Marché du ciment : comment desserrer l’étau de la concentration ?
Pack de ciments © DR
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En 2024, la taille du marché des ciments destinés à la construction est estimée à environ 9,1 millions de tonnes, pour une valorisation proche de 9,65 milliards de dirhams. Les ciments CPJ 45 (sac et vrac) représentent la très grande majorité du volume et de la valeur échangés. Ces éléments constituent une toile de fond pour les constats structurels du Conseil, car la demande nationale et la nature homogène du produit favorisent la concentration.
Selon le Conseil de la concurrence, dans son avis consultatif A/3/25 publié le 12 février, trois grands groupes (LafargeHolcim Maroc, Ciments du Maroc et Ciments de l’Atlas) captent entre 80% et 90% de la demande nationale pour les ciments destinés à la construction, ce qui confère à ces acteurs une position prépondérante sur le marché aval. Au niveau régional, les configurations sont parfois encore plus marquées, avec des situations proches du monopole sur certains segments et bassins de consommation.
Pourquoi une telle concentration ?
L’industrie cimentière est, par nature, fortement capitalistique et soumise à des rendements d’échelle. Le Conseil rappelle que l’installation d’une cimenterie intégrée exige des investissements lourds (de l’ordre de 2 milliards de dirhams pour une capacité annuelle d’environ 1 million de tonnes) et des délais prolongés (8 à 10 ans entre prospection et mise en service).
À ces barrières financières s’ajoutent des contraintes administratives et environnementales (autorisation de carrière, acceptabilité environnementale, permis d’exploiter, etc.) qui rendent l’entrée de nouveaux concurrents difficile à court et moyen terme. Ces caractéristiques expliquent en grande partie la résistance à l’émergence d’un marché plus atomisé.
Au-delà de la concentration sur la production de ciment, l’avis met en exergue un point sensible, à savoir la structure du marché amont d’approvisionnement en clinker (constituant principal du ciment). Le développement récent d’un marché du clinker reste concentré et pose des risques de coordination horizontale et verticale.
En effet, les cimenteries intégrées, qui contrôlent souvent la production de clinker, peuvent, si les modalités commerciales ne sont pas transparentes, désavantager les centres de broyage indépendants, pourtant utiles pour dynamiser l’offre et baisser potentiellement les prix. Le Conseil signale néanmoins que des engagements, rendus obligatoires à la suite de décisions récentes (notamment lors d’opérations de concentration autorisées sous conditions), contribuent à améliorer l’accès au clinker pour ces broyeurs indépendants.
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Distribution, transparence et rôle des revendeurs : la mécanique de la formation des prix
L’essentiel de l’approvisionnement des chantiers passe par le canal des revendeurs/distributeurs. En 2024, ce canal a livré environ 66% des tonnages nationaux et près de 92% des volumes destinés aux chantiers de construction.
Cette position centrale des revendeurs explique pourquoi la transparence des prix producteurs et la structure des remises/conditions commerciales ont une influence directe sur le prix final payé par les promoteurs et les maîtres d’ouvrage.
Le Conseil souligne que la combinaison d’un produit homogène, d’une formation des prix relativement lisible et d’un réseau de distribution concentré favorise la possibilité d’une coordination tacite entre grandes cimenteries.
Si l’étude du Conseil replace les hausses des prix observées au début de 2022 dans un contexte international d’inflation, de hausse des coûts énergétiques et de tensions géopolitiques, elle rappelle toutefois, face à ces chocs d’offre, qu’une structure concentrée accroît le risque que les hausses soient amplifiées localement.
La transparence et l’homogénéité des produits facilitent néanmoins l’alignement des comportements de prix, tandis que les barrières à l’entrée réduisent la pression concurrentielle qui pourrait tempérer ces hausses. Le Conseil a donc mené une double analyse, technique (coûts) et concurrentielle, pour distinguer causes externes et marges de manœuvre locales.
Quelles pistes pour limiter les risques liés à la concentration ?
Le Conseil de la concurrence ne s’est pas contenté de dresser un diagnostic ; face à la forte concentration du marché du ciment, il propose un ensemble de mesures visant à rétablir un équilibre entre efficience industrielle et concurrence effective. Ces recommandations ciblent à la fois l’offre, la transparence commerciale, l’innovation et le contrôle des engagements pris lors d’opérations de concentration.
D’abord, le Conseil préconise de diversifier l’offre. Plutôt que de laisser la demande se résumer au ciment courant produit par quelques grands groupes, il invite à encourager des filières régionales valorisant les matériaux locaux et les substituts (ciments bas carbone, formulations alternatives, ou matériaux terre). L’objectif affiché est d’offrir des alternatives réelles susceptibles de casser les mécanismes de pouvoir de marché et de réduire la dépendance des chantiers à un seul type de produit.
Ensuite, la transparence commerciale occupe une place centrale dans les recommandations. Le Conseil recommande d’imposer une visibilité accrue sur les prix et les conditions de vente du clinker, et de clarifier les modalités d’approvisionnement (achats spot ou contrats annuels). Il souligne aussi la nécessité de prévenir les conflits d’intérêts liés à la verticalité. Lorsque la production de clinker et la commercialisation locale sont étroitement liées, il faut garantir une séparation opérationnelle ou des garde-fous pour éviter toute discrimination à l’égard des broyeurs indépendants, selon l’avis publié.
Parallèlement, le Conseil appelle à soutenir l’innovation et la normalisation. Stimuler la recherche et le développement de substituts, ainsi que l’essor de ciments à faible empreinte carbone, passe par des incitations publiques et une adaptation des normes techniques. Sans cadre normatif clair ni appui institutionnel, ces alternatives peinent à s’imposer sur les marchés publics et privés, alors même qu’elles pourraient diversifier l’offre et atténuer la pression sur les prix.
Enfin, le Conseil insiste sur la nécessité d’un suivi rigoureux des engagements pris lors des opérations de concentration. Autoriser une opération sous conditions n’a de sens que si l’autorité veille à l’effectivité des mesures, notamment celles qui portent sur l’accès au clinker et la non-discrimination commerciale. Un dispositif de surveillance proactif et doté de moyens d’intervention est indispensable pour que les engagements deviennent des obligations réellement contraignantes.
Ces préconisations convergent vers un objectif politique et économique clair : préserver l’efficacité productive du secteur tout en empêchant que la concentration ne se traduise par une hausse structurelle des coûts pour les promoteurs et les ménages. Sans mesures concertées, le risque est que la rareté des alternatives et l’opacité des circuits d’approvisionnement perpétuent une situation de quasi-monopole au détriment du pouvoir d’achat et de la compétitivité du bâtiment.
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Un marché attractif… mais à garder sous observation
Malgré les barrières et la concentration, le Conseil note l’attractivité persistante de l’industrie cimentière (entrée de nouveaux acteurs comme Novacim) et l’extension des capacités par certains opérateurs historiques. Ces dynamiques montrent que le terrain n’est pas figé. Néanmoins, la combinaison d’un marché régionalisé, d’acteurs puissants, et d’un intrant central (clinker) aux conditions d’accès potentiellement inégales, justifie une vigilance réglementaire accrue.
Le diagnostic du Conseil de la concurrence est donc net : l’industrie cimentière nationale est vitale et performante, mais sa structure, marquée par une forte concentration et par des barrières à l’entrée élevées, crée des vulnérabilités susceptibles d’affecter les prix et la dynamique concurrentielle.
Le rapport n’appelle pas à une « démolition » des leaders industriels. Il propose plutôt des mesures ciblées (transparence sur le clinker, séparation des activités, soutien aux substituts, suivi des engagements) pour réduire les risques d’abus de pouvoir de marché et stimuler l’animation concurrentielle au bénéfice des consommateurs et des promoteurs. L’enjeu est de préserver à la fois l’efficacité industrielle (rendements d’échelle) et la compétition, afin que le ciment, matériau central de la reconstruction et du développement, ne devienne pas un déterminant d’inflation structurelle du coût du logement.
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