Il était une fois… Boujloud
Le spectacle Boujloud est incroyable, effrayant pour certains enfants, drôle pour d’autres, curieux pour les adultes. Un homme, souvent un jeune du village, se revêt des dépouilles des bêtes sacrifiées, les sabots pendant au bout de ses bras. Armé d’une patte de mouton, de chèvre, ou d’un long bâton, il parcourt les douars dans un vacarme de tambours (Ganga) et de flûtes (Ghayta), poursuivant les passants pour leur arracher un don ou leur infliger un coup, geste reçu comme une bénédiction, une protection contre le mauvais sort.
Le nom même de cette figure varie selon les terroirs, témoignant de la richesse linguistique berbère et arabe : Bilmawen ou Bou-Islikhnen dans le Souss et le Moyen Atlas, Boujloud ou Bou-Btayen en arabe dialectal, ou encore Bachikh dans le Rif central. L’étymologie renvoie invariablement à la peau (ilmawen ou jloud), ce « masque » organique qui permet au participant de franchir la frontière entre l’humain et l’animal.
Un théâtre de la subversion sociale
Boujloud n’est pas qu’une survivance, il est le vecteur d’une parole libérée. Durant les festivités, le village semble échapper au contrôle moral habituel. Les anciens se retirent, laissant la place à une « liberté ritualisée » où les jeunes réinventent le monde. C’est ici que s’épanouit la satire sociale, une forme de théâtre populaire appelée fraja.
Dans le cortège, on croise des personnages assez stéréotypés : le cadi aux jugements extravagants, le caïd parodié, des officiers coloniaux ou des médecins européens. Même les rapports de genre sont malmenés, un homme travesti en femme, joue avec les codes de la maternité, mettant en scène des accouchements grotesques ou des querelles de ménage. Cette licence temporaire agit comme une soupape de sécurité, permettant de dénoncer les abus de pouvoir et les rigidités sociales par le rire et la dérision.
Le « mille-feuilles » des origines
Pour les historiens et les anthropologues, Boujloud est un véritable rébus civilisationnel. Depuis le début du XXe siècle, des chercheurs comme Edvard Westermarck, Edmond Doutté ou Emile Laoust ont cherché à percer le secret de ses origines. Beaucoup y voient la rémanence de rites agraires préislamiques associés au renouveau de la nature. On a évoqué les Saturnales ou les Lupercales romaines, où des hommes vêtus de peaux de boucs fouettaient la foule pour favoriser la fertilité.
Plus troublant encore, le rituel de Bachikh dans le Rif central présente des similitudes frappantes avec le culte de Dionysos (Bakchos). Le nom même, la période de célébration coïncidant avec l’année agricole (Haguoz), et l’utilisation de masques de citrouille rappellent le dieu grec de la sève et de l’extase. Le Maroc apparaît ici comme un foyer où se sont sédimentées des couches culturelles africaines, méditerranéennes et arabo-musulmanes, formant ce que l’anthropologue Ahmed Badry appelle un « mille-feuilles » historique.
Toutefois, réduire Bilmawen à un simple vestige païen serait une erreur de perspective à n’en pas douter !
L’anthropologue Abdellah Hammoudi a fermement contesté cette vision « archéologique » des orientalistes. Pour lui, Boujloud est indissociable du sacrifice de l’Aïd. En revêtant la peau de la bête sacrifiée, l’homme incarne le destin de l’animal et la part d’ombre du sacrifice.
Aïd Al Adha : les traditions sont-elles en train de disparaître ?
C’est un moment de tension totale où le recueillement de la prière officielle s’unit à la licence du carnaval. Une fois la peau remisée et les participants purifiés par l’eau, le quotidien reprend ses droits, enrichi par cette traversée du chaos. Cette pérennité s’explique moins par une utilité magique que par une valeur esthétique profonde : la joie de « se transformer », de sortir de soi pour un instant.
Du rite au spectacle Boujloud
Aujourd’hui, Boujloud se trouve à la croisée des chemins. L’urbanisation galopante et l’influence de la mondialisation transforment la pratique. La tradition s’institutionnalise sous forme de carnavals organisés, attirant des milliers de touristes. On y voit désormais des masques inspirés de films d’horreur.
Certains oulémas critiquent ces manifestations, les jugeant « décadentes » ou contraires à la dignité humaine. Le passage du rituel villageois intime au spectacle de rue médiatisé interroge sur l’authenticité de la pratique. Pourtant, Boujloud résiste. En s’adaptant, il prouve que les traditions ne sont pas des objets de musée figés, mais des organismes vivants qui respirent au rythme de leur époque.