Gaza, la faim comme arme : quand la réduction des aides internationales accélère la tragédie humanitaire

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Gaza : 20 morts dans un accident impliquant un camion humanitaireun enfant palestinien souffre de dénutrition. Depuis deux mois, Israël bloque toute entrée de l’aide humanitaire dans l’enclave palestinienne. ©H ani Alshaer / ANADOLU / Anadolu via AFP

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Depuis plus de 21 mois, la bande de Gaza est le théâtre d’une tragédie humanitaire sans précédent, exacerbée par un conflit dévastateur et un blocus hermétique imposé par Israël. À l’horreur des bombardements quotidiens et aux pertes civiles s’ajoute une famine de plus en plus visible. Plus de 100 ONG tirent la sonnette d’alarme, dénonçant une « famine de masse » causée par l’entrave à l’aide humanitaire et la destruction volontaire des infrastructures alimentaires.

Alors que les enfants meurent de faim, que les mères supplient pour un sac de farine, le Programme Alimentaire Mondial (PAM) annonce une baisse drastique de son financement, contraint de réduire drastiquement son aide. Cette situation soulève une question cruciale : dans quelle mesure la réduction des financements internationaux compromet-elle les chances de survie des populations les plus vulnérables ?

Le désastre du désengagement international : 16,7 millions de personnes en danger

En 2025, le PAM prévoit une baisse de financement de 34%, passant de 9,8 MM de dollars à 6,4 MM de dollars. Cette réduction survient après une chute globale de 7% de l’aide publique au développement en 2024, à laquelle pourrait s’ajouter 13% supplémentaires en 2025. En réponse, le PAM est contraint de prendre des décisions impensables, réduire les rations, écourter la durée de l’assistance ou éliminer carrément des bénéficiaires.

Le résultat est glaçant, jusqu’à 16,7 millions de personnes risquent de perdre leur aide alimentaire d’urgence en 2025, soit une baisse de 21% par rapport à 2024. Le pays le plus affecté serait le Yémen, où 4,8 millions de personnes pourraient être privées d’assistance vitale, soit une chute de 67% du nombre de bénéficiaires. D’autres pays gravement touchés incluent l’Afghanistan, la Somalie, l’Éthiopie, le Tchad et le Malawi, tous avec plus de 500.000 bénéficiaires menacés.

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Cette réduction d’aide n’est pas neutre. Elle pourrait entraîner une explosion des cas de famine aiguë. Le nombre de personnes classées en phase IPC 4 ou plus, c’est-à-dire en insécurité alimentaire d’urgence ou pire, pourrait augmenter de 31%, passant de 44,4 millions à 58,1 millions.

La méthode IPC (Integrated Food Security Phase Classification) évalue la gravité de l’insécurité alimentaire en plusieurs phases : la phase 3 correspond à une « crise », la phase 4 à une « urgence » et la phase 5 à une « famine ». Actuellement, 13,7 millions de personnes se trouvent en phase 3 et risquent de sombrer en phase 4 sans une aide urgente. Parmi elles figurent des enfants, des personnes âgées, des femmes enceintes et les plus vulnérables.

Même en tentant de moduler les scénarios, en réduisant les rations au lieu de couper les bénéficiaires, 13,2 millions de personnes resteraient sans aucune assistance, malgré l’atteinte du seuil nutritionnel minimum de 1.500 kcal/jour par bénéficiaire.

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L’exemple glaçant de Gaza : un cas d’école de la famine provoquée

À Gaza, cette crise prend un visage bien réel. Alors que 343 millions de personnes dans le monde sont en insécurité alimentaire, 2,4 millions de Palestiniens sont aujourd’hui assiégés dans la bande de Gaza, vivant dans des conditions de famine volontairement imposées. Plus de 100 ONG, dont Médecins sans frontières et Amnesty International, dénoncent une famine « provoquée par l’homme », bloquant l’accès à l’aide alimentaire et médicale, malgré des entrepôts débordant de provisions à proximité immédiate.

Le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, Michael Fakhri, parle sans ambiguïté : « il s’agit de l’une des campagnes de famine les plus rapides et les plus complètes jamais documentées » visant « la destruction systématique du système alimentaire de Gaza ». Il alerte aussi sur les conséquences intergénérationnelles de la famine, capables de laisser une empreinte génétique sur des générations entières.

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Des scènes de chaos accompagnent la distribution de l’aide rare, des camions de farine pris d’assaut, des enfants morts de malnutrition, des milliers de personnes tuées en tentant de récupérer de la nourriture. L’armée israélienne affirme ne pas bloquer l’aide, mais les ONG dénoncent des restrictions massives, et l’ONU accuse l’armée israélienne d’avoir tué plus de 1.000 civils affamés lors de distributions humanitaires depuis mai 2025.

Ce tableau dramatique de Gaza s’inscrit dans une dynamique globale plus large, l’érosion de la solidarité internationale. Alors que les crises humanitaires se multiplient, notamment par des conflits, des changements climatiques, des déplacements massifs de populations, le financement humanitaire ne suit plus. Le PAM, pilier de l’aide alimentaire mondiale, est confronté à un dilemme impossible : choisir qui aura le droit de manger.

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Et pourtant, des solutions existent. Pour Michael Fakhri, elles résident dans une action diplomatique urgente, notamment par le déploiement de Casques bleus pour escorter l’aide humanitaire, l’instauration de sanctions internationales contre les responsables des blocages, et l’arrêt du soutien militaire aux belligérants qui entravent l’aide. De son côté, le PAM appelle à une mobilisation renforcée pour éviter un glissement vers une famine à grande échelle dans de nombreuses régions du monde.

 

La famine à Gaza n’est pas un phénomène naturel : elle est provoquée, organisée et tolérée. Le désengagement financier de la communauté internationale ne fait qu’aggraver une crise qui aurait pu, et peut encore, être évitée. À l’heure où les puissances mondiales hésitent, tergiversent ou détournent le regard, la responsabilité collective est claire : ne pas laisser la famine devenir un outil de guerre ni une sentence de mort silencieuse.

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