Ce lundi 4 mai à Erevan, en Arménie, les dirigeants européens, réunis avec leur homologue canadien, ont dû improviser. Trois jours plus tôt, Donald Trump annonçait le retrait de 5.000 soldats américains stationnés en Allemagne. Décision attendue, mais précipitée par sa colère après les propos de Friedrich Merz, qui a osé dire que les États-Unis « se font humilier par l’Iran ». Un peu plus tôt cette même semaine, les Émirats arabes unis annonçaient leur départ de l’OPEP après 59 ans d’appartenance. Deux alliances se fissurent au même moment. Ceci est le symptôme d’une époque où la confiance, ciment de toute alliance, s’effrite à vitesse accélérée.
L’OTAN en difficulté
Pour l’OTAN, la fragilité ne date en réalité pas d’hier. Dès 2019, lors du premier mandat de Trump, Emmanuel Macron évoque une « mort cérébrale » de l’Alliance. Une formule prononcée par le président d’une France dont le général de Gaulle avait, dès les années 1960, refusé toute soumission automatique au leadership américain, pressentant déjà ce que cette dépendance pourrait produire à terme.
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Le second mandat du milliardaire l’a transformée en instrument de pression budgétaire et stratégique sur ses alliés. Au sommet de La Haye en 2025, les alliés ont accepté sous contrainte de porter leurs dépenses à 5% du PIB d’ici 2035, dont 3,5% strictement militaires, dans une déclaration finale réduite à 5 paragraphes, contre 90 deux ans plus tôt. L’épisode du Groenland a achevé de révéler la fracture. En menaçant un territoire du Danemark, pourtant membre de l’OTAN, Washington a implicitement démontré que l’article 5, « une attaque contre l’un est une attaque contre tous », ne survivrait pas à un conflit interne à l’alliance. L’organisation subsiste, mais les intérêts stratégiques de ses membres divergent de plus en plus.
Dans ce vide en construction, le monde glisse vers ce que les diplomates appellent désormais le « minilatéralisme », à savoir des alliances plus restreintes. Dans l’Indo-Pacifique, le pacte AUKUS rapproche les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie autour des technologies navales et nucléaires, tandis que le Quad réunit Washington, le Japon, l’Inde et l’Australie face à la montée de la Chine. Le triangle Camp David coordonne USA-Japon-Corée du Sud face à Pyongyang. À l’est, l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai), contrepoids de l’OTAN, rassemble la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, l’Inde, le Pakistan, l’Iran (depuis 2023) et le Bélarus (depuis 2024) pour près de 40% de la population mondiale et 30% du PIB planétaire, même si elle n’a pas empêché la crise indo-pakistanaise de 2025.
À l’inverse, certains pays tentent de naviguer dans cet environnement fragmenté. Le Maroc en offre d’ailleurs un exemple avec l’exercice militaire African Lion, dont l’édition 2025 a regroupé plus de 10.000 soldats provenant de 52 pays. C’est le plus grand exercice militaire jamais organisé sur le continent africain. Le Royaume y joue sa partition de multi-alignement, conservant des liens étroits avec Washington, l’OTAN, les BRICS et le monde arabe. Une stratégie patiente que peu de pays parviennent encore à tenir.
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Un réalignement à marche forcée
Les alliances économiques connaissent la même évolution. Créée en 1960, l’OPEP contrôlait plus de la moitié de la production mondiale dans les années 1970. Elle en représente aujourd’hui moins de 30%. Le départ, la semaine dernière, des Émirats est symbolique. Officiellement, la décision tient aux contraintes de quotas fixés à 3,2 millions de barils par jour pour une capacité proche de 4,85 millions. Mais la réalité est surtout géopolitique. Pendant la guerre Iran-Israël-États-Unis, les Émirats, qui jusqu’ici essayaient de garder de bonnes relations avec l’Iran, ont été le pays du Golfe le plus visé par les missiles et drones iraniens, plus qu’Israël lui-même. L’épisode a profondément détérioré la relation avec Téhéran, membre central de l’OPEP. Dans ce contexte, rester au sein d’un cartel où siège un adversaire direct devient difficile. Là encore, le mécanisme est révélateur : lorsqu’une alliance n’offre plus ni protection ni cohérence stratégique, elle perd sa raison d’être. Comme pour l’OTAN, un pacte sans garantie réelle finit par n’être plus qu’un engagement sur papier.
Ces réalignements étaient déjà en cours. Donald Trump ne les a pas créés, mais il en est l’accélérateur. Sa méthode faite de brutalité, d’imprévisibilité et de bilatéralisme assumé transforme une évolution progressive en rupture brutale. Les États sont désormais contraints de choisir plus vite que prévu, parfois sous pression. Le résultat est un glissement d’alliances vers des partenariats opportunistes. Les monarchies du Golfe naviguent entre Washington, Moscou et Pékin. L’Inde équilibre ses relations entre Occident et Sud global. L’Europe tente de se recentrer sur elle-même. La Turquie reste membre de l’OTAN tout en coopérant étroitement avec la Russie. Chacun cherche à maximiser sa marge de manœuvre dans un système devenu plus instable.
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Dans ce désordre, le multi-alignement reste la stratégie d’un monde qui croit encore aux principes de coopération et de bien commun qui avaient façonné l’ordre international de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le Maroc le pratique avec patience, l’Europe tente de le réinventer, l’Inde en a fait sa doctrine. Mais Trump pousse à des choix binaires que les puissances moyennes voudraient justement éviter. Combien d’alliés resteront fiables quand la prochaine crise éclatera ? Le grand réalignement n’est plus un mouvement de fond, c’est une course vitale. Et ceux qui hésitent, par crainte d’assumer seuls des choix difficiles, finiront par le découvrir à leur dépend.
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