Aïd al-Adha en France : le fêter entre deux agendas

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Siège de la DGSN à Casablanca © DRVente de moutons, à la veille de Aïd al-Adha 1447, à Casablanca © Ayoub Jouadi/ LeBrief

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Chaque année, quand le croissant de lune annonce Aïd al-Adha, des milliers de familles installées en France vivent la fête en deux temps : celui du calendrier, et celui du souvenir. Pour Souad, Marocaine établie dans l’Hexagone depuis plusieurs années, préparer cette fête signifie jongler entre deux cultures, deux rythmes, et ressentir, parfois très fort, l’absence de ceux qui sont restés là-bas. Rencontre avec une femme qui refuse de choisir entre ici et là-bas.

Au Maroc, la préparation de Aïd el-Kebir commence bien avant le jour J. Souad se souvient de cette effervescence collective qui gagnait tout le quartier : le grand ménage d’abord, pour purifier la maison et l’ouvrir à tous, puis les gâteaux pétris avec sa mère, les crêpes dorées, les habits neufs achetés en famille. « Il y a une très bonne ambiance dans tout le pays, dans tout le village, entre voisinages, entre familles », raconte-t-elle. Le père partait choisir le mouton. Les femmes s’occupaient des enfants et des tenues. Et la veille de la fête, la bête arrivait à la maison : les plus jeunes s’agglutinaient autour d’elle, riaient, s’agitaient. La fête commençait déjà là, dans ce soir d’avant chargé d’attente et de chaleur familiale.

Aïd al-Adha en France

En France, les premières années, Souad a cherché à reproduire à l’identique ce rituel. La famille achetait un mouton, trouvait un endroit pour le sacrifier, reconstituait tant bien que mal l’atmosphère du pays. « On maintenait les fêtes, on achetait le mouton, on apprenait à nos enfants nos coutumes, nos traditions ». Mais progressivement, l’exercice est devenu plus difficile. Les abattoirs agréés se font rares, les démarches se compliquent, les espaces manquent. Alors Souad a trouvé une solution pratique, sans renoncer à l’essentiel : depuis deux ou trois ans, elle commande le mouton directement chez le boucher. La forme change, le fond, lui, reste intact. Le soir venu, la famille se retrouve autour de la table pour les grillades, comme au pays. Sauf que la tablée, elle, est plus petite. Les grands-parents, les oncles, les cousins, eux, sont restés au Maroc.

Toutes les traditions n’ont malheureusement pas survécu. Souad évoque avec une vraie tristesse la fête de Achoura, cette journée où les enfants jouaient dehors, s’aspergeaient d’eau, célébraient ensemble jusqu’au soir entre voisins et amis. « Mes enfants n’ont jamais vu cette ambiance. Je trouve que c’est dommage ». Ce n’est pas un reproche qu’elle se fait, plutôt un constat douloureux : certaines fêtes n’existent vraiment que dans leur contexte d’origine, portées par une collectivité entière, un quartier en liesse. Sans ce tissu social, elles disparaissent.

Lire aussi : Aïd 1447 : le mouton va-t-il nous faire saigner ?

Et puis il y a l’absence de la famille, celle qui pèse à chaque fête. Au Maroc, Aïd al-Adha se vit dans le rassemblement : plusieurs générations autour de la même table, les enfants qui courent d’une maison à l’autre, les mères qui échangent des plats. En France, Souad reconstruit ce cercle avec ce qu’elle a : son mari, ses filles, mais le manque, lui, ne disparaît pas. « Vu qu’on est loin de la famille, il n’y a pas le rassemblement familial, la belle table familiale ».

Ce qui résiste, en revanche, c’est la parole. Souad raconte. Elle décrit à ses filles la table du matin du jour de Aïd al-Adha, ce petit-déjeuner exceptionnel où même ceux qui ne mangent pas d’habitude se mettent à table, parce que c’est la tradition, parce que c’est comme ça. Elle évoque les voisins qui frappaient à la porte avec leurs assiettes, la table qui débordait, le goûter de l’après-midi où tout le monde se retrouvait encore. « C’est ce partage qui manque » Les mots font le travail que la distance empêche. Et ses filles écoutent. Elles connaissent, elles comprennent. « Je pense qu’elles sont au courant de tout et s’adaptent très bien aujourd’hui », dit Souad avec une fierté mesurée.

Le jour J décalé : vivre Aïd al-Adha entre deux agendas

Il y a une blessure particulière dans le récit de Souad, plus discrète mais tout aussi réelle : l’impossibilité de fêter la fête le jour exact où elle tombe. Pas de jour férié en France pour l’occasion. Elle travaille, son mari travaille, ses filles sont à l’école. Alors on décale. Le repas se fait le soir, en rentrant, ou le dimanche suivant, quand tout le monde est enfin disponible. « On se dit : tiens, Aïd c’est aujourd’hui pour nous ». Cette phrase résume à elle seule l’art de l’adaptation, et ce qu’il coûte.

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Car Aïd al-Adha, ce n’est pas qu’un repas. C’est un matin particulier, des habits neufs sortis pour l’occasion, une photo de famille devant la porte, un petit-déjeuner différent des autres. C’est un rythme, une journée entière scandée par des rituels qui se succèdent du lever au coucher. Fragmentée entre un soir de semaine et un dimanche de rattrapage, la fête perd quelque chose d’irréductible. Souad le sait. Elle fait avec. Elle transmet malgré tout, parce que « c’est quelque chose qui tient au cœur, et c’est nos racines. Il ne faut pas les oublier malgré la séparation du pays ».

Dans le salon de Souad, Aïd al-Adha existe. Et ses filles, nées en France, grandissent avec les deux : la vie qu’elles vivent, et celle que leur mère leur raconte, pour que là-bas reste vivant, même d’ici.

DNC à Bordeaux : Wissal Bendardka. 

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