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CFC : le cœur de la finance africaine

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Catégorie Économie , Dossiers

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En lançant Casablanca finance city (CFC) en 2010, le roi Mohammed VI voulait en faire le premier centre financier du continent africain. Pari gagné puisque, depuis cinq ans, CFC est au premier rang du classement du Global financial centers index, devant Le Cap et Johannesburg. Mais cette réussite n’est pas sans déranger des partenaires qui voient en CFC un paradis fiscal pratiquant une concurrence déloyale. Repères.

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Au cœur de la nouvelle zone Casa-Anfa érigée sur le terrain du 1er aéroport de la capitale économique du Royaume, se dresse la tour CFC First, la première d’un grand projet urbain. Avant de sortir de terre, la tour était sous forme de maquette dans les bureaux provisoires de Casablanca finance city authority (CFCA) au quartier Val d’Anfa. «Conçue par l’architecte américain Thom Mayne (…), la Tour CFC First est un concentré d’élégance et de performances technique et écologique. Bâtiment emblématique qui se distingue par son aspect futuriste, la Tour s’élève à 122 mètres et assume un pari architectural novateur», peut-on lire sur le site de CFC.  À côté de ce premier édifice, CFC a développé trois bâtiments pour l’accueil de nouveaux membres avec un rythme de recrutement avoisinant 50 entreprises par an. La place casablancaise fait aussi partie du Global green finance index (GGFI). Son écosystème vert compte notamment deux mastodontes évoluant dans ce secteur : le fonds Africa50 et Green of Africa.

 

 

Ici, les cols blancs salariés des 200 entreprises ayant le statut CFC représentent une vingtaine de nationalités. Ils arrivent chaque matin en vélo, tramway ou voiture. Difficile de définir un code vestimentaire puisque certains adoptent le costume-cravate alors que d’autres sont adeptes du ‘‘casual friday every day’’. La communauté CFC bénéficie d’initiatives qui favorisent la création de synergies en son sein avec des groupes de travail thématiques de réflexion, un accès à des partenaires internationaux et continentaux, etc. C’est que pour devenir membre de ce « prestigieux » milieu, il faut répondre à des critères très précis.

 

Eligibilité

Accor, Bank Of China, Jesa International, Valyans, Swissport ou encore Ford sont des exemples de groupes internationaux ayant déjà décroché le statut CFC. Pour accéder à ce statut, la voie la plus simple est de faire partie de la catégorie des entreprises financières (banque ou établissement de crédit, assurance et/ou réassurance, société de notation de crédit, gestion de patrimoine, holding, société d’investissement, organisme de placement collectif, conseil en investissement financier, crowdfunding). Pour les  entreprises non-financières, il faut être un prestataire aux servies auxiliaires (audit, conseil, actuariat, ressources humaines), un prestataire de services techniques et administratifs ou bien une société de négoce.

 

 

De plus, CFC liste plusieurs autres critères, à savoir :

  • Apporter une valeur ajoutée contribuant au développement de la place ;
  • Avoir leur siège effectif à CFC ;
  • Être dirigées et gérées depuis CFC ;
  • Avoir au moins un dirigeant résidant au Maroc ;
  • Allouer un minimum de dépenses de fonctionnement en adéquation avec l’activité de l’entreprise ;
  • Disposer de cadres dirigeants justifiant des qualifications et expérience internationale requises avec un minimum 3 ans pour les prestataires de services techniques et administratifs, prestataires de services auxiliaires, entreprises de négoce et au minimum un an pour les autres activités ;
  • Contribuer à la promotion d’une expertise technique et technologique et au développement de la place, notamment en ce qui concerne les échanges et le financement du développement en Afrique.

 

Avantages du statut CFC

Depuis sa création, CFC a attiré beaucoup de capitaux et compte encore doubler le nombre d’entreprises implantées. Dotée d’un capital de 500 millions de DH, CFCA est une société anonyme de droit privé avec un tour de table incluant la région de Casablanca-Settat, Bank Al-Maghrib, la Caisse de dépôt et de gestion, les principales banques marocaines, le dépositaire central des valeurs mobilières, le secteur des assurances et la Bourse de Casablanca.

Sous la houlette de son directeur général, Saïd Ibrahimi, cette société de droit privé est investie d’une mission publique, celle d’attirer le maximum d’institutions et d’investisseurs. Selon Nabil Jedlane, professeur d’économie et chef du département Management à l’Ecole nationale de commerce et de gestion de Tanger (ENCGT), le statut CFC accorde un package attractif d’avantages. «En plus d’un accès à une communauté de membres actifs et de la possibilité de bénéficier d’informations pertinentes sur l’Afrique, les avantages accordés concernent des facilitations Doing Business relatives à la création des sociétés, à la fluidité des personnes et des capitaux, notamment grâce à la création d’un guichet unique, et à la simplification entre autre des procédures de recrutement des candidats étrangers, de l’obtention des visas, de la création de comptes bancaires en devise, au transferts de fonds … etc», soutient notre interlocuteur. L’universitaire précise que d’autres avantages fiscaux sont accordés mais ces derniers ont été réduits pour sortir de la liste grise des paradis fiscaux de l’Union européenne (UE).

Lire aussi : Blanchiment d’argent : le GAFI statuera après visite d’experts au Maroc

 

 

Une réorganisation payante ?

Réorganisée en 2020 pour sortir de la liste grise de l’UE, CFC a tout de même été impactée en termes d’image. Une publicité négative gommée en 2021 après la sortie de cette liste. Cependant, la compétitivité de CFC a été écornée surtout que le Groupe d’action financière (GAFI) risque d’exiger plus de concessions de la part du Royaume. Un groupe d’experts du GAFI est attendu prochainement au Maroc pour effectuer une visite de terrain visant à déterminer dans quelle mesure les axes du plan d’action approuvé entre le Royaume et le groupe en février 2021 ont été mis en œuvre par les autorités et institutions nationales concernées, a indiqué, vendredi, l’Autorité nationale du renseignement financier (ANRF). Cette dernière estime qu’il s’agit d’une «étape positive pour sortir du processus du suivi renforcé, en ce sens qu’elle permet de déterminer dans quelle mesure les axes de ce plan ont été concrétisés sur le terrain».

Aux yeux de l’économiste Nabil Jedlane, l’introduction du Maroc dans ces listes grises de paradis fiscaux établie par l’UE et de surveillance du financement du terrorisme et du blanchiment des capitaux dressé par le GAFI réduit l’attractivité de CFC. «Cela oblige les autorités à instaurer des reformes législatives et fiscales qui réduisent l’effet de quelques avantages accordés aux entreprises. Mais sur le long terme, cela pourrait améliorer la gouvernance, l’image mais également la notation de l’économie marocaine et réduire le risque de sanctions internationales potentielles contre les pays qui ne se conforment pas aux règles internationales», assure Jedlane.

 

12 ans après sa création, CFC a damé le pion à des places pionnières et trône aujourd’hui à la tête des centres financiers africains. La souplesse de son régime fiscal dérange mais le Maroc doit jouer à l’équilibriste pour ne pas figurer dans des listes qui peuvent porter préjudice à son image tout en préservant l’attractivité de CFC qui a placé le Royaume au cœur de la carte financière mondiale.

 

 

Trois questions à Nabil Jedlane, chef du département Management à l’ENCGT

 

LeBrief.ma : Au-delà des classements, est-ce qu’on peut considérer CFC comme hub financier africain ?

Il est vrai que CFC a profité de son côté de la stabilité politique du Royaume et du leadership de SM le Roi Mohammed VI au niveau africain qui inspirent confiance et envoient un signal positif fort aux investisseurs étrangers. Cela dit, et après plus d’une dizaine d’année d’existence, le bilan de CFC est plutôt positif ! Il faut rappeler à ce niveau que CFC, grâce à la consolidation de son écosystème, a labellisé depuis sa création en 2010 200 entreprises, noué 19 partenariats Sud-Sud et créé plus de 6.700 emplois. Cela dit, plusieurs obstacles entravent encours le bon fonctionnement et le développement de CFC.

Au niveau national, le rythme des réformes et parfois même l’exécution de ces réformes restent insuffisants, notamment sur le plan législatif, juridique et macroéconomique. CFC ne peut fonctionner correctement comme place financière régionale ou continentale sans l’instauration de la libre circulation des capitaux et cette dernière ne peut être parfaitement établie sans la réforme du régime de change. En effet, les spécialistes savent très bien que le régime de change intermédiaire instauré au Maroc et qui est, il faut le rappeler, en cours de réforme, reste incompatible avec le renforcement de l’intégration financière régionale ou internationale. L’achèvement de la réforme en cours pourrait résoudre ce problème.

Le Maroc a été également placé par l’UE sur liste grise des paradis fiscaux et retiré en 2021 grâce notamment à l’adoption d’un nouveau régime fiscal des entreprises ayant le statut CFC et qui, en réalité, a réduit l’avantage fiscal de la place financière casablancaise.

 

LeBrief.ma :  La sortie de la liste grise des paradis fiscaux de l’Union européenne (UE) est effective depuis 2021 grâce à l’adoption de plusieurs réformes, notamment celle du régime de CFC. Par contre, le Groupe d’action financière (GAFI) a décidé d’envoyer un groupe d’experts au Maroc pour effectuer une visite de terrain avant de sceller le sort du Maroc. Quelles conséquences sur la place financière casablancaise ?

Il est vrai que sur le court et moyen terme, l’attractivité de CFC est réduite par l’introduction du Maroc dans ces listes grises de paradis fiscaux établie par l’UE et de surveillance du financement du terrorisme et du blanchiment des capitaux dressé par le GAFI puisque cela oblige les autorités à instaurer des réformes législatives et fiscales qui réduisent l’effet de quelques avantages accordés aux entreprises.

Mais sur le long terme, cela pourrait améliorer la gouvernance, l’image mais également la notation de l’économie marocaine et réduire le risque de sanctions internationales potentielles contre les pays qui ne se conforment pas aux règles internationales.

Il faut savoir que la communauté internationale s’est décidée, depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la crise financière internationale de 2008, à lutter contre les paradis fiscaux, le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Cela sera certainement renforcé suite à la crise sanitaire internationale et au contexte géopolitique international actuel caractérisé par des conflits armés mais également par des guerres économiques, commerciales, des monnaies entravant entre autres le bon fonctionnement de l’économie mondiale et enclenchant ainsi une grave crise mondiale de stagflation. Sur ce volet, le Maroc a enregistré des points positifs puisqu’il a pu effectivement quitter la liste grise de l’UE concernant les paradis fiscaux. De plus, le processus de quitter la liste grise du GAFI est lancé par la décision prise hier à Paris par ce dernier et qui a salué dans un premier temps les efforts et reformes menés par les pouvoirs publics marocains. Il a d’ailleurs décidé par la suite de faire le plutôt possible une visite sur le terrain pour confirmer ces avancées et par conséquent prendre la décision finale au cours de 2023.

Par ailleurs, il faut rappeler que la réforme du statut de CFC, et malgré la réduction de l’attractivité fiscale, a permis l’élargissement de la liste des sociétés éligibles. En effet, six nouvelles activités peuvent désormais postuler au statut du CFC : les sociétés d’investissement, les OPC (Organismes de placement collectif), les CIF (Conseillers en investissement financier), les sociétés/plateformes de crowdfunding, les sociétés de négoce et les sièges régionaux pouvant facturer des biens et des services intra et extra groupe.

Cela pourrait avoir un effet positif aussi bien sur CFC que sur la bourse des valeurs de Casablanca.

 

LeBrief.ma : Justement… Alors que CFC semble être sur la bonne trajectoire, comment expliquer la faiblesse de la Bourse de Casablanca ?

Effectivement, au moment où CFC est classée première en Afrique, la capitalisation de la Bourse des valeurs de Casablanca (BVC) reste à la traine par rapport à d’autres bourses de valeurs de pays africains concurrents. Cela est expliqué par plusieurs éléments d’ordres culturel, législatif, juridique, économique et financier. En effet, le faible nombre d’introductions en bourse, les préférences des épargnants marocains risquophobes pour des placements plus sûrs, notamment dans l’immobilier, mais également la faiblesse d’une juridiction capable de protéger les actionnaires minoritaires et d’améliorer la gouvernance et la transparence du secteur financier. Il y a aussi la faible culture et éducation financières qui pourraient expliquer en partie les lacunes du bon fonctionnement de la BVC.

Le renforcement du rôle de la BVC dans le financement de l’économie marocaine et la réduction de la taille de l’économie informelle ne pourraient que consolider encore plus la position de CFC en Afrique.

 

Administrateurs de la société Casablanca finance city authority (CFCA)

– Bank Al-Maghrib, représenté par Abdellatif Jouahri (président du Conseil d’administration de CFCA);

– Atlanta-Sanad, représentée par Mohamed Hassan Bensalah;

– Attijariwafa Bank, représentée par Mohamed El Kettani;

– Bank Of Africa, représentée par Othman Benjelloun;

– La Banque centrale populaire, représentée par Mohamed Karim Mounir;

– La Bourse de Casablanca, représentée par Kamal Mokdad;

– La Caisse de dépôt et de gestion, représentée par Abdellatif Zaghnoun;

– Maroclear, représentée par Fathia Bennis

– La région Casablanca-Settat, représentée par Abdellatif Maâzouz


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