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Liban : un an après l'explosion de Beyrouth

Un an après l’explosion survenue au port de Beyrouth, les crises du Liban continuent de s’aggraver. En ce triste anniversaire, l’ensemble du pays observe une journée de deuil national. L’investigation menée par les autorités judiciaires n’a toujours pas élucidé le mystère de ce drame, alors que le pays est confronté à un effondrement économique et politique sans précédent ainsi qu'aux effets de la Covid-19. Le Liban peine à former un nouveau gouvernement en raison de son régime sectaire, et le peuple continue de subir et de souffrir des méandres de cette instabilité politico-économique.

Par Nora Jaafar, Publié le 04/08/2021 à 14:54, mis à jour le 04/08/2021 à 17:32
         Temps de lecture 10 min.
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Liban : un an après l'explosion de Beyrouth

Les difficultés du Liban se multiplient. Ce mercredi 4 août, les banques, les entreprises et les administrations du pays ont décidé de fermer leurs portes pour marquer l’anniversaire sinistre de l’explosion du port de Beyrouth. Cette journée de deuil national intervient dans un contexte d’effondrement économique et financier sans précédent et d’impasse politique qui a privé le pays d’un gouvernement stable pendant une année entière. Unis dans le chagrin et la colère, les Libanais, dont les familles et les proches des victimes du drame de l’année dernière, ont prévu des prières et des manifestations plus tard dans la journée.

L’explosion survenue dans la capitale a tué au moins 214 personnes, selon les registres officiels du pays, en a blessé plus de 6.000 et a entrainé des milliards de dollars de dégâts. Il s’agit de l’une des plus grandes explosions non nucléaires de l’histoire résultant de l’embrasement de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium après un incendie. Cette détonation a ravagé la ville et a fait trembler tout le pays, ses secousses ayant été ressenties jusqu’à l’île méditerranéenne de Chypre, située à plus de 200 kilomètres. Selon l’enquête préliminaire, la cargaison de nitrate hautement combustible était stockée dans un entrepôt portuaire aux côtés d’autres matériaux inflammables depuis 2014, et de multiples responsables de haut niveau au fil des années étaient au courant de sa présence, mais n’avaient jamais essayé de les déplacer ou de s’en débarrasser.

Un an plus tard, les responsables de ce drame n’ont toujours pas été identifiés et l’investigation n’a pas encore répondu aux interrogations des citoyens, notamment qui a ordonné l’expédition de ces produits chimiques et pourquoi les appels et les avertissements répétés sur leur dangerosité ont été ignorés ?

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Une enquête internationale s’impose

Dans un rapport détaillé sur l’explosion, Human Rights Watch (HRW) a exigé ce mardi 3 août une enquête internationale sur la tragédie de Beyrouth, accusant les autorités libanaises de tenter d’entraver les investigations à ce sujet. Selon HRW, l’enquête menée par les autorités libanaises a perdu toute sa crédibilité en raison du manque d’indépendance de la justice, l’immunité imposée par la Constitution aux hauts fonctionnaires présumés impliqués dans cette affaire et les multiples dysfonctionnements des procédures d’investigation.

Comme HRW, les proches des victimes, les survivants et les groupes de défense des droits de l’Homme ont également réclamé une enquête internationale, dirigée par les Nations unies, affirmant qu’ils n’ont pas confiance dans le système judiciaire libanais. Cependant, les dirigeants du pays ont fortement rejeté ces appels. Peu après la catastrophe, ces derniers avaient imputé la responsabilité de cette tragédie aux politiciens rivaux et à un système corrompu échappant à leur contrôle. «Je ne suis pas responsable», avait déclaré le président libanais Michel Aoun aux journalistes quelques jours après l’explosion. «Je ne sais pas où le stock de nitrate a été placé et je ne savais pas à quel point il était dangereux», avait-il lancé.

De plus, le premier juge d’instruction qui était chargé de cette enquête a été démis de ses fonctions par la plus haute juridiction libanaise en février dernier, après avoir convoqué pour interrogatoire trois anciens ministres (qui siègent toujours au Parlement) et Hassan Diab. Ce dernier occupe toujours le poste de Premier ministre par intérim du pays bien qu’il ait démissionné avec son cabinet une semaine après la catastrophe portuaire. Début juillet, le juge d’instruction Tarek Bitar a été désigné pour reprendre cette affaire. Il a convoqué les mêmes responsables interpellés par son prédécesseur ainsi que plusieurs chefs de la sécurité. Bitar est maintenant engagé dans une bataille avec les dirigeants du Parlement et certains des partis sectaires dominants pour lever l’immunité de plusieurs responsables politiques.

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Grave crise économique

L’explosion, qui a détruit des milliers de maisons et d’entreprises, et l’échec des autorités à identifier et punir les responsables ont aggravé les tensions et l’angoisse des citoyens de ce pays en proie à de multiples crises, notamment un effondrement économique si grave que la Banque mondiale l’a décrit comme l’un des pires de ces 150 dernières années. En effet, ce chaos économique a entrainé une chute spectaculaire de la monnaie libanaise et une hyperinflation, plongeant plus de la moitié de la population sous le seuil de pauvreté.

La crise a commencé à l’automne 2019, lorsque les banques libanaises ont manqué de dollars pour payer leurs déposants et ont imposé des contrôles de capitaux arbitraires limitant les retraits à plusieurs centaines de dollars par mois. Suite à l’hyperinflation et au manque de devises pour payer les importations, la majorité des Libanais ont eu du mal à acquérir de la nourriture, des médicaments, du carburant, de l’électricité et de l’eau potable. Selon une récente enquête des Nations Unies, 77% des ménages n’ont pas assez de nourriture, ou d’argent pour acheter de la nourriture. Depuis 2019, la livre libanaise, qui est fixée à environ 1.500 pour un dollar depuis 1997, a vu sa valeur divisée par 15 sur le marché noir.

«Le Liban est à quelques jours de l’explosion sociale», a prévenu Diab lors d’une réunion avec des diplomates étrangers le 6 juillet dernier. Il a plaidé pour une aide internationale pour soutenir son pays. En 2018, l’Union européenne et d’autres pays, dont la France, ont promis 11 milliards de dollars de prêts et autres aides au Liban. Cependant, ils ont exigé des réformes économiques majeures et davantage de transparence de la part gouvernement libanais et à sa banque centrale. Le Fonds monétaire international (FMI) a également proposé de soutenir le pays à condition que son gouvernement apporte des changements radicaux quant à ses processus de gestion économiques. L’élite dirigeante du pays n’a jusqu’à présent procédé à aucun amendement ou changement préconisé par l’UE ou le FMI.

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L’instabilité politique

La paralysie politique, la crise financière et l’impasse de l’enquête sur l’explosion de Beyrouth peuvent sembler être des problèmes distincts, mais ils sont tous le résultat de trois décennies de négligence systémique et d’absence de responsabilité, depuis la fin de la guerre en 1990. Depuis, en vertu d’un accord négocié par l’Arabie saoudite et la Syrie, le Parlement a été élargi et les sièges ont été répartis à parts égales entre musulmans et chrétiens. Certains des pouvoirs du président ont été confiés au Premier ministre et au cabinet. Si la corruption était endémique pendant la guerre, elle a empiré en temps de paix.

C’est ainsi que malgré l’effondrement de la monnaie et les pénuries de produits de première nécessité, les dirigeants sectaires du Liban ne parviennent pas à s’entendre sur la formation d’un nouveau gouvernement, car ils se disputent toujours le contrôle des différents ministères et la répartition des ressources de l’État. La semaine dernière, le président Aoun a choisi le troisième candidat au poste de Premier ministre en moins d’un an : Najib Mikati, l’un des hommes les plus riches du Liban et ancien Premier ministre. Si Mikati parvient à surmonter les conflits entre factions, il pourrait obtenir une aide étrangère et stabiliser l’économie jusqu’à l’organisation d’élections législatives l’année prochaine.

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Pour Mohamad Bazzi, nouveau directeur du Centre Hagop Kevorkian pour les études du Proche-Orient à l’université de New York, le nouvel exécutif supervisera probablement des élections qui favoriseront les partis sectaires dominants du pays. Il s’agit notamment du Courant du Futur de l’ancien Premier ministre Saad Hariri, le plus grand parti musulman sunnite du Liban, et de ses deux principaux rivaux : Le Hezbollah, le parti musulman chiite, et son allié chrétien maronite, le Courant patriotique libre. L’expert explique que les dirigeants et les partis sectaires du pays refusent d’accepter un gouvernement dirigé par des technocrates indépendants, alors que le Liban a besoin d’un changement plus structurel qui démantèlerait finalement son système "confessionnel" fondé sur la religion. C’est pourquoi, poursuit-il, il est essentiel que le nouveau gouvernement adopte une loi électorale équitable et que les Libanais votent en nombre record.

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Soutiens étrangers

Par ailleurs, ce mercredi 4 août, la France et les Nations Unies ont organisé une conférence virtuelle spéciale pour souligner leur soutien au peuple libanais. Le président français Emmanuel Macron a annoncé au cours de cet événement que son pays fournira dans les mois à venir 100 millions d’euros et 500.000 doses de vaccins contre la Covid-19 au Liban. De son côté, le président américain Joe Biden, qui a également pris part à cette réunion par visioconférence, a promis d’offrir 100 millions de dollars en aide humanitaire aux Libanais.

Ladite conférence a connu la participation d’une quarantaine de chefs d’État et de gouvernement, de diplomates et de responsables d’organisations internationales, notamment le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, le roi Abdallah II de Jordanie et le président du Conseil européen Charles Michel. Selon les estimations des Nations Unies, les besoins en aide humanitaire du Liban s’élèvent à au moins 357 millions de dollars. Ces aides concernent la fourniture de nourriture, le renforcement des écoles, le soutien du secteur de la santé et l’approvisionnement en eau potable, a indiqué le bureau de Macron.

Cette réunion au sommet avait également pour objectif de faire pression sur les dirigeants libanais pour qu’ils forment un nouveau gouvernement capable de mettre en œuvre des réformes sérieuses et de commencer à reconstruire le pays. Biden a déclaré dans ce sens qu’«aucune aide extérieure ne sera jamais suffisante si les dirigeants libanais ne s’engagent pas à faire le travail difficile, mais nécessaire de réforme de l’économie et de lutte contre la corruption. C’est essentiel, et cela doit commencer maintenant».

Le président français a quant à lui souligné que l’aide humanitaire promise mercredi sera inconditionnelle. Cependant, il a averti qu’«il n’y aura pas de chèque en blanc au système politique libanais parce qu’il est défaillant. Les dirigeants libanais semblent opter pour la détérioration (de la situation). Je le regrette. Je pense que c’est une erreur historique et morale». Le président du Conseil européen a ajouté que l’UE a adopté il y a quelques jours un «cadre de sanctions (...) pour cibler ceux qui, au Liban, font obstacle aux efforts visant à mettre fin à la crise politique. Nous espérons évidemment que nous ne serons pas obligés de l’activer».

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Enfin, le Liban doit encore relever plusieurs défis pour atteindre son objectif de stabilité politique, économique et sociale. Pour le moment le peuple continue d’exprimer sa colère et sa frustration en descendant très souvent dans les rues, malgré le risque de contamination à la Covid-19 et à ces variants. Les Libanais continuent de réclamer la démission de tous les responsables au pouvoir, qu’ils accusent d’avoir conduit le pays à sa ruine par leur avarice, leur corruption et leurs querelles internes sans fin.

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