Offshoring : une loi française menace jusqu’à 50.000 emplois dans les centres d’appels au Maroc

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Centres d’appel au Maroc : vitrine économique ou laboratoire de précarité ?Téléconseillers d'un Centre d'appel, secteur offshoring © DR

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Dans une réponse parlementaire qui a relancé l’alerte sur l’avenir d’un pilier de l’offshoring marocain, le gouvernement reconnaît que la nouvelle réglementation française sur le démarchage téléphonique pourrait exposer des dizaines de milliers d’emplois à un risque sérieux.

En réponse à une question de la députée Fatima Zahra Batta, Sekkouri a rappelé que le secteur des centres d’appels représente l’un des rares relais d’emploi pour de nombreux jeunes diplômés, mais aussi une chaîne de valeur qui irrigue des activités annexes, comme les transports, la logistique, ou encore les services, et génère des retombées fiscales et sociales non négligeables.

L’estimation gouvernementale évoque un risque de 40.000 à 50.000 emplois directement menacés si l’essentiel des missions liées au démarchage téléphonique vers la France venait à disparaître.

Un basculement légal prévu l’été prochain

La mesure française, résultant de la loi du 30 juin 2025, instaure un principe simple et radical : à partir du 11 août 2026, tout démarchage téléphonique non sollicité sera interdit, sauf consentement explicite du consommateur ou appel lié à l’exécution d’un contrat en cours.

Concrètement, le régime français bascule d’un système « opt-out » (où le consommateur devait se déclarer opposé via une liste comme Bloctel) vers un système « opt-in » qui impose la preuve d’un consentement préalable et vérifiable avant tout appel commercial. Les autorités françaises ont par ailleurs annoncé des sanctions renforcées pour les contrevenants.

L’inquiétude marocaine ne naît pas ex nihilo. Le secteur des centres d’appels a attiré, selon les chiffres rapportés, environ 1,3 milliard de dirhams d’investissements en 2023 et génère entre 10 et 12 milliards de dirhams de valeur ajoutée annuellement.

Il emploie près de 120.000 personnes en direct et quelque 50.000 postes indirects dans les filières connexes. Une large part (jusqu’à 80% selon plusieurs estimations) de l’activité est orientée vers le marché français ; la réforme hexagonale met donc en péril non seulement des emplois mais aussi un modèle économique fondé sur la proximité linguistique et horaire avec la France.

Lire aussi : Le Maroc en passe de devenir une plaque tournante allemande de l’offshoring

Pourquoi la France a durci le cadre

Du côté français, la décision s’explique par la saturation et l’exaspération collective. Les enquêtes et études menées ces dernières années montrent que la quasi-totalité des Français se déclarent agacés par le démarchage téléphonique, une plainte exploitable tant au plan politique que social.

Les autorités ont estimé que les dispositifs existants (listes d’opposition, limitations horaires, dispositifs de signalement) n’étaient pas suffisants pour enrayer les pratiques frauduleuses et les dérives qui touchent parfois des personnes vulnérables. L’opinion publique et les associations de consommateurs ont exercé une pression constante qui a fini par se traduire en action législative.

Si l’effet d’annonce a frappé l’ensemble du secteur, l’onde de choc sera plus sévère pour les petites et moyennes entreprises que pour les grands groupes internationaux. Les PME représentent environ 60% des opérateurs de la filière au Maroc : moins capitalisées, moins diversifiées en termes de clients et moins à même d’investir massivement dans la transformation de leur offre, elles sont en première ligne.

Pour beaucoup, la perte d’un volume important de missions liées au télémarketing BtoC français signifierait une mise sous tension financière pouvant déboucher sur des réductions d’effectifs, des fermetures de sites ou un gel des recrutements.

Quels leviers pour limiter la casse ?

Face aux incertitudes provoquées par la nouvelle législation française, le gouvernement marocain affirme vouloir mettre en place une stratégie destinée à préserver la compétitivité du secteur et à limiter les pertes d’emplois. L’exécutif estime que l’adaptation du modèle économique des centres d’appels sera indispensable pour amortir l’impact de la réforme, qui pourrait affecter une large partie des activités liées au marché français.

L’une des priorités avancées consiste à réduire la dépendance du secteur vis-à-vis de la France. Les autorités encouragent ainsi les entreprises à diversifier leurs débouchés en se tournant vers d’autres marchés européens, mais aussi vers l’espace hispanophone, l’Amérique du Nord ou certains pays africains. Cette stratégie vise à élargir la base de clientèle internationale afin de compenser une éventuelle contraction de l’activité liée au démarchage téléphonique en France.

Parallèlement, le gouvernement souhaite favoriser une évolution du secteur vers des activités à plus forte valeur ajoutée. Il s’agit notamment de développer les services d’assistance technique, le support informatique, la logistique digitale, les études de marché ou encore la gestion multicanale de la relation client. Ces segments, moins dépendants du démarchage téléphonique, pourraient offrir de nouvelles perspectives de croissance tout en renforçant la spécialisation des opérateurs marocains dans l’écosystème international de l’offshoring.

La montée en compétences de la main-d’œuvre constitue également un axe central de la réponse publique. Les autorités envisagent de renforcer les programmes de formation dans les métiers de l’offshoring et dans les secteurs émergents du numérique. L’objectif est de permettre aux salariés d’acquérir des compétences plus techniques et de faciliter leur transition vers des fonctions nécessitant davantage d’expertise.

Par ailleurs, une attention particulière devrait être accordée aux petites et moyennes entreprises du secteur, qui représentent une part importante des opérateurs et apparaissent comme les plus exposées aux effets de la réforme. Des dispositifs d’accompagnement sont envisagés, incluant des incitations à l’investissement, notamment dans l’automatisation et les technologies numériques, ainsi que des mesures destinées à soutenir leurs efforts de prospection sur de nouveaux marchés internationaux.

Lire aussi : Offshoring : le Maroc redéfinit son positionnement à l’horizon 2030

Un risque macroéconomique limité mais réel

Sur le plan macroéconomique, le Maroc dispose d’atouts structurels (compétences linguistiques, fuseau horaire, coût du travail compétitif, écosystème d’offshoring en développement) qui rendent improbable un effondrement complet du secteur.

Les autorités elles-mêmes poussent à une stratégie « offshoring + montée en gamme » visant 270.000 emplois et plusieurs dizaines de milliards de dirhams d’exportations à l’horizon 2030. Toutefois, la réalité à court terme reste rude : des pertes d’emplois localisées, des tensions sociales dans les bassins d’emploi concernés et un besoin de recalibrage rapide des politiques d’accompagnement des entreprises.

Pour les employés, l’impact variera selon les compétences et la capacité des employeurs à basculer vers des activités nécessitant plus de qualification. Les opérateurs dont les missions sont limitées au télémarketing auront intérêt à se former à des postes de support technique, de modération numérique, d’analyse des données client ou de vente digitale.

Une fenêtre d’opportunité politique

La conjonction entre une législation française stricte et une économie marocaine souhaitant accélérer sa transformation peut aussi ouvrir une opportunité politique constructive : négociations bilatérales pour sécuriser les contrats de transition, partenariats public-privé pour financer la montée en compétences, et appels à projets internationaux visant à attirer des centres de services plus techniques.

Si le Maroc parvient à convertir la contrainte en accélérateur de qualité, le pays pourrait réduire sa vulnérabilité structurelle au profit d’un modèle offshoring plus robuste et diversifié.

La loi française de 2025, applicable à compter du 11 août 2026, change donc les règles du jeu pour le démarchage téléphonique et oblige une industrie entière à repenser son modèle d’affaires. Au Maroc, les chiffres expliquent la nervosité des autorités et des acteurs privés ; l’estimation d’un risque de 40.000 à 50.000 emplois exposés n’est pas anodine.

À court terme, la priorité est claire : accompagner les entreprises, protéger les salariés vulnérables et accélérer la diversification des recettes à l’export. À moyen terme, la transformation vers des services à plus forte valeur ajoutée déterminera si la filière sortira renforcée ou fragilisée de cette épreuve.

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