Le Made in Morocco est-il en danger ?
Les dattes marocaines voyagent, plus que les Marocains, voudrions-nous dire ! Elles se font un spa, une semaine en thalasso, se refont une beauté ailleurs, puis reviennent pour séduire nos étals, pendant que nos palmeraies se remettent doucement d’une maladie ignorée pendant des décennies. Nos moutons « D’man », aussi, font fortune à l’étranger, nos poules et nos plantes médicinales se refont une vie loin de nous. Pendant ce temps, les simples consommateurs marocains achètent du Made in Fort Lointain. Pourtant, le potentiel est là, immense, mais il suffirait de vouloir le défendre pour que le Maroc cesse de se faire piller chez lui.
Immersion dans des étals Made in Everywhere.
Dans les débats sur le Made in Morocco, les regards se tournent souvent vers les frontières. Les importations seraient la cause, le symptôme… et souvent le coupable idéal. Trop facile !
Arrêtons-nous sur la logique commerciale. Les importateurs, les grossistes et les grandes chaînes de distribution fonctionnent avec des critères simples. Le prix, la régularité de l’approvisionnement, la qualité et la capacité à livrer en volume.
Si un produit étranger remplit ces trois conditions mieux qu’un produit local, il trouvera toujours sa place dans les rayons.
Ça, ce n’est pas propre au Maroc, c’est la règle du commerce moderne et mercantile que l’on connaît tous. Les distributeurs doivent garantir des étals pleins, des prix compétitifs et une disponibilité constante. Lorsque la production locale est saisonnière, irrégulière ou plus coûteuse, l’importation devient une solution logistique automatique.
Mais cette logique peut créer un paradoxe lorsqu’un pays est capable de produire certains aliments et se retrouve parfois à les importer pour stabiliser son marché intérieur. Ce n’est pas forcément un échec, dans une économie ouverte, les échanges sont inévitables. Mais lorsque ces flux deviennent trop importants ou mal équilibrés, l’on en vient à se demander si le système de distribution valorise suffisamment la production locale ?
Le terroir désigne un espace naturel identifié, façonné à la fois par ses caractéristiques géographiques et par les savoir-faire humains qui s’y sont développés au fil du temps. Le sol, le climat, l’exposition, l’eau disponible, mais aussi les pratiques agricoles et les traditions locales participent ensemble à donner naissance à des produits uniques. Au Maroc, cette notion prend tout son sens tant la diversité des paysages et des cultures est grande. Des montagnes de l’Atlas aux oasis du Sud, le pays regorge de produits associés à leur territoire. Miel, dattes, figues, figue de barbarie, safran, huile d’argan, huile d’olive ou encore huile de cactus font partie de ces productions qui racontent un lieu et une histoire. Depuis le lancement du Plan Maroc Vert en 2008, les pouvoirs publics tentent de mieux structurer ce secteur. L’Agence pour le développement agricole accompagne notamment les coopératives et encourage la commercialisation de ces produits afin d’en faire un levier de développement pour les zones rurales. Pour protéger cette richesse, plusieurs labels existent. L’IGP identifie un produit lié à une région précise, tandis que l’AOP impose que production et transformation aient lieu dans l’aire géographique concernée. Le label collectif « Terroir du Maroc » vise, lui, à valoriser ces produits et à renforcer la confiance des consommateurs. Le terroir, une richesse bien réelle
L’ironie du brut et du transformé
Que disions-nous ? Le Maroc cultive… et d’autres encaissent. Voilà pour résumer rapidement le petit paradoxe agricole du Maroc. Le pays produit des trésors que la terre offre avec une générosité presque insolente ! Des dattes gorgées de soleil, des plantes aromatiques que les chefs européens s’arrachent, des huiles précieuses, des fruits qui font rougir les étals de toute la Méditerranée. Pourtant, une partie de cette richesse quitte le territoire dans sa forme la plus simple, à savoir la brute. Des cargaisons partent vers des marchés étrangers, souvent en vrac ou faiblement transformées.
Là-bas, elles passent par les machines, les laboratoires marketing, les emballages premium et les réseaux de distribution sophistiqués. Elles reviennent parfois sous une autre identité, plus chères, plus séduisantes. Autrement dit, le Maroc vend la matière, quand d’autres vendent l’histoire ! Du marketing pur et dur.
Les plantes aromatiques en sont un exemple frappant. Des tonnes de thym, de romarin ou de verveine quittent chaque année les campagnes marocaines pour être transformées ailleurs en compléments alimentaires, en cosmétiques ou en huiles essentielles de luxe. Le produit est marocain, la valeur ajoutée, elle, a le visa !
Même logique pour certains fruits ou produits agricoles transformés à l’étranger avant de revenir sur les marchés internationaux sous forme de sauces, de préparations ou d’extraits.
Le problème n’est pas l’exportation, non, non, au contraire. L’agriculture marocaine vit en grande partie grâce à elle. Le vrai problème est dans la transformation de l’or brut marocain. Pourquoi laisser le soin à d’autres de le faire ?
C’est un manque à gagner !
Le Maroc est un coffre-fort vivant de biodiversité et de patrimoine génétique agricole, et pourtant, on ouvre ce coffre sans mettre de serrure. Pendant que certains crient à l’importation de dattes algériennes, les vrais trésors se font la malle. Les races animales rustiques qui ont traversé des siècles de sécheresse et de désert, les plantes aromatiques et médicinales qui guérissent depuis toujours, ou encore des arbres emblématiques comme l’arganier… tout ça, c’est notre ADN vivant, et on ne le protège pas sérieusement.
Les Big five du Maroc
Dans les steppes, montagnes et oasis, il existe des races ovines qui sont, littéralement, des monuments vivants de l’adaptation à un climat difficile. Selon des recherches génétiques approfondies, 99% de la population ovine du Maroc est composée de races locales, avec des spécificités biologiques uniques que 99% des éleveurs étrangers n’ont jamais vues. Parmi elles, le D’man, le Beni Guil, le Sardi, le Timahdite et le Boujaad, chacune adaptée à des zones écologiques très précises du pays. Ces animaux ne sont pas des moutons génériques, mais le produit d’un héritage millénaire façonné par les montagnes, les palmeraies et les plateaux marocains.
Par exemple, la race D’man, qui vit dans les oasis du sud marocain, est réputée pour sa petite taille mais aussi pour sa fertilité exceptionnelle et son adaptation à des conditions arides extrêmes, ce qui la rend précieuse dans un contexte de changement climatique. Et puis il y a le Beni Guil, une race unique du plateau oriental, intrinsèquement liée à son territoire natal, plus rustique qu’une épée ancienne.
Mais au lieu de valoriser et protéger ces races, on a laissé les éleveurs jongler avec des races importées mieux documentées, mieux subventionnées et plus visibles sur le marché mondial. Comme si ce qui vient de l’étranger avait automatiquement plus de valeur.
Selon Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, ces races locales, qui sont un patrimoine génétique unique, ne sont tout simplement pas protégées comme elles le méritent. Tant qu’on ne mettra pas en place des politiques fortes de conservation, ce patrimoine Made in Morocco sera comme ces objets précieux qu’on montre fièrement… et qu’on ne ressort plus.
Heureusement, certaines recherches signalent une avance technologique qui pourrait changer la donne : après des années de travail en laboratoire, l’Institut national de recherche agronomique (INRA) au Maroc a lancé une technique d’insémination artificielle appliquée à plusieurs races locales. Il s’agit d’une démarche scientifique pour optimiser la reproduction des meilleurs reproducteurs, en particulier pour des races comme le Sardi ou le D’man, afin de renforcer leurs effectifs sans sacrifier leur pureté génétique.
Le Made in Morocco végétal : plus riche qu’on ne l’imagine
Si les ovins sont moins visibles, les plantes marocaines sont partout… mais sous‑estimées. Le Maroc compte environ 4.200 espèces végétales vasculaires, dont près de 382 sont exploitées comme plantes aromatiques et médicinales. Cela représente près de 9% de la flore nationale consacrée à la phytothérapie traditionnelle, sans parler des dizaines d’espèces encore non documentées ou non valorisées.
On parle donc de centaines de plantes qui ont été utilisées pendant des siècles pour soigner, calmer, renforcer, purifier, longtemps avant que n’arrive le premier flacon de vitamine occidentale sur nos étagères. Il y a de la menthe locale, des espèces aromatiques rares comme la Mentha gattefossei endémique aux montagnes de l’Atlas, des romarins du Rif et quantité d’autres herbes qui ne demandent qu’à être étudiées, conservées et valorisées.
Et puis il y a l’arganier, l’un des symboles botaniques les plus emblématiques du Maroc. Son ADN unique vient juste d’être presque entièrement décodé, ce qui ouvre la voie à sa protection, sa valorisation et à des programmes sérieux de conservation génétique.
Les chercheurs marocains viennent de franchir une étape incroyable en cartographiant la génétique de l’arganier, une espèce qui façonne le paysage du Sud depuis des millénaires et qui joue un rôle important dans la lutte contre la désertification. Cette avancée scientifique pourrait devenir un outil puissant pour protéger l’espèce contre les pressions climatiques et les usages non durables.
Et que dire de la richesse des plantes spontanées, celles que nos grands‑mères utilisaient pour soigner un mal de dos ou nettoyer une plaie, parfois mieux que n’importe quel médicament industriel ? Ces espèces, si elles ne sont pas cataloguées, préservées et intégrées dans des programmes scientifiques, risquent de disparaître sans même que personne ne sache qu’elles avaient une valeur inestimable.
La perte d’identité du bovin
La question ne s’arrête pas aux ovins et aux plantes. Les races bovines locales, comme la Brune de l’Atlas ou l’Oulmès‑Zaer, sont des animaux bien adaptés à nos terroirs difficiles, biodiversité vivante qu’on ne trouve pas n’importe où ailleurs.
Mais ces races locales ont connu une érosion importante au cours des dernières décennies. La pression de l’élevage intensif, les choix agricoles favorisant d’autres cultures et les programmes croisés pour améliorer la productivité ont contribué à la diminution alarmante des effectifs des races pures marocaines.
Plus inquiétant encore, certaines de ces races, jadis présentes en grand nombre, sont aujourd’hui en danger d’extinction ou simplement oubliées, car remplacées par des croisements plus standardisés importés d’ailleurs. Une vraie perte d’identité.
Le Maroc n’a pas encore un système de protection génétique comparable à ce qu’on voit dans certains pays occidentaux, où les variétés locales font l’objet de brevets, de catalogues nationaux, de banques de semences ou de programmes de conservation ex situ (hors de leur milieu naturel).
Lors de notre entretien, Kherrati Bouazza nous explique que le pays n’a jamais su défendre son patrimoine génétique made in Morocco avec la même agressivité que certains pays étrangers l’ont fait.
Ce n’est pas une question de fierté seulement. La diversité génétique, animale comme végétale, est un atout stratégique dans un monde où le climat change, où les maladies émergent et où la compétition agricole mondiale s’intensifie. Perdre cette diversité, c’est perdre une capacité d’adaptation naturelle, une assurance contre l’inconnu.
Le Maroc ne part pas de zéro, il a mis en place un système de reconnaissance des produits du terroir avec plusieurs catégories. Les indications géographiques protégées, les appellations d’origine et les labels agricoles permettent de certifier l’origine et la qualité de certains produits emblématiques. L’on pense évidemment au safran de Taliouine, aux nèfles de Zegzel, à l’huile d’argan, aux clémentines de Berkane ou encore aux dattes de certaines régions du Sud-Est. Ces produits portent un nom, une Histoire, une géographie précise. Ils racontent tout un territoire. Mais malgré ces avancées, la bataille est loin d’être gagnée. Le nombre de produits officiellement protégés reste encore limité au regard de la richesse agricole du pays. L’absence de protection peut coûter cher. Un produit non protégé peut être copié, imité, reconditionné ailleurs ou simplement dilué dans une offre internationale qui ne dit plus rien de ses racines.La bataille des labels marocains
L’impact sur les producteurs locaux
Et puis, au tout début de la chaîne, il y a des agriculteurs qui travaillent la terre et qui dépendent directement du prix auquel leurs produits seront vendus.
Lorsque des produits similaires arrivent sur le marché à des prix plus bas, l’équation devient rapidement difficile. Les marges se resserrent, les revenus diminuent et certains producteurs sont très fragilisés.
Dans certaines filières agricoles, l’arrivée massive de produits importés peut créer une pression immédiate sur les prix. Les grossistes ajustent leurs achats, les commerçants cherchent l’offre la moins chère et les producteurs locaux doivent parfois accepter de vendre à perte pour écouler leur récolte.
Ce phénomène touche particulièrement les petites exploitations et les coopératives rurales. Ces structures disposent rarement des moyens logistiques ou financiers nécessaires pour rivaliser avec les circuits d’importation bien organisés.
Le problème là, c’est que la production locale peine à trouver sa place sur son propre marché.
Par ailleurs, un pays capable de produire une partie essentielle de ce qu’il consomme dispose d’un avantage stratégique considérable. Il réduit sa dépendance aux fluctuations des marchés internationaux, aux crises logistiques ou aux tensions géopolitiques.
Les dernières années ont rappelé à quel point ces équilibres peuvent être fragiles. Pandémies, perturbations des chaînes d’approvisionnement, inflation alimentaire mondiale. Autant d’événements qui ont poussé de nombreux États à repenser leur relation à l’agriculture.
Dans ce contexte, valoriser le Made in Morocco, c’est nourrir une souveraineté.