce qui montre que l’analphabétisme reste fortement lié à des générations ayant grandi dans un contexte d’accès plus restreint à la scolarisation.
Cette donnée rappelle que les politiques de lutte contre l’analphabétisme ne peuvent pas se limiter aux jeunes adultes et doivent aussi intégrer une dimension intergénérationnelle, notamment pour les personnes âgées qui n’ont jamais bénéficié d’un parcours scolaire complet.
Les disparités entre le milieu rural et le milieu urbain demeurent, elles aussi, particulièrement marquées. En zone rurale, le taux d’analphabétisme s’élève à 43,4%, contre 19,3% en milieu urbain. L’écart, de plus de 24 points, illustre la profondeur des inégalités territoriales qui continuent de structurer l’accès au savoir au Maroc.
Dans les campagnes, la distance aux établissements scolaires, la précarité économique, les besoins en main-d’œuvre familiale et le poids de certaines normes sociales expliquent en partie la vulnérabilité persistante d’une large frange de la population.
Les femmes rurales concentrent d’ailleurs les niveaux les plus élevés d’analphabétisme, avec un taux qui atteint 55,1%. Ce chiffre donne la mesure d’une fracture sociale qui reste particulièrement sensible.
Dans de nombreux territoires, l’analphabétisme féminin ne constitue pas seulement une difficulté éducative ; il constitue aussi un obstacle à l’autonomie économique, à l’accès aux droits, à la participation citoyenne et à la capacité de gérer les démarches administratives du quotidien.
Il pèse également sur la santé, l’éducation des enfants et la transmission intergénérationnelle des compétences de base.
Au niveau régional, la cartographie dressée par l’Agence confirme la concentration du phénomène dans certaines zones du pays. La région de Béni Mellal-Khénifra enregistre le taux le plus élevé, à 36,3%, devant Fès-Meknès avec 32,7% et Marrakech-Safi avec 32,4%. À l’inverse, la région de Laâyoune-Sakia El Hamra affiche le taux le plus faible, à 17,2%.
Un modèle fondé sur les partenariats et la proximité
Pour autant, l’évolution globale sur dix ans est jugée encourageante par l’Agence. Le recul de 7,4 points entre 2014 et 2024 montre que la lutte contre l’analphabétisme produit des résultats tangibles.
Chez les femmes, le taux est passé de 42,1% à 32,4%, soit une baisse significative mais encore insuffisante pour combler le fossé avec les hommes. Chez ces derniers, la diminution est plus modérée, de 22,2% à 17,2%.
Par ailleurs, le bilan opérationnel des programmes témoigne d’un effort important sur le terrain. Pour la saison 2024-2025, 653.088 bénéficiaires ont été enregistrés dans les différents dispositifs de lutte contre l’analphabétisme, selon l’ANLCA.
Le tissu associatif reste le principal partenaire de mise en œuvre : plus de 294.000 personnes, soit environ 45% du total, ont été prises en charge par des organisations de la société civile. Les programmes conduits en partenariat avec le ministère des Habous et des Affaires islamiques ont concerné, pour leur part, plus de 140.000 bénéficiaires.
Cette architecture partenariale constitue l’un des piliers du modèle marocain de lutte contre l’analphabétisme. Elle permet de déployer les programmes dans de multiples espaces de proximité, au plus près des publics concernés.
Elle suppose toutefois des mécanismes de coordination, de suivi et de financement robustes pour garantir la qualité des apprentissages, l’harmonisation des contenus et la continuité du parcours des bénéficiaires.
Numérisation, ciblage et fiabilisation des dispositifs
Dans ce domaine, l’Agence dit avoir engagé plusieurs réformes institutionnelles au cours des dernières années.
Parmi les principaux changements, figure l’adoption de la carte nationale d’identité comme base de l’enregistrement des bénéficiaires, une mesure destinée à fiabiliser les données et à mieux suivre les parcours.
L’Agence a également élaboré une nouvelle carte de ciblage fondée sur les résultats du recensement général de 2024, afin de mieux orienter les interventions vers les zones et les populations les plus exposées.
À cela s’ajoute le recours à des outils numériques de suivi, de formation et d’auto-apprentissage, dans une logique d’adaptation des programmes aux usages contemporains.
Cette dimension digitale prend une place croissante dans la stratégie de l’Agence. De nouvelles applications ont été lancées, dont « Alpha Nour », « Alpha Fellah » et « Alpha Bahar », ainsi qu’une plateforme numérique dédiée aux formateurs. L’objectif est de diversifier les canaux d’apprentissage et de faciliter l’accès aux contenus pédagogiques à travers les téléphones intelligents.
En misant sur les supports mobiles, l’Agence cherche à lever certaines barrières pratiques, notamment dans les zones éloignées ou chez des publics dont le temps disponible pour assister à des séances en présentiel reste limité.
Des résultats encourageants, mais un combat encore structurel
Le virage numérique ne doit toutefois pas masquer les limites du dispositif. Les données communiquées par l’Agence font apparaître un autre problème de fond : chaque année, près de 400.000 personnes rejoignent la catégorie des analphabètes, du fait principalement de l’abandon précoce de l’école.
Ce flux entrant réduit mécaniquement l’impact des efforts consentis et entretient un renouvellement permanent du phénomène. L’analphabétisme ne résulte donc pas uniquement d’un passé éducatif insuffisant ; il est aussi le produit de mécanismes actuels de décrochage scolaire qu’aucune politique de remédiation ne peut, à elle seule, compenser totalement.
Un autre enjeu soulevé par l’Agence concerne le retour à l’analphabétisme après le suivi des programmes. Une partie des bénéficiaires, faute de pratique régulière de la lecture et de l’écriture, perd progressivement les acquis de base obtenus pendant la formation.
Ce phénomène, souvent désigné comme une forme de régression fonctionnelle, montre que l’alphabétisation ne peut être pensée comme une simple session de rattrapage. Elle doit s’inscrire dans un environnement où les compétences nouvellement acquises sont immédiatement utiles et régulièrement mobilisées dans la vie quotidienne, professionnelle ou familiale.
L’Agence reconnaît également que certains bénéficiaires abandonnent les programmes pour des raisons sociales ou économiques : charges familiales, distance, contraintes de travail, manque de disponibilité ou précarité matérielle. Autant de facteurs qui rendent difficile une participation continue à des parcours de formation parfois perçus comme trop longs ou insuffisamment adaptés aux réalités locales. C’est précisément sur ce terrain que la flexibilité pédagogique et l’ancrage territorial deviennent décisifs.
Sur le plan budgétaire, l’Agence indique avoir consacré 450 millions de dirhams en 2025 aux programmes de lutte contre l’analphabétisme. Ce financement, important à l’échelle du secteur, est censé être mobilisé dans un cadre de partenariat avec les associations et les différents intervenants.
L’institution précise que de nouveaux mécanismes de versement de la subvention ont été adoptés, avec un rattachement plus étroit du financement aux indicateurs de performance. Cette logique vise à mieux évaluer l’efficacité des programmes et à renforcer la redevabilité des opérateurs.
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Une stratégie à l’horizon 2030
Les effets des dispositifs semblent réels selon les études d’évaluation menées par l’Agence. Elle affirme que 84% des bénéficiaires ont acquis les compétences de base en lecture et en écriture. Par ailleurs, 66% disent avoir constaté une amélioration de leur situation familiale et sociale, tandis que 65% évoquent un gain en confiance en soi et en capacité à gérer leurs affaires courantes.
Ces résultats, s’ils doivent être interprétés avec prudence, suggèrent que l’alphabétisation produit bien des effets qui dépassent l’apprentissage scolaire stricto sensu. Elle peut contribuer à une meilleure autonomie, à une plus grande participation à la vie familiale et à une plus forte estime de soi.
L’étude mentionne également que 74% des bénéficiaires utilisent désormais des applications numériques ou des smartphones pour s’informer et communiquer. Cette donnée est particulièrement révélatrice de l’évolution des pratiques. Elle montre que les programmes de lutte contre l’analphabétisme ne peuvent plus se penser uniquement dans le cadre traditionnel de l’apprentissage du code écrit. Ils doivent aussi accompagner l’entrée dans un environnement numérique où la maîtrise minimale de l’écrit reste indispensable pour accéder à l’information, aux services et aux échanges sociaux.
À l’horizon 2030, l’Agence nationale de lutte contre l’analphabétisme entend poursuivre la baisse du taux national dans le cadre de la stratégie nationale 2023-2035. Celle-ci repose sur plusieurs leviers, dont l’élargissement du ciblage, la promotion de l’apprentissage tout au long de la vie, le développement des outils numériques, l’amélioration de la gouvernance et le renforcement des mécanismes de suivi et d’évaluation.
Au-delà des chiffres, l’ANLCA met en lumière une réalité de fond : l’analphabétisme au Maroc n’est plus seulement une question d’accès à l’école, mais un enjeu de justice sociale, d’égalité territoriale et d’inclusion économique.
Le recul enregistré sur dix ans démontre que des progrès sont possibles. Mais la persistance de taux élevés chez les femmes, en milieu rural et dans certaines régions, rappelle que le combat est loin d’être gagné.
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