Surtourisme ou mirage des records ?
Promenons-nous dans une bourgade tranquille de moins de 20.000 âmes qui, en un clin d’œil, voit débarquer un million de visiteurs. Bienvenue dans le nouveau visage du tourisme marocain. Pendant que les autorités sortent le champagne, sans alcool s’il vous plaît, pour fêter des records d’affluence, sur le terrain, ça sature et ça étouffe !
On nous a vendu la Vision 2020, des territoires harmonieux et une montée en gamme. Mais bon, on a dû confondre planification stratégique avec gestion administrative de bureaucrate. Donc, et de manière tout à fait prévisible, il y a toujours quelques pôles qui frôlent l’overdose pendant que d’autres restent sur le carreau.
C’est ce que Fouzi Zemrani ex-vice président de la CNT, et auteur du blog Blogtrotter, appelle l’effet Fast Fashion appliqué au voyage. On brade la destination comme une vulgaire collection de prêt-à-porter jetable.
Dans les souks de Marrakech, le savoir-faire des artisans recule devant le nylon et le plastique pour satisfaire un flux qui veut du vu sur Instagram à bas prix.
On ne cherche plus la qualité de l’expérience, on cherche le décor pour le selfie. Et le plus inquiétant, c’est que cette frénésie n’est pas qu’une affaire de touristes étrangers. Le mal du paraître ronge le pays de l’intérieur. On se rue vers les côtes, on s’affiche, et surtout on s’endette ! Plus de la moitié de la population jongle désormais avec au moins deux crédits, souvent juste pour ne pas paraître inférieur à ses pairs sur les réseaux.
Le pays est-il en train de sacrifier son âme pour quelques likes ? Enquête sur un modèle touristique qui, à l’approche du Mondial 2030, ressemble de plus en plus à une dangereuse fuite en avant.
Un modèle touristique sous perfusion
17,4 millions de touristes en 2024. Enorme ! Une vraie success story qui frôle l’asphyxie. Commençons par appeler un chat un chat. Le surtourisme, ce n’est pas juste avoir beaucoup de monde à la plage. Selon Fouzi Zemrani, c’est le moment où une destination ne peut plus supporter le flux, car elle n’a plus la capacité d’accueillir les visiteurs dans des conditions optimales.
Aujourd’hui au Maroc, on voit d’un côté, les hôtels qui ne sont pas toujours pleins à craquer sur l’ensemble de l’année. Mais de l’autre, nos sites historiques et nos médinas qui tirent la sonnette d’alarme. C’est le syndrome de la baignoire qui déborde, on continue de laisser le robinet ouvert à fond alors que l’évacuation est bouchée.
Dans certains lieux, la visite est devenue un parcours du combattant, entre les files d’attente interminables, les bousculades et une cacophonie nuit et jour ! L’expérience magique promise dans les brochures se transforme en un mélange pollué de cyclomoteurs, de charrettes et de bêtes de somme qui slaloment entre des touristes épuisés.
Si vous voulez voir où ça craque, il suffit de regarder vers le Nord et vers les cœurs historiques. Martil, M’diq, Tanger, Tétouan, Chefchaouen… la liste ressemble à un inventaire des lieux en état d’alerte rouge.
Pendant l’été, ces villes sont des zones de survie. Les infrastructures, déjà fragiles en temps normal, atteignent leurs limites totales. Transports saturés, restauration débordée, hébergements pris d’assaut… Prenez Chefchaouen, la perle bleue. Ce qui était autrefois un refuge de sérénité et de paix est devenu un studio photo géant où l’on fait la queue pour un selfie, piétinant au passage la tranquillité des résidents.
Et que dire de Marrakech ? Dans les souks, c’est la défaite de l’authentique. Les échoppes d’artisans, celles qui faisaient la noblesse du cuir, du bois ou de la laine, reculent face à des boutiques de marques copiées-collées et de bibelots en plastique. On est en train de transformer des lieux mystiques en parcs d’attractions bas de gamme. On vide les médinas de leur substance pour y injecter un flux qui consomme vite, mal, et repart sans avoir rien compris à l’histoire de cette zone qu’il a visitée.
Et puis, sans parler de l’éléphant qu’on essaie de faire entrer dans une boîte de sardines. Comment voulez-vous que la gestion des déchets suive ? Comment voulez-vous que l’accès à l’eau ou à l’énergie reste stable ? C’est une bombe à retardement pour l’environnement et pour la qualité de vie des locaux. Même l’accès aux soins de santé peut être compromis par cet afflux record.
C’est problématique pour le Mondial 2030.
Enquête sur un hold-up organisé
Bon, on a constaté les dégâts, mais alors, comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre le chaos, il faut regarder ce que Fouzi Zemrani appelle les « nouveaux canaux de distribution du voyage ». C’est la sainte trinité de la disruption : l’avion pour le prix d’un café, le salon du voisin loué en un clic et le cerveau lobotomisé par les filtres Instagram.
Le Maroc est aujourd’hui desservi par 61 compagnies aériennes qui relient 140 villes mondiales au Royaume. C’est formidable, non ? On démocratise le voyage ! Sauf qu’en pratique, cet afflux massif et désordonné, combiné aux plateformes de location courte durée, a totalement court-circuité les modèles traditionnels. Ces plateformes et les compagnies low-cost se nourrissent les unes des autres pour « disrupter » le modèle économique. On ne vend plus une destination, on vend une « opportunité » de consommation immédiate.
Le résultat ? Le touriste ne vient plus au Maroc, il vient « consommer » du Maroc. Et comme il n’est plus guidé par des professionnels mais par des algorithmes, il s’agglutine là où tout le monde se trouve déjà, créant ces bouchons humains insupportables dans les ruelles de Marrakech ou les escaliers de Chefchaouen.
On brade la destination. Pour satisfaire une masse qui cherche le prix avant l’expérience, on sacrifie la qualité. Et regardez ce qui se passe dans les souks, les matériaux nobles comme le bois ont été détrônés par le plastique et le nylon Made in China.
Et c’est normal, vu que le touriste de passage veut du « typique » à 10 dirhams fabriqué en série. On lui donne, ok. Mais à ce rythme-là, quand il n’y aura plus que du plastique dans la médina de Marrakech, « D’aucuns y voient une régénérescence, en ce qui me concerne, c’est une fuite en avant qui nous dirige vers une perte de valeurs certaine. Le réveil sera brutal », déclare Fouzi Zemrani.
« J’aime », donc je sature
Entrons dans le moteur de cette frénésie, on a nommé votre smartphone. Le comportement d’achat des voyageurs est devenu plus émotionnel, plus rapide et surtout impulsif. Les réseaux sociaux ne sont plus des espaces de divertissement, ce sont des outils marketing surpuissants. Plus de 80% des consommateurs déclarent avoir déjà acheté un produit (ou un voyage) après l’avoir vu sur un réseau social. C’est le pouvoir de l’influence digitale. Les algorithmes analysent vos moindres clics pour vous suggérer des lieux « instagrammables », créant une expérience sur mesure qui, paradoxalement, nous pousse tous vers le même selfie.
Le facteur visuel est devenu le juge de paix. Si ce n’est pas beau en photo, ça n’existe pas, on ne cherche plus l’authenticité d’une rencontre, on cherche le décor pour sa propre mise en scène. Ce « mal du paraître » pousse à une concentration absurde des flux sur quelques points précis. Les influenceurs, avec leur proximité feinte, injectent une dose massive de confiance dans des décisions qui devraient être mûries, mais qui finissent par saturer des zones déjà fragiles.
In fine, le client reste fidèle à l’application (Instagram, Booking, TikTok), pas au Maroc. La plateforme peut le diriger n’importe où ailleurs demain.
Sauf que… les Agences de Développement Touristique (ADT) promises n’ont jamais vu le jour. Pourquoi ? Parce qu’on a confondu « territoires touristiques » et « régions administratives ». La gestion du secteur est passée au second plan derrière la bureaucratie, laissant le champ libre à un développement anarchique. On a laissé les compagnies low-cost et les plateformes numériques dicter les règles du jeu. On a couru vers le nombre de touristes en oubliant de mesurer la qualité de l’expérience et le respect des populations locales. On travaille aujourd’hui pour les géants du web plus que pour notre propre destination. Alors, à l’approche de 2030, on fait quoi ? La question reste posée, mais le temps presse. Car, comme le rappelle Zemrani, « notre destination ne supporte pas d’être bradée ». Focus sur les ADT
Une dégradation du capital immatériel et naturel
Passons aux choses sérieuses. Le surtourisme, est une pression insupportable sur nos ressources naturelles. Des zones où l’eau est déjà une denrée rare, on continue de remplir des piscines d’hôtels et d’arroser des golfs luxueux pendant que les locaux comptent chaque goutte. C’est un non-sens total !
Et la gestion des déchets ? Dans ces petites localités qui reçoivent un million de visiteurs en un été, le système craque. On augmente massivement les risques de pollution et de dégradation de l’environnement car nos équipements ne sont tout simplement pas calibrés pour ce genre de déluge humain.
Côté infrastructures, c’est la même histoire. Les routes sont saturées, on ne visite plus une ville, on slalome entre les cyclomoteurs.
Parlons maintenant du sujet qui fâche, à savoir le prix de l’immobilier. Le succès touristique de villes comme Martil, M’diq ou Tanger a un effet pervers, la hausse vertigineuse des prix ! La prolifération des hébergements touristiques et des locations courte durée crée une pénurie de logements pour les habitants.
Les classes populaires sont poussées hors des centres-villes, remplacées par une classe sociale plus aisée ou par des appartements vides 10 mois sur 12. Les commerces de proximité disparaissent au profit de boutiques de souvenirs bas de gamme. Et d’un coup, d’un seul, on tombe dans la tourismophobie. Ce sentiment de rejet commence à poindre chez des résidents qui ont l’impression d’être devenus des étrangers dans leur propre ville.
Alors, on continue de viser les 20 millions de touristes en fermant les yeux sur les dégâts ? On continue de sacrifier notre artisanat, notre eau et la santé financière de nos concitoyens sur l’autel de la quantité ? Le réveil, nous dit-on, sera brutal. Et à voir l’état des lieux, il a déjà commencé.
Un tourisme de qualité…
Alors, on a fait le tour du propriétaire. On a une machine touristique qui tourne à plein régime, mais qui semble avoir perdu sa boussole en chemin. On nous rebat les oreilles avec les records d’entrées. 17,4 millions par-ci, 20 millions par-là. Mais est-ce qu’on a déjà pris deux minutes pour se demander si ces gens apportent vraiment quelque chose au pays, à part du CO2 et des déchets ?
« On ne devrait pas courir vers le nombre de touristes, mais plutôt vers la qualité du touriste que nous voudrions attirer : celui qui va rester plus longtemps, qui va consommer mieux, qui va respecter la population, son mode de vie, ses us et coutumes …..De notre côté, nous devrions faire en sorte qu’il puisse en parler autour de lui et revenir. Le taux de retour est important pour une destination, cet indicateur est primordial et évitera des investissements à fonds perdus. Si cet indicateur est faible, cela veut dire que nous n’avons pas fait le nécessaire dans la qualité de l’expérience attendue par le client et qui démontre une méconnaissance totale des marchés émetteurs », nous explique Zemrani.
Donc, si un touriste vient, sature nos rues, et ne revient jamais parce qu’il a trouvé l’expérience « cacophonique » ou « vulgaire », on a investi à fonds perdus.
Le professionnel du secteur propose de mettre en place des « Labels produit authentique ». Il faut protéger ces « lieux mystiques ». Un objet acheté dans la médina doit porter la garantie d’un savoir-faire, d’une matière noble et d’une juste rémunération de l’artisan. On ne peut pas laisser l’effet « Fast Fashion » dévorer notre capital immatériel.
C’est une question de survie pour notre artisanat. Si on ne valorise pas l’excellence, nos artisans vont continuer de copier pour survivre, succombant à la facilité d’une mode éphémère et sans saveur. Protéger le produit, c’est protéger l’histoire qu’on raconte au monde.
Le Mondial 2030 approche à grands pas. C’est une aubaine, certes, mais c’est aussi un défi colossal pour notre Fédération et pour chaque Marocain. Si on utilise cet événement pour compenser tout ce qu’on n’a pas réussi à faire avec les Visions 2010 et 2020, alors le pari sera gagné. Mais si on se contente de rajouter des lits et des avions sans repenser la qualité et la durabilité, le réveil sera, comme le dit si bien Zemrani, « brutal ». Le Maroc a tout pour réussir : des infrastructures de qualité, une hospitalité légendaire et une histoire unique à raconter. Mais cette histoire ne doit pas être bradée sur l’autel de la quantité. Le surtourisme est un signal d’alarme. Il est temps de l’entendre avant que le silence ne retombe sur des médinas désertées par leur âme. Alors, on commence quand le changement ? Parce que 2030, c’est déjà demain ! Focus sur le Mondial 2030