Secteur avicole : anatomie d’une crise qui fragilise les éleveurs

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Volaille : la surproduction entraîne une forte chute des prix au MarocImage d'illustration, produits avicoles © DR

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Alors que le poulet et les œufs constituent des produits de consommation courante pour les ménages marocains, le secteur avicole traverse depuis plusieurs mois une période particulièrement difficile. Derrière des prix, parfois attractifs pour les consommateurs, se cache une réalité économique préoccupante pour les producteurs, confrontés à des ventes souvent inférieures à leurs coûts de production.

La situation a atteint un niveau critique ces dernières semaines, avec des prix du poulet vif à la ferme oscillant autour de 8 dirhams le kilogramme, alors que les coûts de revient sont estimés à près de 15 dirhams. Un écart qui pèse lourdement sur la rentabilité des élevages et alimente les inquiétudes quant à l’avenir de nombreux opérateurs.

Pour Youssef Alaoui, président de la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (FISA), les explications avancées pour justifier cette situation ne permettent pas de comprendre les véritables origines du problème. Selon lui, la crise actuelle ne peut être réduite à des facteurs ponctuels ou saisonniers.

Une surproduction devenue structurelle

Si certains observateurs évoquent l’impact de Aïd Al Adha ou encore l’évolution des habitudes alimentaires des consommateurs, la FISA estime que ces éléments n’expliquent qu’une partie limitée du phénomène. « Les facteurs conjoncturels existent, mais ils ne constituent pas l’explication principale de la crise actuelle », souligne Youssef Alaoui.

Le président de la fédération pointe avant tout un déséquilibre profond entre l’offre et la demande. Au cours des dernières années, de nombreux investissements ont été réalisés dans les élevages de poulets de chair ainsi que dans les unités de production d’œufs. Cette dynamique a permis d’accroître considérablement les capacités de production du pays.

Toutefois, la consommation nationale n’a pas progressé au même rythme. Résultat, les volumes mis sur le marché dépassent régulièrement les besoins réels des consommateurs, créant des excédents qui exercent une pression constante sur les prix.

Cette situation est accentuée par les caractéristiques mêmes de la production avicole. Une fois les poussins ou les poules pondeuses mis en élevage, les producteurs disposent de peu de marge de manœuvre pour adapter rapidement leur offre aux fluctuations de la demande.

Le cas particulièrement préoccupant des œufs

La filière des œufs de consommation apparaît aujourd’hui comme l’un des segments les plus fragilisés du secteur. Selon la FISA, l’entrée simultanée en production de nombreux élevages de poules pondeuses a provoqué une offre largement supérieure aux besoins du marché. Cette surproduction se heurte à plusieurs limites structurelles.

D’abord, les possibilités de stockage restent réduites en raison du caractère périssable du produit. Ensuite, les débouchés alternatifs demeurent insuffisamment développés. La transformation industrielle des œufs, la fabrication d’ovoproduits ou encore l’exportation restent encore marginales par rapport au potentiel de production du pays.

Lire aussi : Filière avicole : les éleveurs de poulets de chair alertent sur une crise sans précédent

Cette situation entraîne une baisse continue des prix à la production, souvent en dessous des coûts de revient supportés par les éleveurs. Pour de nombreux exploitants, la rentabilité est devenue extrêmement difficile à maintenir.

Pourquoi les producteurs vendent-ils à perte ?

L’une des questions les plus fréquemment soulevées concerne l’écart entre les coûts de production et les prix pratiqués à la sortie des élevages.

La réponse réside dans la combinaison de plusieurs facteurs économiques. Lorsque la demande ralentit, les volailles sont déjà engagées dans leur cycle de production. Les éleveurs ne peuvent pas suspendre ou retarder indéfiniment leur commercialisation sans générer des coûts supplémentaires liés à l’alimentation, à l’entretien des bâtiments ou aux risques sanitaires.

Dans ce contexte, de nombreux producteurs cherchent simultanément à écouler leurs animaux, accentuant la concurrence entre eux et faisant chuter davantage les prix.

La structure de la commercialisation constitue également un facteur aggravant. Le secteur reste fortement atomisé, avec une multitude d’éleveurs prenant individuellement leurs décisions de production. À cela s’ajoute une chaîne de distribution encore insuffisamment organisée, où les intermédiaires jouent un rôle important dans la formation des prix.

Comme le rappelle Youssef Alaoui, le prix payé par le consommateur final ne reflète pas nécessairement les difficultés rencontrées par les producteurs. Entre la sortie de l’élevage et le point de vente, plusieurs maillons interviennent dans la chaîne de commercialisation, captant une partie de la valeur ajoutée.

Une réglementation à compléter

Face à cette crise, certains acteurs s’interrogent sur l’adéquation du cadre réglementaire actuel. La FISA rappelle son attachement aux principes de libre concurrence consacrés par la loi relative à la liberté des prix et de la concurrence.

Toutefois, la fédération estime que les spécificités biologiques du secteur avicole nécessitent des outils complémentaires permettant d’anticiper les déséquilibres du marché.

Lire aussi : Filière avicole : une situation particulièrement préoccupante ?

« La question n’est pas de remettre en cause la liberté des prix, mais plutôt de compléter le dispositif existant par des instruments modernes d’anticipation, de transparence et de régulation économique », explique Youssef Alaoui.

Parmi les pistes envisagées figure la création d’un observatoire national chargé du suivi des coûts, de la production et des prix. Un tel dispositif permettrait aux professionnels de mieux anticiper les risques de surproduction.

La fédération plaide également pour le développement des contrats de production, le renforcement des partenariats entre les différents maillons de la filière ainsi que l’amélioration des circuits de commercialisation et de distribution.

Éviter une crise durable

Malgré les difficultés actuelles, la FISA se veut rassurante quant à l’avenir du secteur. Pour Youssef Alaoui, il n’existe aujourd’hui aucun risque de disparition de l’aviculture marocaine.

Le secteur demeure stratégique pour l’approvisionnement du pays en protéines animales et a démontré, au fil des années, sa capacité de résilience face aux différentes crises sanitaires, économiques ou climatiques.

Néanmoins, une prolongation de la situation actuelle pourrait avoir des conséquences sur la rentabilité des élevages et ralentir les investissements futurs. Certains opérateurs pourraient être contraints de réduire leurs capacités ou de différer leurs projets de développement.

Pour éviter une crise durable, la profession mise sur une meilleure organisation du marché, le développement des activités de transformation et de valorisation ainsi que l’ouverture de nouveaux débouchés à l’export.

L’objectif est clair : construire une filière plus transparente, mieux structurée et capable d’absorber les fluctuations de la demande. Un défi majeur pour un secteur qui joue un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire du Maroc.

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