Maroc-Sénégal : de relation commerciale à logique de coproduction ?
Pierre Goudiaby ATEPA, Président du Club des Investisseurs du Sénégal, Aziz Akhannouch et Chakib Alj, président de la CGEM, lors du Forum économique Maroc-Sénégal, tenu le 27 janvier 2026 à Casablanca © Ayoub Jouadi/LeBrief
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Les chiffres sont là, et ils racontent une histoire déjà bien installée. Sur les dix premiers mois de 2025, les échanges commerciaux entre le Maroc et le Sénégal ont presque atteint les 300 millions de dollars, pour atteindre environ 357 millions de dollars sur les onze premiers mois, selon les données officielles annoncées lors du forum. Les investissements marocains au Sénégal dépassent, eux, 540 millions de dollars, avec une présence forte dans la banque, les assurances, le BTP, l’immobilier, l’agro-industrie ou encore la pharmacie.
Attijariwafa Bank, Bank of Africa, BCP, OCP, CIMAF, Sothema, Addoha… la liste des entreprises marocaines solidement implantées au Sénégal démontre clairement la relation économique dense, durable et gagnant-gagnant.
Mais cette relation reste encore largement basée sur une logique d’échanges commerciaux classiques et d’investissements descendants. Acheter, vendre, financer, construire. Un modèle efficace, mais qui, aujourd’hui, peut aller plus loin.
Nous devons faire autrement.Ousmane Sonko
C’est sans doute l’un des messages les plus marquants du forum. Lors de sa prise de parole, le premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a posé les mots sur la situation actuelle.
« Oui, la relation Maroc-Sénégal progresse. Oui, les échanges augmentent. Mais non, cela ne suffit plus. Nous ne voulons pas simplement acheter et vendre ensemble. Nous voulons investir ensemble, transformer ensemble, exporter ensemble. Et, avant tout, consommer ensemble », a-t-il déclaré.
Il s’agit là clairement de passer d’une relation d’échanges à une relation de coproduction, fondée sur la complémentarité des économies, la transformation locale et l’intégration des chaînes de valeur.
L’idée de coproduction répond à une réalité assez douloureuse pour le continent, puisque l’Afrique exporte encore trop souvent des matières premières et importe des produits finis, à forte valeur ajoutée, d’ailleurs.
Dans des secteurs comme l’agro-industrie, les fertilisants, la pharmacie ou les matériaux de construction, le potentiel est immense. Le Sénégal dispose de terres agricoles, de ressources naturelles, d’une demande intérieure en croissance. Le Maroc, lui, a développé des capacités industrielles, logistiques et financières reconnues, ainsi qu’un savoir-faire exportable.
Produire ensemble, c’est justement développer ces forces. Installer des unités de transformation locales, créer des chaînes industrielles partagées, réduire la dépendance aux importations lointaines et renforcer la souveraineté économique des deux pays.
La transformation locale est au cœur de cette nouvelle approche. Elle permet à la fois de créer plus de valeur et de générer de l’emploi, en particulier pour les jeunes, enjeu central des deux côtés de l’Atlantique africain.
Ousmane Sonko l’a dit, « le potentiel existe, mais il reste largement sous-exploité ». Les zones économiques spéciales, les régimes incitatifs, les infrastructures en cours de développement au Sénégal sont pensés précisément pour accueillir ce type de projets structurants.
Il est donc clair qu’il n’est plus temps de penser uniquement en bilatéral, mais en continental. Produire au Maroc et au Sénégal pour exporter vers l’Afrique de l’Ouest, le Sahel, voire au-delà.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) s’inscrit pleinement dans cette logique. Même si des prudences ont été exprimées sur le niveau de préparation des économies africaines, l’ambition reste intacte, à savoir créer un marché intégré de plus d’un milliard de consommateurs.
Dans cette architecture, le partenariat Maroc-Sénégal est particulièrement attendu. Deux pays stables, ouverts, politiquement engagés, capables de servir de pont entre l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest et l’espace atlantique.
Le Maroc, plateforme industrielle et logistique
Cette logique de coproduction s’appuie aussi sur les investissements massifs du Maroc dans ses infrastructures. Routes, plateformes logistiques, ports, aéroports… le Royaume se positionne clairement comme un hub régional.
La montée en puissance de l’axe atlantique, avec notamment le futur port de Dakhla Atlantique, laisse envisager des horizons prometteurs. Elle s’inscrit dans l’Initiative royale en faveur des pays africains atlantiques et le projet de désenclavement des pays du Sahel, où l’accès à la mer devient un levier stratégique.
Pour le Sénégal, cette vision fait écho à ses propres ambitions logistiques, énergétiques et industrielles.
Impossible d’évoquer la coproduction sans parler de l’énergie. Le projet de Gazoduc Africain Atlantique Nigeria-Maroc, qui traversera plusieurs pays dont le Sénégal, est régulièrement cité comme un tournant stratégique.
Reste à passer à l’action. Le rôle du secteur privé est déterminant. La relance annoncée du Groupe d’impulsion économique Maroc-Sénégal, mis en place en 2015, vise précisément à accélérer cette transition.
Identifier des projets concrets, lever les obstacles administratifs, structurer les financements, accompagner les partenariats… c’est sur ce terrain que se jouera la crédibilité de la nouvelle approche.
La présence conjointe des chefs de gouvernement, des ministres et des organisations patronales envoie, à ce titre, le message que le soutien politique est là. Reste désormais à transformer l’essai.
Le Maroc fournit 27% de la roche phosphatée importée par l’UE, confirmant son poids stratégique dans l’approvisionnement européen en phosphore.
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