Football et vision royale : comment la strategie nationale a transformé le sport en moteur de croissance économique ?

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Le retour des Lions de l'Atlas : une soirée riche en émotionsLe roi Mohammed VI a posé pour une photo-souvenir avec les membres de l'équipe nationale, le 20 décembre 2022, au Palais Royal de Rabat © MAP
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Le football est désormais bien plus qu’une discipline sportive : il s’impose comme un levier de développement économique, d’attractivité et de rayonnement international. Au Maroc, les performances des Lions de l’Atlas et les investissements réalisés dans les infrastructures illustrent cette nouvelle dynamique. Quels sont les ressorts économiques de cette stratégie ? Comment mesurer son retour sur investissement et ses effets sur l’économie nationale ? Dans cet entretien, le Professeur Mohamed Karim analyse les fondements du modèle marocain, décrypte ses mécanismes de financement et évalue les retombées attendues des grands rendez-vous sportifs, notamment la Coupe du monde 2030.

Dans ce nouvel entretien, le Professeur Mohamed Karim livre une analyse de l’économie du sport, la Stratégie nationale de développement footballistique portée par la vision royale et mise en œuvre par la Fédération royale marocaine de football, ainsi que le chainage logique de la politique publique sportive (inputs, outputs et outcomes), les outils quantitatifs d’analyse de l’économie du sport (Coûts-Bénéfices, SFC et MCEG), les modalités de financement du Complexe Mohammed VI de football et son retour sur investissement, les impacts économiques potentiels de la Coupe du monde 2030 pour le Maroc, et enfin, quelques exemples de pays ayant connu un essor économique grâce à l’organisation de la Coupe du Monde.

indicateur Pr karim Mohamed
Principaux indicateurs du secteur sportif © Professeur Mohamed Karim

Une vision royale au fondement de la stratégie sportive

Pr. Mohamed Karim, économiste à l'Université Mohammed V de Rabat
Pr. Mohamed Karim, Université Mohammed V de Rabat Faculté de Droit de Salé Membre du Comité Exécutif du réseau international EcoMod, USA. Spécialiste en Public Finance, Taxes and Treasury issues, ancien Inspecteur Divisionnaire au Ministère de l’Economie et des Finances (DTFE). Spécialiste en Modélisation des Finances et des Politiques Publiques et leurs évaluations © DR

-Le Brief : Professeur, on parle beaucoup de « modèle marocain » dans le football. D’où vient cette dynamique ?
-Pr. M. Karim : Elle procède d’abord d’une vision de long terme portée au plus haut niveau de l’État. Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu Le glorifie, a très tôt fait du sport, et du football en particulier, un axe structurant du développement du pays, au même titre que les infrastructures de base, l’éducation, la santé et la gouvernance. Cette impulsion Royale s’est traduite par des orientations claires : doter le Maroc d’infrastructures de niveau mondial, structurer la formation des jeunes talents, et positionner notre pays comme une plateforme sportive régionale pour l’Afrique. C’est cette vision qui a rendu possible, en amont, la construction d’un outil comme le Complexe Mohammed VI de Football.

-Le Brief : Et sur le plan spécifique et opérationnel, comment cette vision s’est-elle traduite en résultats ?
-Pr. M. Karim : C’est là qu’intervient la dimension de traduction bien réussie, portée par la Fédération royale Marocaine de football sous la présidence de monsieur Fouzi Lekjaa. La force du modèle marocain tient précisément à l’articulation entre une orientation stratégique de long terme et un pilotage spécifique et opérationnel rigoureux : programmation des investissements et leurs budgétisation et financements, suivi des chantiers, structuration des filières de formation, et gestion de la performance sportive en termes d’efficacité, d’efficience et d’économie (3 E). Cette continuité entre la vision et l’opérationnalisation explique les outcomes sportifs récents, qualification en quart de finale du Mondial, sacre continental, ne sont pas des accidents heureux mais l’aboutissement d’une trajectoire construite sur plusieurs années.

-Le Brief : Peut-on dire que cette gouvernance intégrée est un facteur différenciant par rapport à d’autres pays ?

-Pr. M. Karim : Oui, c’est un facteur déterminant. De nombreux pays disposent de ressources financières ou d’un vivier de talents comparable, mais peu réussissent à aligner aussi durablement la volonté politique, le financement des infrastructures et la gestion fédérale du football. Le cas marocain montre qu’une stratégie sportive nationale, quand elle est portée dans la durée et exécutée avec constance, produit des effets économiques mesurables, et pas seulement des satisfactions symboliques.

Évaluer les gains du sport : une approche quantitative

-Le Brief : Justement, comment un économiste, spécialiste en évaluation des finances publiques et des politiques publiques comme vous, mesure-t-il concrètement les gains générés par cette stratégie sportive ?
-Pr. M. Karim : Sur ce point, on mobilise plusieurs outils allant des méthodes économétriques, aux méthodes quasi-expérimentales jusqu’au modèles sophistiqués. Le premier outil est le ratio coût-bénéfice direct : on rapporte les gains financiers immédiats, primes de compétitions, droits télévisés, sponsoring, au montant investi dans les infrastructures. Le second est le taux de récupération du capital, ou payback ratio, qui mesure la vitesse à laquelle un investissement se rembourse. Le troisième, un peu plus sophistiqué, est le multiplicateur économique, qui capture les effets indirects sur des secteurs reliés comme le tourisme, le BTP ou les médias. Enfin, on peut construire un indice de capital-image, qui tente de quantifier la valeur immatérielle de l’exposition médiatique internationale, à l’aide de méthodes empruntées au marketing territorial.

En outre, des évaluations ex-ante sont conduites à l’aide des modèles économiques des modèles post Keynésiens à l’aide des Modèles Stock-Flux Cohérents (SFC) ou encore des modèles néoclassiques comme les Modèles d’Equilibres Général Calculables (MCEG) pour simuler les défis de durabilité : la rentabilité soutenue des investissements sportifs, la gestion de la dette liée à la construction des stades et le mode économique de leur exploitation post-2030.

-Le Brief : Pouvez-vous illustrer cela à partir des chiffres disponibles sur le Maroc ?
-Pr. M. Karim : Trois enseignements principaux données publiques disponibles. D’abord, un taux de récupération de capital de l’ordre de 68 % en une seule saison est exceptionnel pour ce type d’actif : dans la plupart des économies du football, l’amortissement d’une infrastructure de cette ampleur se compte en plusieurs années, pas en quelques mois.

Ensuite, même en retenant une hypothèse prudente de multiplicateur économique, entre 2,5 et 3, l’impact global sur l’économie nationale, tourisme, BTP, médias, dépasse largement le seul montant des primes sportives.

Enfin, la constance des résultats, CAN puis Mondial la même saison, réduit la variance statistique du modèle : ce n’est plus un pic isolé, mais une tendance, ce qui est précisément ce que recherche un économiste pour valider la robustesse d’une politique publique. Le multiplicateur économique est une estimation méthodologique standard en économie du sport, il n’est pas une donnée officiellement publiée et doit être interprété comme un ordre de grandeur indicatif, non comme une mesure certifiée.

Un impact économique qui dépasse le seul secteur sportif

-Le Brief : Au-delà des primes, quels sont les secteurs économiques qui bénéficient de ces succès sportifs ?
-Pr. M. Karim : Les effets se diffusent bien au-delà du football lui-même. Le secteur du tourisme profite d’une exposition médiatique internationale considérable, chaque match du Maroc étant une publicité gratuite pour la destination. Le secteur du Bâtiment et des Travaux publics bénéficie directement des chantiers d’infrastructures sportives et de leurs effets d’entraînement sur l’emploi. L’audiovisuel et les médias voient leur activité stimulée par la diffusion des compétitions. Enfin, l’image du Maroc à l’international, ce que les économistes appellent le capital de marque pays, se trouve renforcée, ce qui facilite indirectement l’attraction d’investissements étrangers dans des secteurs qui n’ont rien à voir avec le sport.

Un investissement qui commence à rapporter

Le Brief : Professeur, le Maroc vient d’encaisser plus de 31,5 millions de dollars grâce au parcours des Lions de l’Atlas au Mondial 2026. Comment analysez-vous ce chiffre ?
Pr. M. Karim : C’est un chiffre qui doit être lu comme le premier retour tangible d’une politique publique sportive assumée depuis plus d’une décennie. Ce montant, qui dépasse les 31 millions de dollars, correspond à la prime versée par la FIFA pour l’accession en quart de finale de la Coupe du monde organisée aux États-Unis. Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle ce retour sur investissement se matérialise : la Fédération royale marocaine de football engrange en quelques semaines une somme qui représente à elle seule la moitié du coût de construction du Complexe Mohammed VI de Football, estimé à 61 millions de dollars.

-Le Brief : Comment expliquez-vous que cette seule prime équivaille à la moitié du budget d’une infrastructure aussi ambitieuse ?
-Pr. M. Karim : Cela illustre un mécanisme d’amortissement accéléré rarement observé dans l’économie du sport africain. Un complexe comme celui de Mohammed VI n’est pas qu’une vitrine architecturale : c’est un outil de production de performance. Il forme les joueurs, structure l’encadrement technique, et in fine, produit des résultats sportifs qui se convertissent directement en recettes internationales. Le fait qu’une seule compétition rembourse la moitié de l’investissement initial en infrastructure montre que le modèle marocain a atteint un point de rentabilité que peu de fédérations, même européennes, peuvent revendiquer aussi vite.

-Le Brief : Justement, au total, peut-on parler de succès des politiques publiques sportives marocaines ?
-Pr. M. Karim : Sans hésitation. Ce que l’on observe est la validation empirique d’un choix stratégique de l’État : considérer le sport, et le football en particulier, comme un secteur d’investissement à part entière, au même titre que le tourisme ou les infrastructures de transport. Les résultats sportifs récents ne sont pas isolés de la politique publique d’infrastructures : ils en sont la conséquence directe. C’est un cas d’école de politique publique efficace où les inputs (le financement des infrastructures sportifs), les outputs (stades et autres constructions) et les outcomes/résultats sportifs sont bien corrélés et alignés.

Les modalités de financement des infrastructures sportives

-Le Brief : Concrètement, comment se structurent les modalités de financement de ces infrastructures, à l’image du Complexe Mohammed VI ?
-Pr. M. Karim : Ce type de projet repose généralement sur une architecture de financement mixte : une dotation budgétaire de l’État, mobilisée via le ministère de tutelle et la Fédération Royale Marocaine de Football, complétée par des mécanismes de partenariat avec des instances internationales comme la FIFA et la CAF, qui accompagnent financièrement les pays hôtes et les fédérations en développement.

On observe aussi un effet de levier : chaque dirham investi dans l’infrastructure crée un actif qui, une fois exploité, génère des primes de compétition, des droits télévisés, du sponsoring et de la billetterie, qui viennent à leur tour financer la prochaine génération d’infrastructures. C’est un cercle vertueux, à condition que la gouvernance du projet reste rigoureuse.

-Le Brief : Quel rôle joue l’organisation de grandes compétitions, comme la CAN ou la Coupe du Monde 2030, dans ce financement ?
-Pr. M. Karim : Un rôle central. L’organisation d’un événement majeur impose des standards d’infrastructure qui, une fois construits, restent un patrimoine national exploitable sur le long terme. Le Complexe Mohammed VI en est l’exemple parfait : conçu pour répondre aux exigences de la formation de haut niveau, il continuera à produire de la valeur bien après la fin des compétitions qui ont motivé sa construction. C’est une différence essentielle avec des infrastructures purement événementielles, qui deviennent des charges une fois la compétition terminée.

Expériences pays ayant organisé la Coupe du monde

-Le Brief : Pouvez-vous donner des exemples de pays ayant connu un décollage économique grâce à l’organisation de la Coupe du Monde ?
-Pr. M. Karim : Le premier cas d’école à évoquer est celui de l’Espagne. Sur un plan strictement économique, l’année 1982, était marquée par une conjoncture difficile pour l’Espagne : les comptes extérieurs espagnols étaient dégradés, essentiellement du fait du déficit commercial. Une forte dévaluation de la peseta était engagée à la fin de 1982, ce qui a favorisé, dès 1983, la reprise du tourisme et l’amélioration de la compétitivité des produits espagnols. La Coupe du monde en 1982 s’est inscrite moins comme un choc économique immédiat que comme un accélérateur d’infrastructures sportives et un puissant outil de communication. Les stades étaient rénovés, la couverture médiatique mondiale et la relance touristique amorcée dès 1983 dessinant un héritage qui se prolonge jusqu’aux grands événements internationaux organisés par le pays dans les décennies suivantes.

Le second exemple est celui du premier mondial organisé en Afrique du Sud en 2010 sur le continent africain. Les dépenses publiques ont atteint environ 33 milliards de rands (3,3 milliards d’euros), pour un impact économique estimé a posteriori à 1,5 milliard d’euros par le cabinet Grant Thornton, et jusqu’à 5,2 milliards de dollars de retombées selon certaines estimations gouvernementales. Le bilan reste contrasté : le pays a bénéficié d’infrastructures durables (routes, télécoms, dix stades) et d’un rebond du tourisme au-delà de 2010, sauf que plusieurs municipalités portent encore le coût d’entretien de stades sous-utilisés.

Je cite, évidemment le cas du Qatar en 2022 où l’investissement (plusieurs dizaines de milliards de dollars en stades, métro de Doha et hôtellerie) s’inscrit dans une stratégie de diversification économique post-hydrocarbures plutôt que dans une logique de rentabilité de l’événement seul. La FIFA a enregistré environ 15 milliards de dollars de chiffre d’affaires net sur ce cycle, et le Qatar a consolidé sa position de hub logistique et touristique régional, illustrant un usage de la Coupe du Monde comme accélérateur de projets d’infrastructure déjà planifiés dans le cadre de la Qatar National Vision 2030.

Le cas de la Corée du Sud / Japon en 2002 a été souvent cité souvent comme cas de retombées d’image plus que de rentabilité directe : les coûts de construction ont largement dépassé les recettes de l’événement, mais l’exposition médiatique a accéléré la reconnaissance internationale de marques et de destinations touristiques sud-coréennes et japonaises, dans une période de sortie de crise financière asiatique.

Pour le Maroc, les bénéfices les plus robustes de l’organisation de la Coupe du Monde, à mon avis, sont principalement indirects comme la consolidation de l’image internationale, l’accélération de projets d’infrastructure déjà nécessaires, la structuration institutionnelle du secteur sportif — plutôt qu’un gain financier net immédiat. C’est précisément pour cette raison que les stratégies les plus abouties (dont celle de notre pays avec le Complexe Mohammed VI) cherchent à ancrer l’événement dans un usage post-Mondial des infrastructures, condition jugée déterminante pour transformer l’investissement en héritage économique durable.

Pour synthétiser, la littérature économique tirée de la croissance endogène converge sur un point : les cas de « décollage » durable sont attribuables aux infrastructures notamment sportives et à d’autres secteurs connexes et à des secteurs transversaux comme l’éducation, la santé, la recherche scientifique et la gouvernance.

-Le Brief : Un mot de conclusion pour les lecteurs de Le Brief ?
-Pr. M. Karim : Le football marocain illustre aujourd’hui un cas rare où la vision stratégique de Notre Souverain et la traduction rigoureuse du Fédération Royale marocaine de football et du ministère délégué auprès du ministère de l’Economie et des Finances, chargé du Budget et l’évaluation quantitative des résultats convergent. Les chiffres ne mentent pas : un investissement structuré dans le sport, porté par une vision de long terme et exécuté avec méthode, peut générer un rendement économique que peu de secteurs publics parviennent à égaler.

Le message est simple : le sport n’est plus un poste de dépense dans le budget ou les politiques publiques, c’est devenu un poste d’investissement rentable. Le Maroc a construit une infrastructure, celle-ci a produit des résultats sportifs très satisfaisants, et ces résultats génèrent aujourd’hui des recettes qui dépassent, en quelques mois seulement, la moitié du coût de l’investissement initial. Peu de secteurs peuvent afficher un tel retour sur investissement, et c’est cette cohérence entre vision publique, financement et performance qui mérite d’être étudiée comme un modèle.

Mon vif souhait, en outre, est que les politiques publiques éducatives et sanitaires puissent suivre pour les cinq ans à venir le succès avéré des politiques publiques sportives.

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