Dette africaine : le FMI accusé de sacrifier les services publics sur l’autel de l’austérité
Le Fonds monétaire international (FMI) continue de privilégier la stabilité financière et le remboursement de la dette au détriment des investissements sociaux dans les pays à faibles revenus, notamment en Afrique. C’est la principale conclusion d’un rapport publié en juin par plusieurs organisations de la société civile, dont ActionAid, Education International et la Tax and Education Alliance, qui critique la persistance d’une approche jugée trop centrée sur l’austérité budgétaire.
Intitulé « Still cooking with a failed recipe : A review of IMF country advice on social spending, public services, debt, tax and gender equality », le document analyse 29 publications du FMI relatives à 11 pays entre février 2022 et février 2025.
Parmi les États étudiés figurent huit pays africains : le Ghana, le Kenya, le Malawi, le Nigeria, le Sénégal, l’Ouganda, la Zambie et le Zimbabwe, auxquels s’ajoutent le Brésil, le Népal et le Royaume-Uni. Les auteurs expliquent avoir choisi des économies aux profils différents afin d’évaluer si les recommandations de l’institution sont réellement adaptées aux réalités nationales ou si elles reposent encore sur un modèle économique uniforme.
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Entre discours social et logique d’austérité persistante
Selon le rapport, malgré les déclarations répétées du FMI affirmant avoir tiré les leçons des effets sociaux des programmes d’ajustement structurel des années 1980 et 1990, ses politiques actuelles conserveraient des similitudes importantes avec cette période. L’organisation financière internationale affirme désormais accorder une place centrale à la protection des populations vulnérables, à l’éducation et à la santé. Mais les auteurs estiment que les pratiques observées dans plusieurs pays contredisent ce discours.
L’une des principales critiques concerne la gestion de la dette. Le rapport affirme que le FMI continue de considérer le remboursement des créanciers comme une priorité absolue, sans suffisamment prendre en compte les conséquences sociales des choix budgétaires imposés aux gouvernements. Les auteurs soulignent que, dans les huit pays africains étudiés, aucun document du FMI n’a procédé à une comparaison entre les paiements liés à la dette extérieure et les dépenses consacrées à la santé ou à l’éducation.
Dans plusieurs cas, le poids du service de la dette dépasse largement les capacités consacrées aux secteurs sociaux. Au Kenya, par exemple, les remboursements de la dette extérieure auraient représenté près de 28,7% des recettes publiques durant la période étudiée, soit plus de trois fois la part allouée à la santé. Au Nigeria, le service de la dette extérieure aurait absorbé 20,1% des recettes nationales, contre seulement 4,06% consacrés à la santé et 4,4% à l’éducation.
Des restructurations de dette jugées insuffisantes
Le rapport critique également les mécanismes de restructuration de dette soutenus par le FMI, jugés insuffisants et trop tardifs. Selon les organisations signataires, les allègements accordés n’ont pas permis aux pays concernés de retrouver une véritable marge budgétaire, les mesures d’austérité restant au centre des programmes adoptés. Une analyse citée par le rapport indique que, dans les pays fortement endettés bénéficiant d’un programme du FMI, les dépenses de santé auraient diminué en moyenne de 18% et celles dédiées à l’éducation de 16%.
Les auteurs remettent aussi en cause les méthodes d’évaluation de la soutenabilité de la dette utilisées par l’institution. Celles-ci privilégieraient, selon eux, la capacité théorique des États à rembourser leurs engagements financiers, sans intégrer suffisamment les besoins sociaux ou les obligations liées aux droits fondamentaux, notamment l’accès aux soins et à l’éducation.
Cette situation aurait contribué à maintenir plusieurs pays africains dans une situation de vulnérabilité financière durable. Parmi les huit États africains analysés, deux seraient en situation de surendettement, trois présenteraient un risque élevé et trois un risque modéré, malgré plusieurs années de programmes accompagnés par le FMI.
La pression sur les effectifs publics fragilise les services essentiels
Le rapport pointe également les effets des politiques de maîtrise de la masse salariale publique. Selon ses auteurs, les recommandations visant à réduire ou à geler les rémunérations des fonctionnaires affectent directement les enseignants, les personnels de santé et l’ensemble des travailleurs indispensables au fonctionnement des services publics. Ces restrictions aggraveraient les pénuries de personnel et détérioreraient la qualité des prestations.
Le cas du Sénégal est cité comme illustration. Avec une population jeune et une forte demande en matière d’éducation, le pays aurait enregistré un déficit de 4.527 enseignants durant l’année scolaire 2024-2025. Pour contourner les contraintes budgétaires, le recours à des contrats précaires aurait contribué à fragiliser l’attractivité du métier et à accentuer les difficultés de recrutement.
Le document dénonce également une différence de traitement entre pays développés et pays du Sud. Les auteurs comparent notamment la situation du Royaume-Uni, où la masse salariale publique représente 15,9% du PIB sans faire l’objet de critiques particulières du FMI, avec celle du Nigeria, où elle ne représente que 1,9% du PIB mais reste soumise à des pressions pour être réduite davantage.
Plus globalement, le rapport affirme que les pays africains consacrent en moyenne 7,6% de leurs budgets nationaux à la rémunération du secteur public, contre une moyenne mondiale de 9%. Malgré cela, ils seraient davantage encouragés à limiter ces dépenses que les économies avancées.
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Protection sociale et fiscalité : les autres fronts de la contestation
Les critiques concernent aussi les politiques sociales et fiscales recommandées par le FMI. Les auteurs estiment que l’institution privilégie souvent des dispositifs ciblés d’aide aux plus pauvres plutôt que des systèmes universels de protection sociale. Ils citent notamment la suppression des subventions aux carburants au Nigeria en 2023, une réforme soutenue par le FMI qui aurait provoqué une forte hausse du coût de la vie. Les mécanismes de compensation destinés aux ménages vulnérables n’auraient pas été mis en place suffisamment rapidement, selon les propres documents de l’institution.
Sur le volet fiscal, le rapport reproche au FMI de ne pas promouvoir suffisamment des réformes progressives visant davantage les hauts revenus, les grandes fortunes ou les bénéfices exceptionnels des multinationales. Les auteurs considèrent que le recours privilégié à des taxes comme la TVA et les droits d’accise fait peser une charge disproportionnée sur les ménages modestes.
Face à ces constats, ActionAid et ses partenaires appellent à une réforme profonde de l’architecture financière internationale héritée des accords de Bretton Woods. Ils plaident notamment pour la création d’une convention internationale sur la gestion de la dette souveraine sous l’égide des Nations unies, qui permettrait d’organiser des annulations de dette plus importantes et de réorienter les ressources publiques vers les services essentiels.
Le rapport recommande également aux pays à faibles revenus de renforcer le contrôle démocratique des accords conclus avec le FMI, en impliquant davantage les parlements, les syndicats et la société civile. Pour ses auteurs, la question centrale dépasse la seule gestion budgétaire, elle concerne le modèle de développement et la capacité des États à financer durablement la santé, l’éducation et la réduction des inégalités.