Pourquoi les Marocains font-ils moins confiance aux médias traditionnels ?
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Au Maroc, la baisse de confiance dans les médias traditionnels ne traduit pas seulement un rejet de la presse ou de la télévision. Elle révèle surtout une transformation profonde du rapport à l’information. En effet, les citoyens consomment davantage d’informations, les partagent plus facilement, mais les jugent aussi avec plus de prudence.
Dans un pays de près de 38 millions d’habitants où la pénétration d’Internet atteint 91%, l’accès à l’information s’est donc nettement déplacé vers le numérique, les réseaux sociaux et la vidéo en ligne. Ce basculement ne s’est pas accompagné d’une hausse automatique de la confiance. Au contraire, le paysage informationnel marocain apparaît aujourd’hui plus actif, plus fragmenté et plus sceptique.
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Une transition numérique sans hausse de confiance
Selon une étude récente réalisée par Reuters Institute for the Study of Journalism, la confiance globale dans les médias d’information au Maroc s’établit à 28%, un niveau inchangé et inférieur à la moyenne mondiale, laquelle est de 37%. En même temps, 54% des personnes interrogées disent s’inquiéter de la désinformation, tandis que 46% déclarent éviter l’actualité parfois ou souvent.
Autrement dit, les Marocains ne se détournent pas complètement de l’information, mais ils s’en protègent davantage. Cette attitude n’est pas un désintérêt ; c’est plutôt une forme de méfiance active, nourrie par le sentiment que tous les contenus ne se valent pas et que les médias ne racontent pas toujours le réel avec la même franchise.
Cette défiance s’explique d’abord par une perception persistante du manque d’indépendance éditoriale. Beaucoup de Marocains estiment que certains médias évitent les sujets sensibles ou reprennent trop souvent les cadres de lecture institutionnels. L’étude souligne d’ailleurs que plusieurs répondants considèrent les médias comme reflétant surtout les points de vue du pouvoir ou contournant les sujets controversés.
La prudence éditoriale est désormais perçue comme une contrainte plus que comme un simple choix de ligne rédactionnelle. Cette perception pèse lourd, car lorsqu’un média est jugé trop prudent, il peut rester lu, mais il perd de sa crédibilité.
Les médias traditionnels mis à l’épreuve par le mouvement protestataire de 2025
Le contexte politique et social de l’automne 2025 a renforcé cette tension. Les protestations de jeunes organisées via Discord et les réseaux sociaux autour de la santé, de l’éducation, de la corruption et des priorités budgétaires ont montré qu’une partie du débat public pouvait désormais se structurer en dehors des médias classiques. Face à ce mouvement, la presse et les chaînes traditionnelles ont réagi avec retard, avant d’accorder davantage d’espace à ces revendications, selon l’étude susmentionnée. Ce décalage a été révélateur. Pendant que les réseaux sociaux imposaient le rythme, les médias installés semblaient suivre plutôt que précéder.
Le numérique a aussi changé la hiérarchie des intermédiaires. Les données de Reuters Institute montrent que la portée hebdomadaire en ligne est dominée par Hespress, à 52%, loin devant Hiba Press à 29%, Chouf TV à 26%, 2M online à 25% et Al Jazeera online à 24%. Le fait qu’un média numérique marocain comme Hespress arrive en tête confirme la montée d’acteurs natifs du web. Mais cette domination de l’audience ne signifie pas une confiance totale.
Dans la table consacrée à la confiance, Hespress obtient 67%, soit un score élevé mais pas exceptionnel ; à titre de comparaison, Medi 1 TV atteint 72%, Al Aoula 70%, Medi 1 Radio 69% et SNRT News 69%. Le paysage est donc paradoxal, puisque les médias les plus consultés ne sont pas toujours ceux qui inspirent le plus de confiance, et ceux jugés les plus sérieux ne sont pas forcément les plus visibles en ligne.
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Audience forte, confiance fragmentée
Cette dissociation entre audience et confiance est l’un des traits majeurs du système médiatique marocain actuel. Les citoyens ne lisent ou ne regardent plus seulement par habitude ; ils arbitrent. Ils sélectionnent les titres, comparent les sources, testent la vitesse d’un média contre la solidité d’un autre, puis circulent entre télévision, radio, presse en ligne et réseaux sociaux.
Les usages le confirment : la diffusion de l’information par les réseaux, la messagerie ou le courriel atteint 36%, en hausse de 7 points par rapport à l’année précédente, ce qui montre l’importance croissante de la circulation horizontale des contenus. Facebook, YouTube, WhatsApp, Instagram et TikTok jouent désormais un rôle central dans la découverte et la diffusion de l’information. Dans ce système, les médias traditionnels deviennent une source parmi d’autres, parfois un outil de vérification, parfois même un contrepoids aux contenus viraux.
Le problème est que cette montée des plateformes ne règle pas le déficit de crédibilité. Elle le déplace. Les créateurs de contenus, les commentateurs indépendants et les figures numériques gagnent en influence parce qu’ils semblent plus proches, plus rapides et plus lisibles. Mais ils ne sont pas nécessairement jugés plus fiables. Ils occupent surtout l’espace laissé vacant par des médias perçus comme trop institutionnels ou trop lents.
La crise de confiance tient donc autant à l’évolution des usages qu’à la perception du discours médiatique lui-même, note l’étude. Les Marocains ne rejettent pas l’information ; ils rejettent plus volontiers l’impression d’une information filtrée, tardive ou déséquilibrée.
Il faut enfin souligner que la défiance ne concerne pas tous les médias de la même manière. Les résultats de l’étude montrent une confiance relativement élevée dans certains acteurs de télévision et de radio, notamment Medi 1 TV, Al Aoula et Medi 1 Radio. Cela signifie que la crise n’est pas une crise généralisée et uniforme. Elle est sélective. Les Marocains distinguent entre des médias, des formats et des styles éditoriaux. Ils font encore confiance à certains noms, mais cette confiance est devenue conditionnelle, fragile, et plus facilement réversible qu’auparavant.
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