La guerre au Moyen-Orient met les engrais sous tension et inquiète les marchés agricoles
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Le conflit opposant les États-Unis, Israël et l’Iran au Moyen-Orient provoque des perturbations majeures sur le marché mondial des engrais, un secteur stratégique pour la production agricole et la sécurité alimentaire. Entre l’arrêt de plusieurs complexes industriels dans le Golfe et les tensions sur les routes maritimes, les prix des fertilisants connaissent une forte hausse, suscitant l’inquiétude des organisations internationales et des acteurs agricoles.
Cette crise intervient dans un contexte où la production d’engrais est fortement concentrée dans quelques régions du monde, notamment celles disposant d’importantes ressources en gaz ou en phosphates. La perturbation des flux depuis le Golfe pourrait ainsi avoir des conséquences durables sur les chaînes d’approvisionnement agricoles mondiales.
Depuis le début des hostilités dans la région, plusieurs complexes industriels produisant des fertilisants ont dû interrompre leurs activités à la suite de frappes militaires. Au Qatar notamment, certaines installations ont été arrêtées, tandis que le trafic maritime demeure largement perturbé dans le détroit d’Ormuz, un passage stratégique pour le commerce mondial.
Un seul navire chinois transportant du soufre, une matière première essentielle pour la fabrication d’engrais, a pu quitter la zone le 7 mars. Mais, selon les données de la société d’analyse Kpler, une vingtaine d’autres cargos étaient toujours immobilisés au large en milieu de semaine.
Cette situation est particulièrement préoccupante car le Golfe occupe une place centrale dans la production mondiale de fertilisants. La région assure près de la moitié du soufre commercialisé dans le monde, environ un tiers de l’urée (l’engrais le plus utilisé au niveau global) et près d’un quart de l’ammoniac, selon Sarah Marlow, responsable des fertilisants chez Argus Media.
De nombreux pays agricoles majeurs dépendent de ces exportations. Les États-Unis ou l’Australie importent ainsi une partie de leur urée et de leurs phosphates depuis la région. Le Brésil, premier producteur mondial de soja, s’approvisionne principalement en urée auprès du Qatar et de l’Iran. L’Inde, quant à elle, dépend largement du phosphate saoudien.
L’Asie apparaît particulièrement exposée. Selon les données de Kpler pour 2024, elle dépend du Golfe à hauteur de 64% pour ses importations d’ammoniac et à plus de 50% pour le soufre et les phosphates.
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Une hausse des prix aux répercussions mondiales
Si l’Europe semble moins dépendante de la région pour certains produits (environ 11% de son urée provient du Golfe), elle subit néanmoins les effets indirects des perturbations.
Le Maroc, par exemple, est l’un des principaux exportateurs mondiaux d’engrais phosphatés, mais il dépend du soufre produit dans le Golfe pour fabriquer ces fertilisants. Toute perturbation de cette matière première peut donc affecter les chaînes d’approvisionnement mondiales.
L’Union européenne, de son côté, importe environ 26% de son urée depuis l’Égypte. Or, ce pays fait face à une double pression, à savoir la suspension des livraisons de gaz israélien et la hausse du prix du gaz sur les marchés internationaux.
Cette hausse est déterminante pour l’industrie des engrais azotés, dont la production repose massivement sur le gaz naturel. Selon Arthur Portier, consultant chez Argus Media et lui-même céréalier, le gaz représente plus de 80% des coûts de production de ces fertilisants.
Le prix de l’urée égyptienne est donc passé d’environ 500 dollars la tonne au début du conflit à plus de 650 dollars actuellement. Cette augmentation se répercute déjà sur les coûts des engrais en Europe, avec des effets potentiels sur les prix agricoles.
D’autres pays producteurs rencontrent également des difficultés. L’Inde, qui utilise du gaz importé du Moyen-Orient pour fabriquer ses fertilisants, a dû rationner l’activité de certaines usines. Au Bangladesh, cinq des six unités de production d’engrais ont même été temporairement fermées.
Face à ces tensions, l’Organisation des Nations unies (ONU) s’est alarmée mardi de l’accès aux fertilisants pour certains pays en développement. Jean-Martin Bauer, représentant du Programme alimentaire mondial (PAM), redoute un nouveau tournant dans l’évolution des chaînes d’approvisionnement mondiales, avec des conséquences potentielles sur l’économie et la sécurité alimentaire.
Un marché structurellement fragile
Les engrais jouent un rôle central dans la production agricole mondiale. Riches en azote, phosphore ou potassium, ils permettent d’augmenter les rendements et de soutenir la croissance des cultures.
Les fertilisants azotés, notamment l’urée et l’ammoniac, sont particulièrement indispensables. Selon Sylvain Pellerin, chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), la demande mondiale continue de croître, portée notamment par l’Asie.
Une étude de l’institut a montré que, sans recours aux engrais azotés, la production agricole mondiale pourrait chuter d’environ un tiers.
Cependant, leur fabrication nécessite d’importantes quantités d’énergie, principalement du gaz naturel. Cette dépendance explique la forte concentration géographique de la production, dominée par quelques grandes régions gazières comme le Golfe ou la Russie. D’autres producteurs importants incluent également le Nigeria et l’Algérie.
Quant au soufre, il s’agit généralement d’un coproduit issu de l’industrie pétrolière et gazière. « Là où il y a du gaz, il y a des engrais », résume Sarah Marlow.
La production d’engrais phosphatés repose, elle, sur l’exploitation de roches phosphatées. Ces ressources se concentrent dans quelques pays, notamment la Chine, le Maroc et l’Arabie saoudite, qui représente environ 20% de la production mondiale mais ne peut actuellement pas exporter en raison des tensions régionales.
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Une incertitude sur les prochaines campagnes agricoles
Dans l’immédiat, les besoins des agriculteurs semblent globalement couverts, les achats ayant été anticipés dans plusieurs régions du monde. Mais l’évolution de la situation dépendra largement de la durée du conflit et de l’ampleur des dégâts potentiels sur les infrastructures industrielles du Golfe.
Les analystes s’inquiètent notamment pour les semis de l’hémisphère Sud, attendus à partir du mois de juin. Si les tensions persistent, les disponibilités en fertilisants pourraient être plus limitées et les prix continuer à augmenter.
Pour certains experts, cette crise pourrait néanmoins accélérer des réflexions stratégiques, notamment en Europe. Selon Arthur Portier, la flambée actuelle pourrait constituer « une étincelle » incitant les pays européens à développer une stratégie continentale en matière d’engrais.
Après la crise des fertilisants provoquée par la guerre en Ukraine, le secteur avait déjà amorcé plusieurs transformations : réduction de la consommation, diversification des sources d’approvisionnement hors Russie et investissements dans la décarbonation de la production.
La Commission européenne prépare d’ailleurs un plan d’action sur les engrais qui devrait être présenté dans le courant de l’année, afin de renforcer la résilience de ce secteur clé pour l’agriculture et la sécurité alimentaire.
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