Fécondité au Maghreb : quand la société évolue au détriment de la natalité

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La fécondité au Maghreb, aujourd’hui plus base que jamaisnouveau né © DR

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L’Algérie, le Maroc et la Tunisie sont entrés dans une phase inédite de leur transition démographique. Après plusieurs décennies marquées par une forte baisse de la natalité, les trois pays enregistrent aujourd’hui des niveaux de fécondité historiquement bas.

Selon une étude récente de l’Institut national d’études démographiques (Ined), le Maghreb a connu l’une des transitions démographiques les plus rapides au monde. Dans les années 1970, les femmes algériennes, marocaines et tunisiennes donnaient naissance en moyenne à sept ou huit enfants au cours de leur vie. Dès le début des années 1990, ce chiffre avait été réduit de moitié.

Selon les travaux de Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif, publiés par l’Ined, cette baisse s’est poursuivie jusqu’à atteindre aujourd’hui des niveaux historiquement faibles. Le Maroc a enregistré en 2024 un indice synthétique de fécondité de 1,97 enfant par femme, passant ainsi sous le seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1 enfants. La Tunisie affiche une fécondité encore plus basse, estimée à 1,53 enfant par femme en 2024, tandis que l’Algérie connaît également un recul après plusieurs années de rebond. Les chercheurs soulignent que ces chiffres traduisent l’installation probable d’une fécondité durablement faible dans l’ensemble de la région.

Si la tendance générale est à la baisse, les trois pays ont suivi des parcours distincts :

  • L’Algérie a connu un phénomène atypique au cours des années 2000 et du début des années 2010. Après une diminution rapide de la natalité, le pays a enregistré un rebond qui a porté la fécondité au-delà de trois enfants par femme au milieu des années 2010. Cette hausse a été favorisée par l’arrivée à l’âge du mariage de générations nombreuses nées dans les années 1980 ainsi que par une amélioration relative des conditions économiques et du logement.
  • La Tunisie a également connu une remontée temporaire de la natalité, mais dans des proportions plus limitées. Après avoir atteint dès 1999 le seuil de remplacement des générations, le pays a vu son indice de fécondité remonter légèrement avant d’amorcer une nouvelle baisse rapide à partir du milieu des années 2010.
  • Le Maroc, quant à lui, se distingue par une diminution continue et régulière de la fécondité, sans interruption notable. Cette trajectoire fait aujourd’hui du Royaume l’un des pays les plus avancés du Maghreb dans cette nouvelle phase démographique.

Lire aussi : Jeunesse marocaine : une population en mutation face aux défis démographiques

Mariage, maternité et contraception : des comportements en mutation

D’autre part, l’étude de l’Ined met en évidence le rôle central de la nuptialité dans les évolutions démographiques observées. En Algérie, l’augmentation des mariages au cours des années 2000 a directement contribué au rebond des naissances observé une décennie plus tard. La relation entre mariage et fécondité demeure particulièrement forte dans le pays.

En Tunisie, la situation est différente. Les chercheurs constatent un allongement du célibat chez les hommes comme chez les femmes. Entre 2014 et 2024, la proportion de célibataires a nettement progressé parmi les jeunes adultes, retardant ainsi la constitution des familles et la naissance des enfants.

Le cas marocain apparaît plus singulier. Malgré un âge au mariage relativement précoce pour les femmes, la fécondité continue de reculer. Cette situation montre que d’autres facteurs jouent désormais un rôle déterminant dans les choix reproductifs des ménages.

D’autre part, l’utilisation de contraception a connu en Algérie comme en Tunisie une légère baisse depuis les années 2000, toutefois le Maroc suit une trajectoire inverse. La proportion de femmes mariées utilisant une méthode contraceptive est passée d’environ 40% dans les années 1990 à près de 70% aujourd’hui.

Cette progression s’accompagne d’une diffusion croissante des méthodes modernes, telles que la pilule, le stérilet ou les contraceptifs injectables. Pour les auteurs de l’étude, cette maîtrise accrue de la fécondité explique en grande partie la baisse continue du nombre d’enfants par femme observée dans le Royaume.

Les chercheurs établissent un parallèle avec des pays comme l’Iran ou l’Égypte, où la généralisation rapide de la contraception a également accéléré la transition démographique.

Les effets des transformations économiques et sociales

Au-delà des comportements familiaux, les évolutions démographiques du Maghreb s’inscrivent dans un contexte de profondes mutations sociales. Les trois pays ont connu une forte progression de la scolarisation féminine et de l’accès des femmes à l’enseignement supérieur. En Tunisie, par exemple, elles représentent désormais près de 60% des étudiants âgés de 25 à 34 ans.

Lire aussi : Mutations démographiques au Maroc : une nouvelle donne pour les politiques publiques

Cependant, cette avancée éducative ne s’accompagne pas toujours d’une insertion professionnelle satisfaisante. Le chômage des jeunes diplômées reste élevé et les parcours professionnels demeurent fragiles, notamment en Algérie et au Maroc.

Les difficultés d’accès à l’emploi, les contraintes économiques liées au logement et le coût croissant de l’éducation des enfants contribuent à repousser les projets de mariage et de parentalité. Les couples tendent également à limiter le nombre d’enfants afin de concentrer davantage de ressources sur leur bien-être, leur santé et leur réussite scolaire.

Selon l’Ined, ces nouvelles aspirations familiales rapprochent progressivement les comportements observés au Maghreb de ceux enregistrés dans de nombreuses régions du monde.

Par ailleurs, la baisse de la natalité entraîne déjà des modifications visibles dans la structure des populations maghrébines. Les pyramides des âges montrent un rétrécissement progressif de la base, signe de la diminution du nombre de naissances. Dans le même temps, la part des personnes âgées augmente sous l’effet combiné de la baisse de la fécondité et de l’allongement de l’espérance de vie.

La Tunisie apparaît comme le pays le plus avancé dans ce processus. La proportion des personnes âgées de 60 ans et plus y est passée de 8% à 17% entre 1997 et 2024. Le vieillissement demeure plus modéré au Maroc et en Algérie, mais les projections indiquent une accélération au cours des prochaines décennies. Pour les chercheurs, cette évolution soulève de nouveaux défis en matière de protection sociale, de santé publique, d’emploi et de financement des retraites.

Une transition appelée à se poursuivre

L’étude de l’Institut national d’études démographiques conclut que les transformations observées ne relèvent pas d’un phénomène conjoncturel. Elles reflètent des changements profonds des comportements familiaux, des conditions économiques et des aspirations individuelles.

Si l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ont emprunté des trajectoires différentes, ils convergent aujourd’hui vers un même horizon : celui d’une fécondité durablement basse. Une évolution qui devrait ralentir la croissance démographique de la région et accélérer son vieillissement, dans un contexte où les migrations demeurent insuffisantes pour compenser le recul naturel de la population. Pour le Maghreb, une nouvelle étape démographique est désormais engagée, avec des conséquences majeures pour les décennies à venir.

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