Une décennie de progrès contre la pauvreté multidimensionnelle au Maroc

Mouna Aghlal

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Une décennie de progrès contre la pauvreté multidimensionnelle au Maroc, mais des disparités tenacesImage d'illustration © DR

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Alors que les approches classiques de la pauvreté peinent à refléter la complexité des inégalités sociales, le Maroc franchit un cap en adoptant une vision plus globale : celle de la pauvreté multidimensionnelle. Publié en mai 2025, le dernier rapport du Haut-Commissariat au Plan (HCP) dresse un état des lieux inédit des privations que subissent les Marocains, bien au-delà du simple manque de revenus. Entre progrès encourageants et disparités alarmantes, cette cartographie révèle les dynamiques contrastées d’un pays en quête d’équité sociale et territoriale.

 

Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) vient de publier son dernier rapport sur la cartographie de la pauvreté multidimensionnelle, dressant le portrait nuancé d’un Maroc en pleine transformation sociale. Si les chiffres traduisent une nette amélioration du niveau de vie des Marocains entre 2014 et 2024, l’analyse territoriale révèle des fractures persistantes. Ce diagnostic détaillé met en lumière les avancées majeures, tout en soulignant l’existence de poches de vulnérabilité qui résistent encore aux politiques publiques.

Les écarts continuent de se creuser

Le rapport dresse une cartographie des inégalités territoriales. Toutes les régions ont enregistré des progrès, mais l’ampleur de ces avancées varie fortement. Marrakech-Safi, Béni Mellal-Khénifra, Tanger-Tétouan-Al Hoceïma et Drâa-Tafilalet ont connu les reculs les plus spectaculaires. À l’inverse, les régions du Sud, historiquement moins touchées, affichent des améliorations plus modestes. En 2024, six régions dépassent encore la moyenne nationale en matière de pauvreté multidimensionnelle, avec en tête Béni Mellal-Khénifra (9,8%) et Fès-Meknès (9,0%). À l’autre extrémité du spectre, Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed-Dahab affichent les taux les plus faibles (2,4% et 2,5% respectivement). Ces disparités régionales soulignent la nécessité de politiques plus ciblées et territorialisées.

À l’échelle provinciale, les contrastes sont tout aussi marqués. Certaines provinces rurales, comme Figuig (24,1%) ou Taounate (21,1%), affichent des taux de pauvreté alarmants. À l’inverse, Rabat (1,7%), Casablanca (2,0%) ou Laâyoune (2,2%) présentent des situations bien plus favorables. Les baisses les plus impressionnantes sont observées dans des provinces historiquement défavorisées : Azilal (-16,7 points), Chichaoua (-14,8 points), Essaouira (-13,8 points). Ces progrès traduisent l’efficacité relative des programmes de développement humain dans les zones marginalisées.

C’est au niveau communal que l’impact des politiques publiques est le plus visible. Près de 94% des communes ont vu leur taux de pauvreté baisser entre 2014 et 2024, avec une dynamique plus marquée en milieu rural (95,5%) qu’en zone urbaine (88,4%). Dans les 702 communes ciblées par les premières phases de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), la pauvreté a reculé de 27,8% à 15,5%, contre une baisse plus modérée (de 19,0% à 10,6%) dans les autres communes. Ce résultat confirme l’efficacité du ciblage territorial dans la réduction des privations multidimensionnelles.

Cependant, certaines communes rurales cumulent toujours des taux alarmants, dépassant parfois 50%. Bouchaouene (70,2%), Tafajight (60,9%), Tabia (59,8%) ou encore Tabaroucht (53,1%) illustrent la persistance de foyers de pauvreté extrême, souvent dans des zones enclavées.

Lire aussi: HCP : lancement de l’enquête nationale sur la famille

Éducation et conditions de vie, principaux leviers de progrès

La réduction de la pauvreté s’explique en grande partie par les avancées dans l’éducation. Le taux de scolarisation des enfants de 6 à 14 ans est passé de 90,7% à 94,3%, avec un bond notable en milieu rural. De même, la proportion d’adultes ayant suivi au moins cinq années d’études est passée de 51,5% à 60,2% à l’échelle nationale.

Parallèlement, l’accès aux services de base s’est amélioré : l’accès à l’électricité est désormais quasi-universel (97,2%), l’accès à l’eau potable est passé de 83,3% en 2014 à 91,7% en 2024, et l’assainissement s’est généralisé, bien que des disparités régionales persistent.

Le taux de vulnérabilité à la pauvreté multidimensionnelle, soit la proportion de personnes en situation de privation modérée, est passé de 11,7% à 8,1%. Mais là encore, la ruralité concentre l’essentiel des fragilités : 82% des trois millions de personnes vulnérables en 2024 vivent en milieu rural. Cette population demeure particulièrement exposée au risque de basculement dans la pauvreté en cas de choc économique, sanitaire ou climatique.

Sur la dernière décennie, les indicateurs sont globalement encourageants. Le taux de pauvreté multidimensionnelle est passé de 11,9% en 2014 à 6,8% en 2024. En valeur absolue, cela correspond à une diminution de la population pauvre de 4 millions à 2,5 millions de personnes. L’intensité moyenne des privations a, elle aussi, légèrement baissé, de 38,1% à 36,7%, portant l’IPM national à 2,5% en 2024, contre 4,5% dix ans plus tôt.

Mais si ces chiffres traduisent une dynamique de progrès, ils masquent une autre réalité : la pauvreté demeure largement rurale. En 2024, plus de 72% des personnes pauvres vivent à la campagne, un léger mieux par rapport aux 79% enregistrés en 2014. De plus, le taux de pauvreté rurale reste plus de quatre fois supérieur à celui des villes.

Lire aussi: Emploi, chômage, sous-emploi… Ce qu’il faut retenir de la note du HCP

Une méthode renouvelée pour une réalité plus fidèle

Le rapport s’appuie sur les données des recensements généraux de 2014 et 2024 et s’appuie sur l’indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM), une méthodologie développée par l’Université d’Oxford. Contrairement aux approches monétaires classiques, cet indice évalue la pauvreté à travers dix indicateurs couvrant l’éducation, la santé et les conditions de vie. Il permet ainsi de dépasser la simple question de revenus pour adopter une vision plus globale du bien-être.

Un ménage est considéré comme pauvre lorsqu’il cumule au moins 33% de privations parmi les critères retenus. Cette méthode offre une image plus fine et plus juste des réalités sociales, particulièrement utile dans un contexte de régionalisation avancée où les disparités locales sont frappantes.

 

Si les avancées sont réelles, elles ne doivent pas occulter les défis à venir. Le Maroc a réussi à réduire presque de moitié son indice de pauvreté multidimensionnelle en dix ans, mais l’hétérogénéité des situations appelle une réponse différenciée. L’effort doit désormais se concentrer sur les zones les plus en retard, à travers une planification territoriale fine, des investissements ciblés dans les infrastructures sociales et une gouvernance de proximité renforcée.

La cartographie établie par le HCP s’impose dès lors comme un outil indispensable pour orienter les politiques publiques, renforcer la cohésion sociale et garantir que les progrès bénéficient également aux franges les plus vulnérables du territoire.

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