Et voilà que l’armée algérienne intervient en dehors de ses frontières, trahissant ainsi l’un de ses principes fondateurs : celui de la non-ingérence. Les dirigeants algériens se sont livrés aux gymnastiques sémantiques auxquelles ils nous ont accoutumés, pour travestir le verbe et faire prendre des vessies pour des lanternes. La méthode est bien rodée, toujours déguiser ses intentions derrière de grands principes, aux relents humanistes.
Au Maroc, nous avons subi l’ingérence d’Alger depuis bien longtemps. Le prétexte, c’est encore et toujours une vague escarmouche en octobre …1963, que Ben Bella et ses acolytes en mal de légitimité ont érigée en invasion, ignorant qu’une invasion a ses règles, et que, suivant ces règles, jamais le Maroc n’a opéré d’invasion de l’Algérie depuis son indépendance. Une indépendance qu’il a, rappelons-le, souhaitée et soutenue avec armes, financement, diplomatie et solidarité humaine.
La grande nouvelle de ce début de mois de septembre est donc celle-ci : pour la première fois de son histoire, l’armée algérienne assume au grand jour ce qui ressemble de plus en plus à des instincts hégémoniques et expansionnistes.
La nouvelle est importante. Depuis son indépendance en 1962, jamais un contingent militaire algérien ne s’était officiellement déplacé hors de ses frontières – sauf, bien sûr, lors de la guerre d’Amgala en 1976 dans le sud marocain, mais ce n’était pas officiel, et la participation aux contingents arabes en 1967 et 1973.
Pour relativiser un peu l’impact de cette démonstration de force, soulignons que l’armée algérienne n’est pas seule sur ce théâtre. Elle y rejoint notamment le contingent russe, mais aussi, plus surprenant, des contingents turcs et italiens au côté de l’armée nigérienne toujours convalescente.
Les Turcs y sont présents comme formateurs et conseillers tactiques auprès de l’armée nigérienne, mais aussi en relais de leurs politiques commerciales agressives en Afrique. Les Italiens s’inscrivent, eux, dans le prolongement des interventionnismes européens dans la région, à l’époque où l’Union européenne et ses Etats membres pensaient encore pouvoir éradiquer le terrorisme à coups de missions militaires localisées. Le résultat, on le connaît : le Sahel n’a probablement jamais été aussi instable.
Ce déplacement du contingent algérien n’est possible que depuis la réforme constitutionnelle de 2020, qui a introduit la possibilité pour l’Armée nationale populaire (ANP) d’intervenir au-delà des frontières nationales. De là à conclure que l’Algérie préparait depuis lors des interventions au Sahel, il y a un pas que je ne franchirai pas.
Mais penser aujourd’hui que l’Algérie intervient au nom des grands principes humanistes dont ses dirigeants se réclament depuis le coup d’Etat de Ben Bella, en septembre 1962, relève tout autant d’une certaine naïveté.
Les gesticulations d’Alger pour se donner les allures d’un pouvoir révolutionnaire porteur de valeurs universelles ne sont, finalement, que la reprise des vieilles litanies propagandistes de la guerre froide. Des litanies auxquelles plus grand monde ne croit, surtout pas le peuple algérien.
Tout le monde comprend désormais que derrière les principes affichés se jouent aussi des rapports de puissance et des ambitions hégémoniques.
Devons-nous alors voir dans cette intervention algérienne la solution imaginée par Moscou pour « brunir les cadavres », en référence à l’expression « jaunir les cadavres », cet euphémisme employé par Richard Nixon pendant la guerre du Vietnam ? Il s’agissait alors de réduire la mortalité parmi les troupes américaines en transférant progressivement le poids du conflit aux forces locales. La comparaison n’est évidemment pas parfaite. Mais elle pose une question : est-ce qu’un « deal » a été conclu entre Alger et Moscou ? Quand est-ce que ce rapprochement a eu lieu, entre deux pays qui s’étaient pourtant nettement distancés sur les questions sahéliennes, et si deal il y a eu, quels en sont les termes ?
Car avant ce réchauffement, les terroristes opérant depuis le territoire algérien avaient porté des coups sévères à la machine de guerre russe dans la région. Ce qui avait contribué à refroidir des relations entre Alger et Moscou déjà mises à l’épreuve par un autre bouleversement stratégique : le rapprochement énergétique entre l’Algérie et l’Union européenne, dans la quête d’alternatives au gaz russe.
D’autres observateurs soulignent, eux, la course aux gazoducs entre le Maroc et l’Algérie.
Car consciente de la robustesse de l’offre que propose le Royaume, Alger multiplie les manœuvres pour tenter de contrer, une à une, les initiatives marocaines – et notamment celle-ci. Car derrière les considérations sécuritaires et les discours de solidarité régionale se joue aussi une bataille beaucoup plus terre à terre : celle de l’influence, des infrastructures et de l’énergie.
Et finalement pour Alger, s’imposer comme puissance incontournable au Sahel, c’est aussi tenter de reprendre la main sur un espace où le Maroc avance depuis plusieurs années avec une stratégie différente : moins militaire, davantage économique, diplomatique et religieuse.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe de cette nouvelle aventure algérienne.
A force de vouloir démontrer sa puissance militaire, Alger risque de révéler surtout ce qu’elle cherche depuis toujours à dissimuler derrière ses grands discours si arrogants : une lutte d’influence avec le Maroc, dans laquelle le Sahel est devenu l’un des principaux terrains de jeu.
Hafid Boutaleb est journaliste spécialiste des affaires internationales. Chroniqueur télévision et radio, il est également co-fondateur de "Intiatives pour la communauté économique du Maghreb".
Depuis 2014, Hafid Boutaleb travaille comme consultant en médias. En 2022, afin de perfectionner ses compétences en journalisme et médias, il a intégré et obtenu avec succès un Master of Letters (MLitt) en journalisme numérique à l'Université de Strathclyde Glasgow. Tout au long de sa carrière, Hafid Boutaleb a collaboré étroitement avec des institutions internationales prestigieuses telles que la CCNUCC, l'AIE, l'IPEEC, la BAD et la BERD.
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