Amina L’Kima : « la souveraineté agricole passe par l’innovation et le développement des capacités locales »
Amina L’Kima est Directrice Générale de Bayer Maroc et Directrice Générale de la division Crop Science (protection des cultures et agriculture) pour l'Afrique du Nord © Bayer
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L’agriculture marocaine est confrontée à une équation de plus en plus difficile : produire davantage avec des ressources hydriques limitées, tout en maîtrisant les coûts et en sécurisant les approvisionnements. Dans ce contexte, l’innovation agronomique est souvent présentée comme une partie de la réponse. Encore faut-il qu’elle soit adaptée aux réalités du terrain, accessible aux petits agriculteurs et économiquement viable. Pour Bayer, l’enjeu dépasse le développement de nouvelles solutions : il s’agit aussi de les tester localement, d’accompagner leur adoption et de renforcer les compétences. Amina L’Kima revient sur cette approche, les collaborations engagées au Maroc et les conditions d’une agriculture plus résiliente.
-LeBrief : Face aux sécheresses répétées et au stress hydrique que connaît le Maroc, quelles innovations développées dans vos laboratoires pourraient concrètement aider les agriculteurs marocains à préserver leurs rendements tout en réduisant leur consommation d’eau ?
-Amina L’Kima : Face au stress hydrique, notre approche consiste à agir sur plusieurs leviers complémentaires afin de préserver le potentiel de rendement tout en améliorant l’utilisation de chaque mètre cube d’eau.
Le premier levier est la sélection variétale. Grâce à la génomique, à la modélisation et à l’intelligence artificielle, nos chercheurs peuvent identifier plus rapidement des caractéristiques associées à la tolérance à la chaleur, au déficit hydrique, à un meilleur développement racinaire ou à une plus grande stabilité du rendement dans des conditions climatiques variables.
Le deuxième levier concerne les outils numériques d’aide à la décision. En combinant les données météorologiques, les images satellitaires, les observations réalisées dans les parcelles et, lorsque cela est possible, les données issues de capteurs, ces outils peuvent aider l’agriculteur à détecter plus tôt les signes de stress et à mieux décider quand, où et en quelle quantité irriguer. Dans les cultures fruitières et maraîchères, des solutions associant données agronomiques et recommandations d’irrigation personnalisées sont également en cours de développement avec des partenaires spécialisés.
Le troisième levier est la protection intégrée des cultures. Une plante déjà fragilisée par un manque d’eau devient souvent plus vulnérable aux maladies, aux ravageurs et à la concurrence des adventices. Des solutions de protection plus ciblées, issues notamment de l’approche CropKey, ainsi que les produits biologiques et les pratiques agronomiques adaptées, peuvent donc contribuer à éviter des pertes supplémentaires et à sécuriser le rendement malgré des ressources limitées.
L’objectif n’est pas de présenter une technologie unique comme une réponse à la sécheresse, mais de construire, avec les agriculteurs et les partenaires marocains, des systèmes adaptés aux principales cultures et aux conditions locales. Cela suppose des essais au Maroc afin de mesurer concrètement les gains de productivité de l’eau, c’est-à-dire davantage de rendement par mètre cube utilisé, avant toute adoption à plus grande échelle.
-LeBrief : Bayer développe des solutions agricoles de plus en plus sophistiquées. Comment comptez-vous les rendre accessibles aux petits et moyens agriculteurs marocains ? Et quels investissements concrets envisagez-vous au Maroc dans les prochaines années ?
-Amina L’Kima : L’accessibilité ne signifie pas seulement proposer une technologie innovante ; elle consiste à faire en sorte qu’elle soit utile, compréhensible et économiquement pertinente pour l’agriculteur. Pour les petites et moyennes exploitations marocaines, notre approche repose sur quatre leviers.
Premièrement, nous développons des solutions adaptées aux réalités locales et nous les validons directement au Maroc. Bayer dispose de plateformes de R&D et d’essais qui permettent de tester les innovations dans différents contextes agro-climatiques et sur des cultures prioritaires telles que les céréales, le maïs, la tomate, les fruits rouges, les agrumes et l’arboriculture. L’objectif est de vérifier leur efficacité, leur sélectivité et leur intérêt économique avant leur mise à disposition des agriculteurs.
Deuxièmement, nous misons sur la proximité et la formation. Nos équipes organisent des parcelles de démonstration, des journées terrain et des formations sur l’utilisation responsable des produits, les biosolutions, la gestion de l’eau et l’optimisation des intrants. Pour toucher davantage de petites exploitations, nous travaillons avec les distributeurs, les organisations professionnelles, les coopératives et les partenaires techniques, qui jouent un rôle essentiel dans la diffusion de ces connaissances.
Troisièmement, nous privilégions des offres intégrées plutôt qu’une technologie isolée. Cela peut associer semences, protection des cultures, biosolutions, recommandations agronomiques et outils numériques. Par exemple, le programme Root2Success associe solutions agronomiques, protection contre les nématodes et formation au calibrage de l’irrigation goutte-à-goutte. Avec ResiYou, renforcé par notre partenariat avec Tentamus, aide les producteurs de fruits et légumes à anticiper les risques liés aux résidus et à sécuriser leur accès aux marchés d’exportation.
Concernant nos investissements au Maroc, nous ne communiquons pas de projections financières non publiques. En revanche, nos priorités concrètes sont clairement identifiées : renforcer les essais et la validation locale, poursuivre l’introduction de nouvelles solutions de protection des cultures, de biosolutions et de semences adaptées, développer les services numériques, former davantage d’agriculteurs et approfondir nos partenariats avec les acteurs marocains de la recherche et de l’innovation.
Pour nous, l’accessibilité ne se résume pas à la technologie elle-même. Elle passe aussi par l’accompagnement. Au Maroc et dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, nos équipes travaillent quotidiennement avec les agriculteurs à travers des essais terrain, des démonstrations, des formations et le partage de bonnes pratiques agronomiques.
-LeBrief : Le Maroc pourrait-il bénéficier de ces avancées à travers des partenariats avec ses institutions de recherche ou des projets de transfert technologique ?
-Amina L’Kima : La collaboration fait partie intégrante de notre approche de l’innovation. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être du LifeHub Lyon, qui réunit chercheurs, startups, partenaires académiques et acteurs de l’écosystème agricole afin de favoriser les échanges et d’accélérer l’innovation.
Au Maroc, Bayer collabore déjà avec des acteurs de la recherche et de l’innovation. Un exemple est le partenariat conclu avec l’Université Mohammed VI Polytechnique autour de la recherche, de l’éducation et de l’innovation agricole. Cette coopération vise notamment à soutenir des projets liés à la recherche agronomique, aux technologies numériques et au développement de solutions adaptées aux réalités locales.
C’est exactement ce type de collaboration qui permet de créer des ponts entre la recherche mondiale et les besoins spécifiques des agriculteurs marocains.
-LeBrief : Dans un contexte de tensions sur les chaînes d’approvisionnement, comment Bayer peut-il contribuer à renforcer la souveraineté agricole du Maroc sans accentuer sa dépendance aux technologies, aux semences et aux intrants développés par des groupes internationaux ?
-Amina L’Kima : La souveraineté agricole ne signifie pas nécessairement produire localement l’ensemble des semences, technologies et intrants. Elle consiste surtout à donner au Maroc la capacité de sécuriser ses approvisionnements, diversifier ses options, développer ses compétences et choisir les solutions les mieux adaptées à ses priorités agricoles.
La première contribution de Bayer est de réduire la vulnérabilité des exploitations face aux aléas. Des semences adaptées, des solutions de protection ciblées, des biosolutions et des outils d’aide à la décision peuvent contribuer à sécuriser les rendements et à utiliser plus efficacement l’eau et les intrants. L’objectif n’est donc pas d’augmenter systématiquement leur utilisation, mais de permettre des interventions plus précises, au bon moment et à la juste dose.
Le deuxième levier est la diversification et l’anticipation des approvisionnements. Dans un contexte de tension sur les chaînes logistiques, nous travaillons avec nos partenaires et distributeurs pour mieux anticiper les besoins des campagnes agricoles, sécuriser la disponibilité des solutions prioritaires et éviter une dépendance excessive à une seule origine d’approvisionnement. Cette planification doit rester étroitement liée aux besoins réels des filières marocaines.
Le troisième levier est le développement de capacités locales. Nous validons les solutions dans les conditions agro-climatiques marocaines à travers des essais terrain et des plateformes de démonstration. Nous formons également les agriculteurs, les techniciens et nos partenaires à l’utilisation responsable des produits, à la gestion des résistances, aux biosolutions et à l’optimisation de l’eau et des intrants. Le transfert de connaissances est essentiel : une technologie contribue à la souveraineté lorsqu’elle renforce l’autonomie de décision de l’agriculteur, et non lorsqu’elle crée une dépendance supplémentaire.
Enfin, nous privilégions la co-construction avec l’écosystème marocain. Nos collaborations avec les institutions de recherche et d’innovation, notamment l’Université Mohammed VI Polytechnique, doivent permettre d’adapter les innovations aux cultures, aux sols et aux contraintes locales, mais aussi de soutenir les compétences scientifiques et agronomiques au Maroc. Bayer n’a pas vocation à se substituer à la recherche nationale, aux semenciers locaux, aux coopératives ou aux politiques publiques, mais à compléter leurs capacités par son expertise scientifique et son réseau international.
Notre approche repose donc sur un principe clair : offrir aux agriculteurs plusieurs solutions complémentaires, pratiques agronomiques, semences, protection conventionnelle, biosolutions et outils numériques ; sans imposer un modèle unique. C’est cette combinaison entre innovation internationale, validation locale, transfert de compétences et diversification des solutions qui peut renforcer durablement la résilience et la souveraineté agricole du Maroc.
-LeBrief : La transition vers une agriculture plus durable suppose souvent des investissements initiaux que les agriculteurs ne peuvent pas toujours supporter. Pouvons-nous avoir une fourchette du coût pour un petit agriculteur ?
-Amina L’Kima : Il n’existe pas de coût standard de la transition durable pour un petit agriculteur. L’investissement dépend fortement de la culture, de la superficie, du niveau d’équipement initial et de la solution envisagée. Le passage à une nouvelle pratique agronomique ou à une biosolution ne représente pas le même engagement financier que l’installation d’un système d’irrigation de précision, de capteurs ou d’un équipement numérique.
Pour donner une estimation sérieuse, il faut donc raisonner par exploitation et par hectare, en distinguant trois niveaux. Le premier correspond aux améliorations nécessitant peu d’investissement matériel : formation, diagnostic de la parcelle, ajustement des doses, choix du bon moment d’intervention ou introduction progressive de biosolutions. Le deuxième concerne les services et outils d’aide à la décision, dont le coût peut être mutualisé à travers une coopérative, un distributeur ou une organisation de producteurs. Le troisième comprend les équipements plus structurants, notamment l’irrigation de précision, qui nécessitent un investissement initial plus important et souvent un accompagnement financier spécifique.
L’approche est de commencer par un diagnostic technico-économique et un essai à petite échelle, plutôt que de demander à l’agriculteur de transformer immédiatement l’ensemble de son exploitation. Il faut ensuite mesurer des indicateurs concrets : coût par hectare, consommation d’eau, quantité d’intrants utilisée, rendement, qualité de la récolte et revenu additionnel éventuel.
Le véritable critère n’est donc pas uniquement le prix d’achat, mais le coût net pour l’agriculteur et le délai de retour sur investissement. Une solution plus chère au départ peut être pertinente si elle réduit durablement les pertes, la consommation d’eau ou le nombre d’interventions. À l’inverse, elle ne doit pas être recommandée si le gain économique n’est pas démontré dans les conditions locales.
Pour rendre ces solutions accessibles, il faut enfin travailler collectivement sur des mécanismes adaptés : démonstrations terrain, offres par étapes, mutualisation des équipements et des services, accompagnement des coopératives, partenariats avec les distributeurs et, lorsque cela est possible, recours aux dispositifs publics ou privés de financement agricole.
Il m’est donc impossible de communiquer une fourchette artificielle sans cas précis. En revanche, pour une culture, une région et une superficie données, il est tout à fait possible d’établir un budget par hectare, accompagné d’une estimation des économies attendues et du délai de retour sur investissement. C’est cette transparence économique qui permet à l’agriculteur de prendre une décision éclairée.
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