Marché du ciment : comment desserrer l’étau de la concentration ?

profil ElMedhi El Azhary

Temps de lecture :

Les livraisons de ciment dépassent 1,04 million de tonnes à fin janvierCiments © DR

A
A
A
A
A

Le ciment, matériau de base des constructions et des infrastructures, occupe une place stratégique dans l’économie marocaine, tant par son poids industriel que par son incidence directe sur le coût de l’habitat. Pourtant, un avis consultatif rendu par le Conseil de la concurrence le 12 février révèle un paysage national où la compétition reste limitée. Le marché des ciments destinés aux chantiers de construction apparaît fortement concentré, avec des configurations régionales allant de l’oligopole au quasi-monopole. Décryptage.

En 2024, la taille du marché des ciments destinés à la construction est estimée à environ 9,1 millions de tonnes, pour une valorisation proche de 9,65 milliards de dirhams. Les ciments CPJ 45 (sac et vrac) représentent la très grande majorité du volume et de la valeur échangés. Ces éléments constituent une toile de fond pour les constats structurels du Conseil, car la demande nationale et la nature homogène du produit favorisent la concentration.

Selon le Conseil de la concurrence, dans son avis consultatif A/3/25 publié le 12 février, trois grands groupes (LafargeHolcim Maroc, Ciments du Maroc et Ciments de l’Atlas) captent entre 80% et 90% de la demande nationale pour les ciments destinés à la construction, ce qui confère à ces acteurs une position prépondérante sur le marché aval. Au niveau régional, les configurations sont parfois encore plus marquées, avec des situations proches du monopole sur certains segments et bassins de consommation.

Pourquoi une telle concentration ?

L’industrie cimentière est, par nature, fortement capitalistique et soumise à des rendements d’échelle. Le Conseil rappelle que l’installation d’une cimenterie intégrée exige des investissements lourds (de l’ordre de 2 milliards de dirhams pour une capacité annuelle d’environ 1 million de tonnes) et des délais prolongés (8 à 10 ans entre prospection et mise en service).

À ces barrières financières s’ajoutent des contraintes administratives et environnementales (autorisation de carrière, acceptabilité environnementale, permis d’exploiter, etc.) qui rendent l’entrée de nouveaux concurrents difficile à court et moyen terme. Ces caractéristiques expliquent en grande partie la résistance à l’émergence d’un marché plus atomisé.

Au-delà de la concentration sur la production de ciment, l’avis met en exergue un point sensible, à savoir la structure du marché amont d’approvisionnement en clinker (constituant principal du ciment). Le développement récent d’un marché du clinker reste concentré et pose des risques de coordination horizontale et verticale.

En effet, les cimenteries intégrées, qui contrôlent souvent la production de clinker, peuvent, si les modalités commerciales ne sont pas transparentes, désavantager les centres de broyage indépendants, pourtant utiles pour dynamiser l’offre et baisser potentiellement les prix. Le Conseil signale néanmoins que des engagements, rendus obligatoires à la suite de décisions récentes (notamment lors d’opérations de concentration autorisées sous conditions), contribuent à améliorer l’accès au clinker pour ces broyeurs indépendants.

Lire aussi : Ruptures, lenteurs, conflits d’intérêt : le marché du médicament sous la loupe du Conseil de la concurrence

Distribution, transparence et rôle des revendeurs : la mécanique de la formation des prix

L’essentiel de l’approvisionnement des chantiers passe par le canal des revendeurs/distributeurs. En 2024, ce canal a livré environ 66% des tonnages nationaux et près de 92% des volumes destinés aux chantiers de construction.

Cette position centrale des revendeurs explique pourquoi la transparence des prix producteurs et la structure des remises/conditions commerciales ont une influence directe sur le prix final payé par les promoteurs et les maîtres d’ouvrage.

Le Conseil souligne que la combinaison d’un produit homogène, d’une formation des prix relativement lisible et d’un réseau de distribution concentré favorise la possibilité d’une coordination tacite entre grandes cimenteries.

Si l’étude du Conseil replace les hausses des prix observées au début de 2022 dans un contexte international d’inflation, de hausse des coûts énergétiques et de tensions géopolitiques, elle rappelle toutefois, face à ces chocs d’offre, qu’une structure concentrée accroît le risque que les hausses soient amplifiées localement.

La transparence et l’homogénéité des produits facilitent néanmoins l’alignement des comportements de prix, tandis que les barrières à l’entrée réduisent la pression concurrentielle qui pourrait tempérer ces hausses. Le Conseil a donc mené une double analyse, technique (coûts) et concurrentielle, pour distinguer causes externes et marges de manœuvre locales.

Quelles pistes pour limiter les risques liés à la concentration ?

Le Conseil de la concurrence ne s’est pas contenté de dresser un diagnostic ; face à la forte concentration du marché du ciment, il propose un ensemble de mesures visant à rétablir un équilibre entre efficience industrielle et concurrence effective. Ces recommandations ciblent à la fois l’offre, la transparence commerciale, l’innovation et le contrôle des engagements pris lors d’opérations de concentration.

D’abord, le Conseil préconise de diversifier l’offre. Plutôt que de laisser la demande se résumer au ciment courant produit par quelques grands groupes, il invite à encourager des filières régionales valorisant les matériaux locaux et les substituts (ciments bas carbone, formulations alternatives, ou matériaux terre). L’objectif affiché est d’offrir des alternatives réelles susceptibles de casser les mécanismes de pouvoir de marché et de réduire la dépendance des chantiers à un seul type de produit.

Ensuite, la transparence commerciale occupe une place centrale dans les recommandations. Le Conseil recommande d’imposer une visibilité accrue sur les prix et les conditions de vente du clinker, et de clarifier les modalités d’approvisionnement (achats spot ou contrats annuels). Il souligne aussi la nécessité de prévenir les conflits d’intérêts liés à la verticalité. Lorsque la production de clinker et la commercialisation locale sont étroitement liées, il faut garantir une séparation opérationnelle ou des garde-fous pour éviter toute discrimination à l’égard des broyeurs indépendants, selon l’avis publié.

Parallèlement, le Conseil appelle à soutenir l’innovation et la normalisation. Stimuler la recherche et le développement de substituts, ainsi que l’essor de ciments à faible empreinte carbone, passe par des incitations publiques et une adaptation des normes techniques. Sans cadre normatif clair ni appui institutionnel, ces alternatives peinent à s’imposer sur les marchés publics et privés, alors même qu’elles pourraient diversifier l’offre et atténuer la pression sur les prix.

Enfin, le Conseil insiste sur la nécessité d’un suivi rigoureux des engagements pris lors des opérations de concentration. Autoriser une opération sous conditions n’a de sens que si l’autorité veille à l’effectivité des mesures, notamment celles qui portent sur l’accès au clinker et la non-discrimination commerciale. Un dispositif de surveillance proactif et doté de moyens d’intervention est indispensable pour que les engagements deviennent des obligations réellement contraignantes.

Ces préconisations convergent vers un objectif politique et économique clair : préserver l’efficacité productive du secteur tout en empêchant que la concentration ne se traduise par une hausse structurelle des coûts pour les promoteurs et les ménages. Sans mesures concertées, le risque est que la rareté des alternatives et l’opacité des circuits d’approvisionnement perpétuent une situation de quasi-monopole au détriment du pouvoir d’achat et de la compétitivité du bâtiment.

Lire aussi : Visite inopinée du Conseil de la concurrence auprès de cinq acteurs avicoles

Un marché attractif… mais à garder sous observation

Malgré les barrières et la concentration, le Conseil note l’attractivité persistante de l’industrie cimentière (entrée de nouveaux acteurs comme Novacim) et l’extension des capacités par certains opérateurs historiques. Ces dynamiques montrent que le terrain n’est pas figé. Néanmoins, la combinaison d’un marché régionalisé, d’acteurs puissants, et d’un intrant central (clinker) aux conditions d’accès potentiellement inégales, justifie une vigilance réglementaire accrue.

Le diagnostic du Conseil de la concurrence est donc net : l’industrie cimentière nationale est vitale et performante, mais sa structure, marquée par une forte concentration et par des barrières à l’entrée élevées, crée des vulnérabilités susceptibles d’affecter les prix et la dynamique concurrentielle.

Le rapport n’appelle pas à une « démolition » des leaders industriels. Il propose plutôt des mesures ciblées (transparence sur le clinker, séparation des activités, soutien aux substituts, suivi des engagements) pour réduire les risques d’abus de pouvoir de marché et stimuler l’animation concurrentielle au bénéfice des consommateurs et des promoteurs. L’enjeu est de préserver à la fois l’efficacité industrielle (rendements d’échelle) et la compétition, afin que le ciment, matériau central de la reconstruction et du développement, ne devienne pas un déterminant d’inflation structurelle du coût du logement.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Conseil de la concurrence : pourquoi les prix des carburants ne suivent pas toujours le marché mondial ?

Économie - Hausse des carburants sur fond de tensions internationales : au Maroc, les prix à la pompe évoluent de manière contrastée. Entre répercussions partielles, écarts entre opérateurs et ajustements locaux, le marché révèle ses limites et ses mécanismes complexes.

Ilyasse Rhamir - 1 avril 2026
Tourisme : les recettes voyages dépassent 21,4 MMDH à fin février

Économie - Les recettes touristiques poursuivent leur progression en ce début d’année, atteignant plus de 21 milliards de dirhams à fin février. Une dynamique portée par la reprise du secteur et soutenue par les transferts des Marocains du monde.

Ilyasse Rhamir - 1 avril 2026
Exportations automobiles : plus de 26 MMDH à fin février 2026

Économie - Portées par le câblage et la construction, les exportations automobiles dépassent 26 MMDH à fin février 2026. L’aéronautique progresse également, tandis que les phosphates, le textile et l’agroalimentaire affichent des reculs.

Ilyasse Rhamir - 1 avril 2026
Managem : le géant minier change de dimension

Économie – Le chiffre d'affaires de Managem a fait un bond de 55% pour atteindre 13,69 milliards de dirhams.

Sabrina El Faiz - 1 avril 2026
GITEX Africa 2026 : l’ADD propulse l’innovation numérique africaine

Économie - L’ADD pilote GITEX Africa Morocco 2026 pour faire du Maroc un hub numérique panafricain. Startups, investisseurs et innovations en IA se rencontrent à Marrakech pour renforcer la compétitivité, la souveraineté et la croissance technologique de l’Afrique.

Ilyasse Rhamir - 31 mars 2026
GITEX Africa 2026 : Marrakech au cœur de l’innovation africaine

Économie - Marrakech s’apprête à accueillir GITEX Africa 2026, un rendez-vous majeur du numérique réunissant startups, investisseurs et décideurs du monde entier, illustrant les ambitions du Maroc de devenir un hub technologique incontournable en Afrique.

Ilyasse Rhamir - 31 mars 2026
Voir plus
Le Made in Morocco est-il en danger ?

Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.

Sabrina El Faiz - 14 mars 2026
Viandes, poissons : la danse des prix ramadanesques

Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !

Sabrina El Faiz - 7 mars 2026
Indemnités CNSS 2025 : nouveaux plafonds et conditions d’exonération

Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.

Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025
Visa Schengen : le cauchemar européen à prix d’or

Dossier - Entre les délais interminables, les coûts exorbitants et les parcours semés d’embûches, obtenir un visa Schengen c’est devenu…

Sabrina El Faiz - 26 juillet 2025
Coût, impact… tout savoir sur la nouvelle LGV Kénitra-Marrakech

Économie - Le Maroc lance l’extension de sa LGV vers Marrakech, un projet structurant qui transformera durablement la mobilité, l’économie et la connectivité entre les grandes villes.

Hajar Toufik - 25 avril 2025
Où en est l’avancement du gazoduc Nigeria-Maroc ?

Économie - Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc progresse : 13 pays engagés, signature intergouvernementale à venir et lancement d’un premier tronçon entre Nador et Dakhla.

Hajar Toufik - 14 juillet 2025
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire