Tanger, capitale d’un nouvel ordre territorial mondial
3 000 élus locaux adoptent à Tanger un texte fondateur faisant des services publics universels le socle d'une nouvelle gouvernance, le 25 juin 2026 à Tanger © MAP
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La salle plénière du 8e Congrès mondial de cités et gouvernements locaux unis (CGLU) n’a pas seulement accueilli des maires, des gouverneurs et des représentants de la société civile du monde entier. Elle a également été le théâtre d’une déclaration d’intention politique d’une ampleur rare, résumé dans un document intitulé la Déclaration de Tanger. Quatre jours de débats à Tanger ont abouti à un constat partagé : « Sans services publics locaux universels, il n’y a ni égalité, ni démocratie, ni paix ».
Derrière le thème de cette édition, « Une nouvelle génération de services publics locaux universels », c’est la place des territoires dans l’architecture de la gouvernance mondiale qui était au cœur des discussions. « La gouvernance territoriale n’est plus seulement une affaire d’ordre administratif ou de logique organisationnelle », a souligné le message royal, dont la lecture a été donnée par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit. Elle « s’affirme désormais comme un levier essentiel pour consolider la justice territoriale, réduire les inégalités sociales, restaurer la confiance entre le citoyen et les institutions ».
Des crises qui ne sont plus abstraites
La Déclaration de Tanger ne cède pas à l’euphorie des grandes déclarations. Il dresse un état des lieux sans complaisance : « L’escalade des confrontations géopolitiques, l’érosion du modèle actuel de multilatéralisme, les remises en cause du droit international et la montée de l’impunité et de la violence, le recul de la démocratie et le rétrécissement de l’espace civique ; l’aggravation des inégalités et l’intensification des pressions extractives sur les écosystèmes ; ainsi que l’accélération de la crise climatique ne sont plus des menaces lointaines ».
Dans plusieurs villes et régions du monde, ces crises se manifestent par « l’exclusion en matière de logement, l’insécurité alimentaire, l’accès inégal aux soins et la répartition inégale des responsabilités en matière de soins, la précarité de l’emploi et des conditions de travail, l’injustice environnementale, le stress hydrique, les lacunes en matière d’assainissement, les déplacements forcés et la discrimination ».
Le décalage entre les promesses et leur concrétisation est, selon les signataires, au cœur d’une « crise de confiance, une fracture dans le lien entre celles et ceux qui gouvernent et celles et ceux qui sont gouvernés ».
Le CGLU, qui avait affirmé à Daejeon un horizon politique commun, franchit à Tanger un cap décisif. « Nous passons du mandat à l’action », proclame le texte. L’ambition est de traduire cet horizon en « fourniture universelle et équitable de services publics locaux », présentée comme « une condition préalable et essentielle à la promotion des droits humains, de la démocratie locale, d’une gouvernance féministe et centrée sur les soins, ainsi que de la justice intergénérationnelle ».
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Cinq missions pour transformer le quotidien
La Déclaration décline cinq « missions pour la transformation de la vie quotidienne » qui dessinent un programme d’action concret. Dans un premier temps, la justice en matière de logement. « Le logement est un droit humain, un bien public et un fondement de la dignité, de la santé, des soins, de la résilience climatique et de l’appartenance. » Les signataires s’engagent à « prévenir les expulsions forcées et les déplacements, développer le logement social, public, coopératif et abordable, et réguler les marchés dans l’intérêt public ».
Ensuite, les gouvernements locaux et régionaux doivent disposer, selon la Déclaration de Tanger, de « la marge de manœuvre budgétaire, de ressources prévisibles, de systèmes des recettes équitables, de la reconnaissance institutionnelle et des capacités de structuration nécessaires pour s’acquitter des responsabilités qui leur incombent déjà ». L’appel est clair ; « une finance au service des droits, et non de la bancabilité ».
Par ailleurs, « l’urgence climatique est vécue de manière inégale, et celles et ceux qui ont le moins contribué à la crise sont souvent les plus exposés à ses impacts. » Les territoires s’engagent à placer « les communautés les plus touchées au centre de la gouvernance climatique » et à réclamer « un financement climatique accessible, prévisible, flexible et direct pour les gouvernements locaux et régionaux ».
Viennent ensuite les systèmes alimentaires, les droits culturels et la santé publique. L’alimentation est réaffirmée comme « un pilier de la dignité, de la santé, des soins, de la culture et de la cohésion territoriale ». La culture est élevée au rang de « droit humain fondamental, un bien public et un pilier de la vie démocratique ». La santé publique, enfin, est définie comme « un droit humain, un bien public et un fondement de l’égalité » qui « ne se construit pas uniquement dans les systèmes de santé ; elle se façonne dans nos foyers, nos rues, nos écoles et nos lieux de travail ».
Finalement, le CGLU affirme reconnaître que « la paix est également compromise par les inégalités structurelles, les déplacements forcés, le racisme, la destruction de l’environnement, l’extractivisme et la militarisation des territoires et des communautés. » L’approche privilégie « la prévention plutôt que la répression ».
Une coalition sociale locale renouvelée
L’originalité de la démarche tient dans sa méthode. Les « Lettres de la Coalition sociale locale », une série de correspondances politiques entre élus locaux et société civile, ont nourri la Déclaration. Elles s’inscrivent dans la lignée de l’initiative #CitiesAreListening, lancée lors du Congrès mondial de CGLU à Durban en 2019, qui s’engageait à placer le dialogue avec la société civile au cœur de l’agenda mondial du mouvement municipal.
Parmi les thèmes abordés figuraient le logement, la culture, la justice climatique, la prévention des conflits, la finance, les « nouveaux essentiels » (soins, biens communs, pouvoir communautaire), les systèmes alimentaires et la santé publique. Chaque lettre a reçu une réponse signée par des maires et des gouverneurs du monde entier, de Montevideo à Rabat, en passant par Mexico, Barcelone, Banjul, Xi’an, Chefchaouen et Konya.
Huit engagements organisationnels pour passer à l’action
Pour garantir la mise en œuvre de ses engagements, la Déclaration de Tanger crée huit dispositifs opérationnels. Un Conseil public-communautaire veillera à l’accès universel aux services essentiels, tandis qu’un Conseil des femmes pour l’égalité et un Conseil intergénérationnel ancreront respectivement le municipalisme féministe et la responsabilité envers les générations futures dans la gouvernance locale. Un Conseil de la coopération décentralisée favorisera, de son côté, la solidarité entre territoires.
L’Académie mondiale pour le logement et l’Instrument mondial pour l’innovation dans les services publics fourniront des leviers concrets contre la spéculation et pour l’expérimentation de solutions évolutives. Enfin, la promotion de la Nouvelle Charte des droits humains dans la ville et la signature d’un Accord de dialogue social mondial avec les agents publics locaux consacreront le socle normatif et humain de cette transformation.
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« Notre multilatéralisme est local »
La formule, reprise en exergue de la Déclaration résume l’ambition de Tanger : « Notre multilatéralisme est local. Notre coopération est décentralisée. Notre action est fondée sur les droits ».
Pour le maire de Tanger, Mounir Laymouri, l’organisation de ce congrès constitue « une reconnaissance internationale du parcours accompli par le Royaume en matière de décentralisation et de développement territorial durable ». La cité du Détroit, « carrefour stratégiquement situé à la confluence des continents et des étendues marines », selon les termes du message royal, a ainsi confirmé son statut de « creuset d’échanges et de métissages entre les peuples et les cultures ».
Un cap pour l’après-2030
Le Congrès de Tanger s’inscrit dans une fenêtre stratégique, celle des négociations sur le cadre post-2030. Les gouvernements locaux et régionaux, forts de cette Déclaration, entendent désormais peser sur les grandes orientations de la gouvernance internationale.
« Nous nous engageons à harmoniser les mandats, le financement, les capacités et la responsabilité afin que des services publics locaux universels puissent être fournis à l’échelle dont nos communautés ont besoin », conclut le texte.
En quatre jours, Tanger n’a pas seulement accueilli un congrès. Elle a posé les jalons d’un nouvel ordre territorial mondial, où la proximité n’est plus une faiblesse mais la plus grande force des démocraties locales.
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