Aïd Al Adha : la réalité du marché loin de l’utopie politique
Un client qui vient chercher son mouton, le 25 mai 2026, Casablanca © LeBrief
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À l’approche de Aïd Al Adha, un moment marqué par une forte demande en ovins, le gouvernement a déployé une double stratégie visant à la fois à rassurer les consommateurs sur la disponibilité de l’offre et à encadrer strictement le marché pour juguler la spéculation, notamment face à la hausse des prix.
Le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, a relativisé les inquiétudes concernant la flambée des prix des moutons. Devant les députés, il a soutenu que les tarifs restaient « accessibles et diversifiés », avec des prix observés sur les marchés allant de 1.000 à 5.000 dirhams. Selon lui, la perception d’une « supposée cherté » était principalement relayée sur les réseaux sociaux, invitant même les parlementaires à l’accompagner dans les souks pour vérifier ses déclarations.
Pour étayer son propos, le ministre a avancé des chiffres témoignant d’une offre largement excédentaire. Le ministère estime que près de 9 millions de têtes de bétail sont mobilisées pour couvrir les besoins de l’Aïd, alors que la demande est estimée entre 6 et 7 millions de têtes.
Ce surplus devrait théoriquement contribuer à la stabilisation du marché. De plus, le cheptel national est estimé à plus de 30 millions de têtes, grâce notamment à des conditions climatiques plus favorables et des programmes de soutien à l’élevage. En matière de mesures concrètes, les autorités ont renforcé les circuits de distribution en mettant en place des centaines de points de vente supplémentaires. Toutefois, le ministre a reconnu la nécessité de mieux encadrer les intermédiaires afin de limiter les marges excessives et de préserver le pouvoir d’achat des ménages.
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Une chasse aux sorcières contre les « chennaqa »
L’exécutif a traduit cette volonté d’encadrement en menant une « offensive contre les chennaqa » (spéculateurs). Un arrêté signé du chef du gouvernement et publié au Bulletin officiel du 20 mai 2026 a instauré une série de mesures exceptionnelles. Ce nouveau dispositif cible directement les intermédiaires en interdisant formellement l’achat de moutons à l’intérieur des marchés dans le but de les revendre. Le texte interdit également toute manipulation des prix, la création de pénuries artificielles via le stockage hors circuit, ou la diffusion de fausses informations.

La vente des moutons est désormais strictement limitée aux marchés et points de vente autorisés par les autorités locales, les contrevenants s’exposant à la fermeture immédiate de leurs points de vente et à la saisie des animaux et du matériel. Le volet répressif est significatif, prévoyant des sanctions allant des amendes financières aux peines d’emprisonnement, conformément à la législation relative à la liberté des prix et de la concurrence.
Pour sécuriser l’approvisionnement et protéger le cheptel ovin national face aux aléas climatiques, le Maroc a mené une opération d’importation d’envergure sur les exercices 2023 et 2024. Les trois objectifs stratégiques de cette initiative étaient d’améliorer l’offre pour l’abattage, de limiter l’abattage des femelles reproductrices et de prévenir une augmentation excessive des prix.
Au total, 875.754 têtes d’ovins ont été importées sur deux ans dans le cadre de cette opération. Celle-ci a été accompagnée par le versement de primes aux importateurs, pour un montant global de 437,877 millions de dirhams (MDH). Chaque tête importée a donné lieu à une prime fixée à 500 dirhams.
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L’opération a été encadrée par une procédure rigoureuse et transparente, exigeant des importateurs un engagement minimum de 1.000 têtes et le respect strict des critères d’éligibilité fixés par des décisions conjointes entre les ministères de l’Agriculture et de l’Économie et des Finances. Toutefois, malgré ces dispositions, le marché en donne une autre lecture.
Des chiffres bien loin de la réalité
Chez les vendeurs de bétail du quartier de la Villette, près des anciens abattoirs, les étals sont désormais vides. Les clients ne viennent plus que pour récupérer leurs moutons sur présentation de bons. « Je l’ai acheté à 5.000 dirhams, il est moyen. D’autres l’ont payé plus de 7.000 DH. C’est très cher, et pourtant il n’y a plus rien sur le marché ! », témoigne un acheteur, en attendant de récupérer son mouton.
Sur place, les professionnels évoquent plusieurs raisons pour expliquer cette tension. Selon eux, de nombreux acheteurs ont repoussé leur achat jusqu’à la dernière minute, espérant une baisse des prix à l’approche de Aïd Al Adha. Une attente qui a, au contraire, accentué la pression sur le marché. « Au début de la période, le kilo variait entre 70 et 75 dirhams. Aujourd’hui, il oscille entre 80 et 85 dirhams et pourrait atteindre 90 dirhams dans les prochains jours », indique un vendeur.
Dans un point de vente voisin, le constat est similaire. Certains professionnels remettent même en question les chiffres officiels concernant l’offre disponible. « Où est le bétail importé ? Le ministre parle de 9 millions de têtes mobilisées pour une demande de 7 millions, alors qu’on ne voit pas autant d’animaux sur le terrain. Je ne sais pas d’où viennent les chiffres annoncés sur le cheptel national », s’interroge un commerçant.
Ce dernier avance également d’autres explications possibles à cette tension du marché, entre déséquilibre de l’offre et afflux massif de la demande. « Cela peut être lié à une hausse soudaine des achats, avec des citoyens qui viennent tous en même temps, ou à un blocage de l’approvisionnement par certains éleveurs », ajoute-t-il.
Face à cette situation, certains vendeurs déplorent la fermeture des garages, qu’ils considéraient comme un mécanisme permettant d’alléger la charge financière des ménages modestes. Cette disparition est perçue comme un facteur ayant contribué à rigidifier davantage le marché.
Dans ce contexte, un décalage semble se dessiner entre les discours officiels et les réalités observées sur le terrain. Alors que le ministre met en avant une offre jugée excédentaire et des mesures répressives contre la spéculation, vendeurs comme consommateurs décrivent, eux, un marché sous forte tension.
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