Le chemin vers les profondeurs : l’exploitation des minerais marins mène-t-elle à une nouvelle catastrophe environnementale ?
Tribune
Mohammed TafraoutiEcologiste marocain, président du Centre perspectives environnementales pour l'information et Développement durable
Plusieurs films ont abordé la question de l’exploitation des minéraux dans les hauts fonds marins et de son impact sur l’environnement marin. Parmi eux, le film Deep Rising (2023), réalisé par Matthew Richter, qui met en lumière les risques environnementaux associés à l’exploitation des minéraux dans les profondeurs des océans. Le film présente la course mondiale aux minéraux rares tels que le « cobalt » et le « nickel », utilisés dans la fabrication de batteries et de technologies modernes, extraits du fond marin. Il met en évidence la tension entre le besoin de ces ressources et les risques environnementaux menaçant les écosystèmes marins uniques, reflétant ainsi une réalité qui préfigure une catastrophe environnementale dans les océans du monde.
Leçons du passé
La communauté internationale se souvient encore de l’explosion de la plateforme pétrolière « Deepwater Horizon » le 20 avril 2010, l’une des plus grandes catastrophes écologiques de l’histoire de l’industrie pétrolière. L’accident a entraîné le déversement de près de 4,9 millions de barils de pétrole dans le golfe du Mexique sur 87 jours, causant des dommages environnementaux, économiques et sociaux importants.
Ce déversement a entraîné une pollution à grande échelle, la mort de nombreuses créatures marines, telles que des poissons, des tortues et des oiseaux. Les écosystèmes côtiers ont également été affectés par l’accumulation de pétrole sur les plages et dans les marais, détruisant les habitats naturels des récifs coralliens et des créatures marines. Cette catastrophe a marqué un tournant dans les politiques de sécurité environnementale, avec le renforcement des lois pour éviter la répétition de tels incidents.
Nouvelle exploitation au fond des océans
En défiant la nature et le silence des profondeurs marines, de gigantesques navires s’aventurent en mer à la recherche de ressources précieuses, après avoir épuisé celles de la terre. Les hauts fonds marins sont devenus un refuge potentiel pour satisfaire la demande croissante de minéraux tels que le cuivre, le lithium, le cobalt et le nickel. Les océans cachent encore des trésors pour les grandes puissances, qui cherchent à sécuriser les ressources nécessaires à leurs industries et technologies avancées.
Cependant, cette réalité rappelle les erreurs commises sur terre, où les cimes des montagnes ont été coupées, les sols creusés, et toutes les ressources exploitées sans prendre en compte l’équilibre écologique. Aujourd’hui, alors que les institutions internationales cherchent des solutions pour s’adapter au changement climatique et réduire la désertification et les inondations, le même modèle destructeur est répété dans les profondeurs marines, ce qui représente un danger grave et un pari aux conséquences incertaines.
Pillage des océans : entre cupidité et irresponsabilité
La cupidité humaine s’est étendue jusqu’au fond des mers, cherchant d’autres ressources naturelles précieuses après avoir épuisé la terre comme une bête sauvage. L’avidité pour des espaces marins qui n’appartiennent pas à l’humanité, mais qui sont le foyer de créatures marines vivant dans leur propre environnement, offre des services écologiques inestimables. L’homme a tendu la main aux ressources des hauts fonds marins, indifférent au patrimoine culturel et écologique immense qu’ils abritent. Les mers ne sont pas seulement un réservoir de minéraux, mais elles contiennent aussi des sites historiques, comme les épaves anciennes et les civilisations englouties à cause des tremblements de terre et des changements environnementaux. L’exploration anarchique des fonds marins ressemble à un vandalisme de monuments historiques qu’il faudrait préserver, une atteinte grave au droit des créatures marines à vivre sans exploitation.
Un message du passé au présent
L’histoire de l’humanité a enregistré les conséquences de l’ignorance de la durabilité depuis le début de la révolution industrielle, et les effets environnementaux et climatiques qui en ont résulté, dont l’humanité souffre encore aujourd’hui. Nous essayons maintenant de réduire les émissions de gaz à effet de serre et de limiter l’augmentation de la température à moins de deux degrés Celsius par rapport aux niveaux préindustriels, tout en visant à limiter l’augmentation à 1,5 degré Celsius.
Aujourd’hui, alors que nous vivons à l’ère de l’essor numérique, nous devons intégrer les leçons du passé et œuvrer pour respecter l’environnement, au lieu d’épuiser les ressources minérales des fonds marins. Répéter les mêmes erreurs entraînera des conséquences catastrophiques, et personne n’a le droit de monopoliser l’exploitation de ce patrimoine commun de l’humanité.
Exploration des minéraux marins en Afrique : entre opportunités économiques et défis environnementaux
L’exploration des minéraux marins en Afrique offre des opportunités économiques, mais elle fait face à des défis majeurs, notamment l’hétérogénéité juridique et la faiblesse de l’application des lois environnementales. Ainsi, l’adoption d’une stratégie juridique régionale uniforme est devenue une exigence pressante pour les militants des droits, afin de renforcer la clarté réglementaire et d’améliorer la protection de l’environnement, ce qui rendrait le secteur de l’exploration plus compétitif et attirerait des investissements durables.
Cadre juridique et réglementaire

Aichat Bola Oniye
Dans ce contexte, Mme Aissatou Bola Onyi, militante des droits humains et avocate spécialisée en énergie et infrastructures au Nigeria, a déclaré à Horizon Environnemental que les activités d’exploration des minéraux marins en Afrique sont régies par des structures juridiques internationales, régionales et nationales.
Elle a expliqué que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (UNCLOS) définit la compétence juridique sur les ressources marines, y compris les zones économiques exclusives (ZEE) et les droits sur le plateau continental. L’Autorité internationale des fonds marins (ISA) régule les activités d’exploration et d’exploitation des minéraux en dehors de la juridiction nationale. Au niveau continental, l’Union africaine des mines (AMV) adopte une vision pour renforcer la gestion responsable des ressources et atteindre un développement durable.
Au niveau national, chaque pays africain dispose de son propre cadre réglementaire pour l’exploitation des minéraux marins, mais le niveau de développement de ces lois varie d’un pays à l’autre. Alors que certains pays possèdent des lois établies, d’autres sont encore en phase de développement de leurs structures législatives, ce qui crée des incohérences réglementaires entravant la planification et l’attraction des investissements.
Défis environnementaux et exigences de conformité
Mme Bola Onyi a précisé que plusieurs pays africains imposent des évaluations d’impact environnemental sur les projets marins, mais la mise en œuvre de ces évaluations rencontre encore des difficultés. En l’absence de surveillance efficace, l’exploitation des minéraux marins pourrait causer de graves dommages aux écosystèmes marins. Par conséquent, il est essentiel de renforcer l’application des politiques environnementales et la coopération régionale pour protéger l’environnement marin.
Elle a ajouté que certains pays africains imposent des exigences locales pour renforcer la participation des entreprises locales dans les activités d’exploration. Bien que ces politiques contribuent à accroître les bénéfices économiques, des mesures trop strictes peuvent rebuter les investisseurs étrangers. Ainsi, adopter une approche équilibrée combinant expertise étrangère et développement local serait plus efficace pour atteindre un développement durable.
Importance des ressources minérales pour l’économie africaine
Les minéraux jouent un rôle crucial dans l’économie de l’Afrique, où presque chaque pays possède des ressources minérales variées, y compris de l’or, des diamants, du cuivre, du cobalt, du pétrole, du gaz, de l’uranium et des minéraux rares. Ces ressources contribuent à stimuler la croissance économique, créer des emplois et augmenter les revenus gouvernementaux.
Par exemple, le Nigeria dépend largement du pétrole et du gaz, qui représentent une part majeure de son revenu national, ce qui reflète l’importance des ressources naturelles dans les économies africaines, malgré la reconnaissance croissante de la nécessité de diversifier les sources de revenus.
Zones riches en minéraux dans les profondeurs marines
L’Autorité internationale des fonds marins (ISA) est l’entité principale responsable de la réglementation des activités d’exploration dans les zones internationales, afin d’en garantir la gouvernance et la protection pour les générations futures. Parmi les zones les plus riches en minéraux, la zone Clarion-Clipperton (CCZ) dans l’océan Pacifique, située entre Hawaï et le Mexique, est stratégique. Elle est célèbre pour sa richesse en nodules polymétalliques contenant du nickel, du cuivre, du cobalt et des éléments des terres rares, ce qui en fait une destination clé pour les activités d’exploration menées par des entreprises internationales, sous la supervision de l’ISA.
Dans l’océan Indien, d’importantes quantités de minéraux sont présentes près des cheminées hydrothermales, où des gisements riches en cuivre, or, zinc et autres minéraux sont concentrés. L’intérêt pour cette région croît en raison de son potentiel économique, en particulier avec les progrès technologiques dans l’exploitation des minéraux marins.
L’océan Atlantique représente également un autre environnement riche en minéraux, en particulier dans les régions des dorsales océaniques, qui abritent des systèmes hydrothermaux libérant de grandes quantités d’or, d’argent, de cuivre et de zinc. Cette diversité minérale a poussé de nombreuses entreprises à explorer la possibilité d’extraire ces ressources des profondeurs de l’océan.
Au fond de l’Antarctique, d’énormes réserves d’hydrocarbures et de minéraux rares existent, mais leur exploitation est soumise à des restrictions légales strictes. Selon le Traité sur l’Antarctique, l’exploitation minière dans cette région est interdite à des fins non scientifiques jusqu’en 2048 au moins, mais la région reste d’un grand intérêt pour l’avenir en raison de son potentiel d’extraction de minéraux et de pétrole.
L’exploration de ces ressources est encore à ses débuts, mais elle promet de grandes perspectives pour l’industrie. Toutefois, l’extraction de ces minéraux pourrait causer de graves perturbations dans les écosystèmes marins fragiles. La destruction des habitats marins, l’émission de sédiments toxiques et l’altération de la biodiversité sous-marine sont les principaux risques associés à cette activité.
Les experts s’accordent à dire que l’exploitation des minéraux marins nécessite une gestion rigoureuse et des régulations solides pour éviter des dommages irréversibles à l’environnement marin, tandis que d’autres appellent à une pause temporaire des activités. L’un des plus grands défis est de trouver un équilibre entre l’exploitation économique et la préservation de la biodiversité marine.
Bien que l’exploitation des minéraux marins offre des perspectives économiques prometteuses pour les pays en développement, elle nécessite d’être menée avec une grande prudence.
Le respect des normes environnementales et le renforcement de la coopération internationale sont cruciaux pour réduire les risques liés à cette activité. Grâce à ses immenses ressources minérales, l’Afrique peut jouer un rôle clé dans ce développement, mais cela ne doit pas se faire au détriment de l’environnement marin unique et irremplaçable.
Il existe encore des obstacles juridiques et environnementaux qui entravent le développement de ce secteur, ce qui nécessite l’adoption d’une approche juridique uniforme. Renforcer la protection de l’environnement marin et garantir un équilibre entre les investissements étrangers et le développement local représente la meilleure voie pour une exploitation durable des ressources marines sur le continent.
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