Quand l’Aïta se réinvente sur scène

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Quand l’Aïta se réinvente sur scèneWydad et Khalil, le duo derrière "Aïta mon amour" © Ayoub Jouadi / LeBrief

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À travers Aïta mon amour, la Aïta retrouve une nouvelle jeunesse sur la scène contemporaine marocaine. Un projet authentique qui célèbre la voix des femmes et l’âme du terroir.

Sur les scènes musicales du Maroc, rares sont les projets qui allient aussi naturellement enracinement culturel et vision contemporaine. Aïta mon amour fait partie de ces ovnis artistiques qui défient les cadres et les attentes. À la croisée de l’hommage et de la réinvention, ce projet singulier puise dans un répertoire traditionnel longtemps confiné à la sphère populaire pour lui offrir un nouvel écho, plus large, plus libre, plus audacieux.

Un amour d’enfance devenu projet artistique

C’est une histoire qui commence loin de la scène, dans l’intimité des souvenirs d’enfance. Celle de Wydad, co-fondatrice du projet Aïta mon amour, bercée depuis toujours par les rythmes puissants et les voix profondes de l’Aïta, ce chant populaire marocain longtemps marginalisé, mais profondément enraciné dans la mémoire collective. «Avant même de comprendre les paroles, j’étais portée par la musique elle-même», confie-t-elle. Dans sa famille, l’Aïta était présente partout : à la radio, dans la voiture, lors des célébrations. Une présence constante, presque invisible, mais fondatrice.

Mais au-delà de l’émotion musicale, c’est une fascination pour les chikhates, ces femmes interprètes de l’Aïta, qui a nourri son engagement. «Ce sont, pour moi, l’incarnation du féminisme avant-gardiste marocain. Être une femme chanteuse issue de la campagne, à la fin du 18e ou au début du 19e siècle, ce n’était pas du tout facile». Cette admiration est au cœur du projet : redonner une voix et une visibilité à ces figures longtemps marginalisées, et rendre hommage à leur audace.

Lorsqu’une opportunité artistique se présente, Wydad n’hésite pas : elle propose un projet centré sur l’Aïta. «C’était une évidence. Cette musique fait partie de mon ADN culturel». Mais elle constate aussi son invisibilité hors du Maroc. «Même dans les pays voisins, on ne connaît pas l’Aïta. À l’étranger, encore moins. Pourtant, elle a toute sa place dans le paysage des musiques du monde», dit-elle.

Une réinterprétation sincère et contemporaine

Ainsi naît Aïta mon amour, une relecture contemporaine et respectueuse de cette tradition orale. Pour cela, Wydad et son binôme Khalil, un musicien et producteur tunisien avec qui elle partage un amour profond pour les musiques nord-africaines. Ils s’étaient déjà rencontrés sur un précédent projet, Nordistan, et leur entente musicale s’est révélée naturelle. Ensemble, ils imaginent une nouvelle version de l’Aïta, mêlant arrangements modernes, instruments traditionnels et liberté créative.

Ce n’est pas une fusion forcée, ni un exercice de style. Le duo ne cherche pas à rendre l’Aïta «à la mode», mais à la révéler autrement, en préservant son âme. «L’interprétation traditionnelle elle-même est déjà très moderne», rappelle Wydad. Et d’ajouter : «On a juste parfois tendance à ne pas l’écouter avec la même curiosité que pour des styles venus d’ailleurs».

Le projet n’est pas un pastiche, mais une passerelle entre passé et présent. Et surtout, un projet profondément honnête : «Quand on fait les choses avec sincérité, le public le ressent», affirme la chanteuse. En concert, que ce soit au Maroc ou à l’étranger, le public est varié, curieux, souvent jeune, et se laisse surprendre par cette proposition artistique. «Ils découvrent l’Aïta à leur façon. C’est touchant», ajoute-t-elle.

Le binôme fonctionne par écoute mutuelle. Le musicien tunisien apporte un regard extérieur, une distance qui permet parfois de mieux percevoir la force du répertoire. Wydad, quant à elle, porte l’émotion de l’intérieur. Ensemble, ils composent, arrangent, et laissent émerger une Aïta revisitée, à la fois enracinée et en mouvement.

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Une présence remarquée à Jazzablanca

Sur la scène du festival Jazzablanca, le duo a présenté cette vision audacieuse de l’Aïta. Le public, venu en nombre, a découvert une musique vibrante, incarnée, loin des clichés et des folklorisations. Wydad y a livré une performance habitée, portée par sa voix profonde et une sensibilité palpable.

Dans cette création, la scène devient un lieu de transmission, mais aussi de liberté. Loin de toute nostalgie, Aïta mon amour défend une mémoire vivante, une parole féminine toujours actuelle, et une émotion universelle. Le répertoire n’est pas figé : il respire, évolue, s’adapte. Et surtout, il parle au présent.

Wydad et son binôme ne s’arrêtent pas là. Un album est déjà sorti, et d’autres créations sont en préparation. «On a toujours quelque chose sur le feu», glisse-t-elle. Le projet est pensé comme un laboratoire musical, une plateforme pour réexplorer le patrimoine marocain avec audace et sensibilité.

Au-delà de la musique, Aïta mon amour est une déclaration culturelle. Une manière de dire que la tradition n’est pas incompatible avec la création. Et que la voix des femmes marocaines (hier marginalisée) mérite aujourd’hui toute sa place sur la scène artistique contemporaine.

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Un commentaire

  1. La Aita est très belle comme elle a été, comme elle est et elle restera telle qu’elle est jusqu’à la fin des temps. Elle n’a pas besoin d’être bafouiller par quiconque.
    S’il vous plaît rester dans ce que vous savez faire, si vous aimez vraiment la Aita comme vous le prétendez, chantez la comme elle est et dans le respect strict et total ou laissez la tranquille الله يرحم لكم الوالدين

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