Bilan gouvernemental : ce que les chiffres disent… et ce qu’ils cachent

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Bilan gouvernemental : ce que les chiffres disent… et ce qu’ils cachentAziz Akhannouch à la Chambre des représentants © DR

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Entre démonstration de performance et exercice de communication politique, le bilan gouvernemental présenté devant le Parlement met en lumière une bataille de récits où les chiffres deviennent des instruments centraux du débat.

Devant les députés, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a déroulé un bilan dense, rythmé par une succession de données économiques et sociales : croissance, emploi, déficit budgétaire, investissements publics ou encore généralisation de la protection sociale. Une présentation chiffrée qui se veut démonstrative, mais qui suscite aussi interrogations et critiques, notamment sur la fiabilité et l’interprétation de ces indicateurs.

Pour le politologue, Driss Aissaoui, cet exercice dépasse largement la simple reddition de comptes. « L’usage de ces données chiffrées s’inscrit dans un exercice de crédibilisation de l’action publique et de récit politique de performance », explique-t-il. Derrière les chiffres, c’est donc une véritable stratégie de communication politique qui se déploie.

Lire aussi : Akhannouch détaille les grands chantiers d’infrastructures

Les chiffres comme récit de réussite

Dans son intervention, le chef du gouvernement a notamment mis en avant la création de centaines de milliers d’emplois, la maîtrise de l’inflation ou encore la réduction du déficit budgétaire. Une manière de construire un récit structuré autour de la performance et de la rupture avec le passé.

« Le chef du gouvernement utilise les statistiques pour marquer une “rupture assumée” avec les mandats précédents », analyse Driss Aissaoui. L’emploi devient ainsi « un indicateur phare », avec des chiffres avancés qui visent à démontrer une dynamique plus forte que lors des précédents cycles politiques.

Au-delà de l’emploi, les données économiques participent aussi à projeter une image de stabilité. « Akhannouch projette ici une image de gestionnaire rigoureux capable de stabiliser le pays face aux crises mondiales », souligne le politologue. Inflation contenue, déficit réduit, investissements en hausse : autant d’indicateurs mobilisés pour asseoir la crédibilité de l’action gouvernementale.

Une technicisation du débat politique

Mais cette mise en avant massive des chiffres ne relève pas uniquement d’une logique informative. Elle participe également à transformer la nature même du débat public.

« L’usage massif de données précises vise à transformer le débat politique en une discussion technique où la performance est mesurée par l’atteinte d’objectifs quantifiables », explique Driss Aissaoui. Dans ce cadre, les chiffres deviennent « un « bouclier” contre les critiques », en suggérant que les politiques publiques produisent des résultats tangibles.

Cette approche s’inscrit dans une logique de légitimation technocratique, où la démonstration chiffrée prend le pas sur l’argumentation politique classique. Elle permet également de déplacer le débat vers un terrain plus technique, moins accessible au grand public, mais plus difficile à contester sans expertise.

Investissement : Akhannouch détaille les résultats

Entre données officielles et perception sociale

Si les chiffres présentés visent à illustrer une trajectoire positive, ils ne font pas l’unanimité. L’écart entre les indicateurs macroéconomiques et le ressenti des citoyens constitue l’un des principaux points de friction.

« Les limites et controverses de cette lecture statistique sont nombreuses », relève Driss Aissaoui. Il évoque notamment « un décalage entre ces données et la réalité perçue par les citoyens », en particulier sur des sujets sensibles comme l’emploi ou le coût de la vie.

Le politologue rappelle que certains chiffres sont accueillis avec scepticisme. « Le chiffre de 850.000 emplois est accueilli avec scepticisme par l’opposition », note-t-il, soulignant que « le taux de chômage national a stagné autour de 13% ». À cela s’ajoutent des pertes d’emplois dans certaines zones rurales ou encore des tensions persistantes sur les prix des produits de base.

« Si l’inflation macroéconomique est techniquement maîtrisée, le coût de la vie reste une source de tension sociale forte », insiste-t-il. Autrement dit, la réalité vécue par les citoyens ne se superpose pas toujours aux indicateurs agrégés.

La résilience, un récit politique classique

Face à ces critiques, le discours gouvernemental s’appuie sur un autre registre : celui de la résilience. Dans un contexte marqué par la sécheresse, les crises internationales et les perturbations économiques, l’exécutif met en avant sa capacité à maintenir le cap.

Pour Driss Aissaoui, cette stratégie est loin d’être spécifique. « Ce type de narration est un classique absolu du registre politique, surtout en fin de mandat », affirme-t-il. Elle repose notamment sur « la construction du récit de l’adversité surmontée ».

L’idée est simple : plus les contraintes externes sont importantes, plus les résultats obtenus sont valorisés. « Cela permet de transformer un bilan qui pourrait paraître mitigé en une victoire héroïque de la gestion de crise », explique-t-il.

Le recours au terme « résilience » démontre également un glissement dans l’évaluation de l’action publique. « On ne juge plus le gouvernement sur l’absence de problèmes mais sur sa capacité à amortir le choc », analyse le politologue. Une manière de redéfinir les critères de performance.

Le social, entre transformation réelle et communication

Sur le plan social, le gouvernement met en avant des réformes structurantes, notamment la généralisation de la couverture médicale et la mise en place d’un programme d’aide sociale directe.

Ces mesures s’inscrivent dans « le chantier de l’État social », souligne Driss Aissaoui. Il rappelle que la réforme de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) a permis d’intégrer « environ 11 millions de personnes », tandis que l’aide sociale directe cible « près de 12 millions de bénéficiaires ».

Ces dispositifs traduisent une évolution importante des politiques publiques, avec un passage d’un système fragmenté à une approche plus intégrée. Le budget global mobilisé, estimé à 250 milliards de dirhams, témoigne de l’ampleur de cet effort.

Mais là encore, la question de l’impact réel reste centrale. Pour le politologue, il est essentiel de distinguer « les effets réels de transformation sociale » des éléments relevant de la communication politique. Une distinction qui dépend notamment de l’évaluation concrète des politiques sur le terrain.

La question de la vérifiabilité des chiffres

Au cœur des débats, la crédibilité des données avancées par le gouvernement reste un immense enjeu. Plusieurs mécanismes existent toutefois pour encadrer et vérifier ces informations.

« Le meilleur rempart contre une interprétation unilatérale des chiffres est l’audit par des organismes tiers », explique Driss Aissaoui, citant notamment la Cour des comptes. Les rapports de cette institution permettent de vérifier « la conformité et l’efficacité de la dépense publique ».

D’autres acteurs interviennent également, comme Bank Al-Maghrib ou le Conseil économique social et environnemental, dont les analyses contribuent à objectiver le débat.

Au-delà des institutions, la transparence repose aussi sur l’accès aux données et sur le rôle des médias et des chercheurs. « Des think-tanks économiques et des médias spécialisés jouent un rôle de fact-checking », souligne le politologue.

Enfin, les évaluations d’organismes internationaux, comme le FMI ou la Banque mondiale, apportent une validation externe essentielle pour la crédibilité des chiffres marocains sur la scène internationale.

Programmation budgétaire 2027-2029 : entre rigueur financière et maintien des priorités sociales

Au-delà des indicateurs et des performances revendiquées, le bilan gouvernemental apparaît ainsi comme un exercice profondément politique, où les chiffres jouent un rôle central dans la construction du récit.

« Ces chiffres servent à transformer un mandat marqué par des crises successives en une success story de résilience économique », résume Driss Aissaoui.

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