La majorité gouvernementale semble entrer dans cette zone grise propre aux fins de cycle où la solidarité affichée cohabite avec des lignes de fracture de plus en plus visibles. A ce stade du mandat, ce ne sont plus seulement les décisions qui comptent mais les dissonances. L’annonce d’une réunion d’urgence de la majorité n’est, à cet égard, pas un simple rendez-vous de coordination. Elle ressemble davantage à une tentative de contenir une tension politique devenue difficile à dissimuler.
Le chef du gouvernement, en sa qualité de chef de la majorité, devrait réunir les dirigeants des partis composant l’alliance (dont son successeur à la tête du RNI), entourés de leurs cercles rapprochés. Cela fait presque cinq mois que les leaders de la coalition au pouvoir ne se sont pas réunis et il faut absolument dissiper « les malentendus ». C’est que les désaccords ont cessé d’être périphériques pour toucher le cœur du fonctionnement gouvernemental, y compris la position de certains ministres au sein de l’équilibre institutionnel.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse en réalité la simple gestion de divergences sectorielles. A l’approche des élections législatives, la majorité entre dans une phase de recomposition silencieuse, où chaque formation commence à calibrer son positionnement électoral tout en restant, formellement, solidaire de l’exécutif. Les »tirs amis » évoqués en interne traduisent précisément cette tension. Il s’agit pour les alliés de soutenir le bilan sans en assumer seul le coût politique.
Le différend autour d’un projet de transfert d’eau entre barrages en offre une illustration révélatrice. Des critiques visant le ministre chargé de l’Équipement et de l’Eau (PI) ont été vivement rejetées par son parti, qui a préféré déplacer le centre de responsabilité vers l’intervention du ministre de l’Agriculture (RNI) dans un dossier hautement technique. Derrière l’argument administratif affleure une logique politique limpide. A l’approche du scrutin, aucun acteur ne souhaite être associé à un éventuel dysfonctionnement sur un sujet aussi sensible que la gestion des ressources hydriques.
La séquence relative à la réforme des professions juridiques est tout aussi symptomatique. Le ministre (PAM) en charge du département, déjà sous pression d’une partie des professionnels du secteur, s’est retrouvé exposé à des critiques émanant jusque dans les rangs de la majorité. Ce type de prise de distance n’est jamais anodin. En fin de mandat, les parlementaires et les relais partisans tendent à ajuster leur discours pour préserver leurs ancrages socioprofessionnels et électoraux, quitte à fragiliser la cohérence collective.
A cela s’ajoute un malaise perceptible dans la gestion de la communication gouvernementale, illustré par les divergences entre le ministre chargé de la Communication (PAM) et le porte-parole du gouvernement (RNI) au sujet du cadre juridique régissant le secteur de la presse. Le choix d’une communication parallèle à travers un point de presse improvisé au siège du ministère de la Communication, au lieu d’une parole gouvernementale unifiée à l’annexe de la Chefferie du gouvernement,, a été interprété dans les cercles politiques comme le signe d’un défaut de synchronisation plus profond qu’un simple désaccord technique.
Pris dans leur globalité, ces épisodes composent un tableau politique cohérent : celui d’une majorité qui glisse progressivement d’une logique de gouvernance vers une logique de pré-campagne. La fin de mandat transforme chaque dossier en marqueur politique, chaque réforme en potentiel passif électoral, et chaque divergence en opportunité de démarcation stratégique.
La réunion annoncée apparaît ainsi comme un moment charnière. Non pas seulement pour arbitrer des différends ministériels, mais pour redéfinir les règles implicites de coexistence au sein d’une coalition confrontée à l’épreuve du temps électoral. Car à mesure que les législatives se rapprochent, la question centrale n’est plus uniquement celle de la cohésion gouvernementale, mais celle de la gestion du récit du bilan.
Or, une majorité qui règle ses désaccords dans l’urgence, sous la pression des tensions internes et des échéances électorales, donne souvent l’image d’un bloc en phase d’atterrissage politique. Pas nécessairement affaibli de manière spectaculaire, mais traversé par une érosion plus subtile, celle de la confiance interne et de la discipline stratégique. Et dans les fins de mandat, cette érosion silencieuse pèse parfois davantage que les crises ouvertes.
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