Casablanca, avril 2026. Sous la pression des grands chantiers du Mondial 2030 et du projet titanesque de l’Avenue royale, la métropole marocaine se transforme à coup de pelleteuses. Des quartiers historiques comme Derb Rmad ou Derb Mouha s’effondrent sous les chenilles des bulldozers, tandis que le poumon économique de la ferraille de Salmia disparaît pour laisser place à une cité sportive. Pourtant, le malaise gronde. Recensements défaillants, familles jetées à la rue sans solution immédiate et commerçants plongés dans l’incertitude, immersion dans un progrès qui s’écrit dans la douleur.

Avatar de Sabrina El Faiz

Temps de lecture :

A
A
A
A
A

C’est la nuit tombée sur Casablanca, mais le repos n’est pas de mise à la veille du Mondial 2030. Des bouffées de fumée s’élèvent encore d’une mer de gravats, là où se dressait, il y a quelques jours, le quartier Mouha. Un paysage désolé et désolant de plein centre-ville, on croise des ferrailleurs qui fouillent les décombres à la recherche de bois ou de métal.

« Et moi, où est-ce que je vais partir ? ». Phrase douloureuse entendue maintes et maintes fois sur les réseaux sociaux. Qu’il s’agisse de commerçants désœuvrés, ou d’habitants délocalisés. Oui, mais où ? La réponse n’est pas toujours claire.

Tout ce drame a évidemment pour base une noble cause, à savoir une opération de réaménagement urbain d’une ampleur sans précédent. L’objectif officiel est de creuser une « Avenue royale » reliant le centre-ville à la Mosquée Hassan II (pas tous les quartiers sont concernés par ce projet). Au total, ce sont environ 15.000 habitations ou commerces qui sont voués à la destruction. Mais en réalité, la problématique du relogement ressemble à un chemin de croix. Certaines maisons sont là depuis les années 30.

Pourtant, certaines d’entre elles ne sont pas enregistrées comme bénéficiaires. Comment est-ce possible ? Le recensement, pilier du programme « Villes sans bidonvilles » lancé dès 2004, semble troué comme une passoire, excluant ceux qui ont pourtant grandi sur ces terres depuis des générations.

Un peu plus loin, à l’arrondissement de Sbata, c’est un autre poumon de la ville qui s’éteint. La ferraille de Salmia, ce marché historique de pièces automobiles d’occasion qui faisait vivre près de 10.000 personnes, est en cours de démolition depuis la mi-avril 2026. Là, on ne parle pas d’immense avenue, mais de cité sportive avec un stade de 35.000 places (le futur stade Tessema), un complexe de rugby et un hôpital multi-spécialités.

Si la maire de Casablanca, Nabila Rmili, a annoncé l’acquisition d’un terrain de 260 hectares pour 580 millions de dirhams afin de recaser les ferrailleurs, les commerçants, eux, crient au manque de concertation. Parce que, quoiqu’il se passe, ce n’est pas pour tout de suite. Beaucoup disposent d’un registre de commerce et paient leurs impôts, mais ils se retrouvent aujourd’hui dans le flou total, sans date précise, ni garantie sur la viabilité logistique du nouveau site. Toutefois, l’espoir est permis, la mairie semble avoir trouvé, selon les dernières informations, un début de solution avec les commerçants.


La méthode marocaine a de quoi interroger. Si les autorités justifient ces démolitions brutales par la lutte contre l’habitat insalubre ou la préparation du Mondial 2030, le volet social reste le parent pauvre de ces transformations. Dans le quartier de Derb Rmad, au cœur de l’ancienne médina, des familles ont été jetées à la rue sans indemnisation ni solution de rechange, vivant dans une précarité extrême au milieu des gravats.

La Ligue marocaine pour la citoyenneté et les droits de l’homme dénonce des « violations massives » et une opacité inquiétante. Le programme « Villes sans bidonvilles » (VSB), censé éradiquer le phénomène en 2010, traîne ses lacunes comme des boulets avec des bases de données non fiables, des critères d’éligibilité bizarres et des corruptions dénoncées par les rapports de la Cour des comptes.

Villes sans bidonvilles : dernier virage pour un vieux chantier national

Le coût financier pour les habitants est un autre mur infranchissable. Pour espérer un appartement de type F3 via la société Casablanca Iskane, un ménage doit débourser 100.000 dirhams. Pour des familles qui survivent grâce à l’économie informelle, c’est une fortune. Sans un accès réel au crédit ou un accompagnement social digne de ce nom, le risque est grand de voir ces populations, dépossédées de leurs réseaux de solidarité et de leurs outils de travail, glisser vers une pauvreté encore plus sombre. L’Analyse d’Impact Social (AISP) menée avec la Banque Mondiale explique qu’environ 15% à 30% des résidents des bidonvilles vivent dans une misère telle qu’ils ne peuvent consentir à aucun effort financier.

À Aïn Borja, des habitants ont formé des chaînes humaines pour ralentir les bulldozers. Un geste désespéré à la fois qui symbolise la tension entre une ville qui veut briller à l’international et des citoyens qui demandent simplement le droit de ne pas finir sous les tentes pendant des années, comme cela a été le cas des habitants d’Al Haouz. Le progrès est en marche, certes, mais à quel prix ?

Le grand ménage à la veille du Mondial

De la Médina aux falaises de Aïn Diab, la ville vit au rythme des pelles mécaniques qui grignotent des pans entiers de son histoire.

30 août 1993 : inauguration de la Mosquée Hassan II

L’Avenue royale ou Almahajj Almalaki, doit relier le centre-ville à la majestueuse Mosquée Hassan II. Pour dessiner cette artère monumentale, le plan est d’une radicalité chirurgicale, environ 15.000 habitations et commerces sont condamnés à la démolition. Depuis le 20 avril 2026, l’opération a franchi un seuil critique avec l’entrée en scène massive des bulldozers dans le quartier Mouha et Saïd.

A quelques encablures de là, dans l’ancienne médina dépendant de l’arrondissement de Sidi Belyout, c’est le quartier de Derb Rmad qui a vécu ses dernières heures le 13 avril 2026. Ici, le prétexte invoqué par les autorités est celui des habitations « menaçant ruine », un diagnostic qui justifie légalement l’urgence, mais qui a pris les traits d’une éviction d’une brutalité rare. L’opération a été encadrée par un dispositif sécuritaire impressionnant, déployé pour prévenir toute velléité de résistance dans un climat de tension extrême.


Le choc pour les familles de Derb Rmad a été total, car beaucoup ont été contraints de quitter leurs murs dans la précipitation, sortant leurs effets personnels sur le trottoir sans savoir où ils dormiraient le soir même. Les images de scènes déchirantes, montrant des habitants en larmes devant leurs foyers réduits en poussière en quelques heures, ont inondé les réseaux sociaux. Un profond sentiment d’injustice. Ce qui est, tout de même, douloureux à avaler à Derb Rmad, c’est l’absence totale d’accompagnement social ou de solution de relogement immédiate, laissant des citoyens dans une précarité absolue au milieu des gravats de ce qui fut, un jour, leur vie.

L’offensive urbaine ne s’arrête pas au centre historique. Sur la corniche de Aïn Diab, les autorités ont frappé fort dès le mois de mars en rasant les enceintes du complexe touristique « Lido Paradise ». Officiellement, il s’agissait de mettre fin à des constructions illégales et sans autorisation qui présentaient un risque pour la sécurité. Mais nous constatons que c’est bien l’aménagement de la deuxième tranche de la corniche, destinée à s’étendre jusqu’au Morocco Mall, qui dicte sa loi.

Plus à l’ouest, à Dar Bouazza et dans la commune de Nouaceur, le « grand nettoyage » de printemps vise les parcelles du domaine public exploitées illégalement ou de manière informelle depuis des décennies. Les autorités cherchent ici à assainir le foncier pour libérer de l’espace pour de nouveaux projets immobiliers ou d’infrastructures de loisirs.

Quant au quartier de Aïn Borja, dans l’arrondissement de Hay Mohammadi, c’est le secteur du « champ de tir » qui a été ciblé dans le cadre de la lutte contre l’habitat insalubre. L’intervention y a été particulièrement houleuse, se heurtant à des protestations vigoureuses et à la formation de chaînes humaines par les résidents pour tenter, en vain, de barrer la route aux engins de chantier. Le déploiement des forces auxiliaires a été nécessaire pour briser cette résistance et achever la démolition.

Une onde de démolitions nationales

Si Casablanca est l’épicentre de cette politique de la table rase, la secousse se fait sentir dans tout le Royaume. A Rabat, la « Ville Lumière », le rapport de la Ligue marocaine pour la citoyenneté et les droits de l’homme (LMCDH) pointe du doigt des destructions massives dans les quartiers de l’Océan et de Akkari. Les habitants de ces zones, souvent des locataires installés de longue date, se plaignent d’être expulsés sans aucune indemnité, qualifiant ces interventions d’actes de barbarie sacrifiant le droit de propriété sur l’autel de l’esthétique urbaine.

A Tanger, c’est le quartier Benkirane (zone de Chouk) qui a fait la une pour des expulsions forcées sous des prétextes fonciers datant de l’époque coloniale, plongeant des milliers de personnes dans l’incertitude. Kénitra et Témara ne sont pas en reste, avec des vagues de démolitions qui laissent, selon les estimations de la société civile, plus de 300.000 personnes dans des conditions de vie précaires à l’échelle nationale, faute de livraison ponctuelle des unités de relogement. Partout, les grands promoteurs dominent le marché, et bénéficient même de facilités foncières et d’exonérations, tandis que les classes populaires voient leurs quartiers rasés sans garantie de retour ou de maintien dans le tissu urbain central.

La Hogra des promoteurs

Hogra, comment expliquer la puissance de ce mot ? Un profond mépris pour plus faible que soi.
Les responsables locaux sont accusés de mener une politique du « haut vers le bas », décidant du type de logement (appartement ou lot) sans aucune consultation des familles.

Le premier mur auquel se heurtent les familles est celui de l’administration. Pour bénéficier d’un relogement, il faut être « dans le système ». Pourtant, les recensements officiels, souvent basés sur des bases de données datant de 1984, 2006 ou 2010, ont des manquements.

Le deuxième obstacle est l’absence totale de communication. Les démolitions sont souvent menées sans concertation préalable suffisante (moins d’un mois avant selon les témoignages), plongeant les familles dans une incertitude totale quant aux modalités et à la date de relogement.

Idem pour les journalistes. Les responsables contactés par notre rédaction, et autres rédactions consoeurs, refusent de répondre. Cette rétention d’information est vécue comme une doctrine d’action délibérée pour éviter les mobilisations, mais elle ne fait qu’alimenter la rancœur envers les instances locales.

La machinerie VSB face à la précarité

Pour comprendre la tempête qui secoue Casablanca, il faut se plonger dans les rouages du programme national « Villes sans bidonvilles » (VSB). Lancé en 2004, ce plan est devenu le bras armé du gouvernement pour éradiquer l’habitat insalubre. Si l’échéance initiale de 2010 a volé en éclats, la métropole s’est aujourd’hui fixé le pari fou d’une résorption totale d’ici 2027.

Pour vider les douars, le gouvernement déploie quatre modes opératoires, chacun avec ses promesses et ses zones d’ombre. Le premier est la restructuration in situ. C’est l’option la moins traumatisante, on garde les habitants là où ils sont, on régularise le foncier et on équipe le quartier en eau, électricité et assainissement. C’est l’idéal pour préserver les réseaux sociaux, mais elle est souvent limitée par la densité extrême des quartiers ou par des risques environnementaux.

Le deuxième mode est le recasement. On attribue aux ménages des lots de terrain aménagés (généralement de 60 à 70 m²) pour de l’auto-construction assistée. C’est la formule préférée des familles anciennes qui veulent bâtir selon leurs besoins, mais il faut souvent démolir sa baraque avant même d’avoir le terrain, obligeant les gens à louer ailleurs pendant quelques mois. Le troisième mode est un chèque pour indemnisation (entre 70.000 et 100.000 dirhams) et le bénéficiaire peut élire le relogement de son choix.

Enfin, le relogement pur et dur consiste à attribuer des appartements sociaux. Si cette option séduit les jeunes couples en quête de modernité, elle est vécue comme un exil par les familles nombreuses ou les artisans informels dont l’appartement devient une « cage » incompatible avec leur gagne-pain. Sans parler des enfants qu’on déloge en cours d’année scolaire, les obligeant à changer d’habitudes, de quartier et d’école.

Le problème aussi, c’est que le programme VSB repose sur un principe de péréquation financière où les subventions publiques ne couvrent qu’un tiers des coûts. Les deux tiers restants, soit environ 70% du financement total, reposent directement sur les épaules des bénéficiaires (entre 100 et 150.000 dirhams).

Au niveau de Hay Hassani, le programme s’est accéléré sous la supervision directe du wali Mohamed Mhidia. Le projet phare, Anassi Riyad Essalam, doit permettre de reloger 2.600 familles d’ici 2026. On nous promet un emplacement stratégique avec des équipements sociaux intégrés (écoles, santé, transport) pour garantir une vie stable.

Pour fluidifier ces transferts massifs, les autorités ont mis en place un « guichet unique » regroupant le ministère de l’Habitat, les banques et les services de légalisation. L’objectif est de simplifier un parcours administratif autrefois labyrinthique.

FOGARIM : le mirage du crédit bancaire

Pour aider les ménages aux revenus irréguliers ou informels, l’État a créé le fonds FOGARIM (Fonds de garantie des prêts au logement au profit des populations à revenus modestes ou non réguliers). Ce mécanisme garantit aux banques le recouvrement de 70% du capital en cas de défaut de paiement, les incitant théoriquement à prêter à ceux qui n’ont pas de bulletin de paie. Les conditions semblent attractives : prêt couvrant jusqu’à 100% de la valeur du logement, mensualités plafonnées à 1.500 dirhams et taux fixe.

Pourtant, le FOGARIM tourne à bas régime. A la fin de l’année 2005, sur les 2.900 prêts accordés, seulement 600 concernaient réellement des bénéficiaires du programme VSB. Les banques commerciales restent frileuses, craignant les coûts de transaction élevés et les « risques politiques » liés à une population qu’elles ne connaissent pas. De leur côté, les habitants se méfient du système bancaire comme de la peste. Ils craignent par-dessus tout de ne pas pouvoir tenir les traites et de se retrouver saisis, perdant ainsi le seul toit qu’ils ont fini par acquérir à prix d’or.

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire