Protection sociale : le modèle marocain peut-il dépasser ses fragilités structurelles ?

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Protection sociale : le gouvernement renforce santé et éducationProtection sociale illustration © DR

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Le HCP alerte sur une fragilité de fond du modèle social marocain : l’extension des droits ne suffira pas si l’économie reste dominée par l’informalité et si les femmes continuent d’être massivement éloignées du marché du travail. Dans un contexte de vieillissement accéléré, le rapport souligne que la soutenabilité des retraites et de la protection sociale dépend désormais d’une transformation plus large de l’emploi, de la formation et de la base contributive du pays. Décryptage.

Le Maroc a engagé ces dernières années une réforme d’ampleur de son système de protection sociale. Généralisation de l’Assurance maladie obligatoire, élargissement de la couverture, chantiers liés aux allocations sociales ; l’ambition affichée est celle d’un État plus protecteur, capable de réduire les vulnérabilités et de renforcer la cohésion sociale.

Mais un nouveau rapport prospectif du Haut-Commissariat au Plan (HCP) vient rappeler une évidence souvent reléguée au second plan : l’extension des droits sociaux ne suffira pas, à elle seule, à garantir leur soutenabilité. Tant que le marché du travail restera dominé par l’informalité et que la moitié de la population active potentielle demeurera largement sous-utilisée, l’architecture sociale du pays continuera de reposer sur une base contributive étroite et fragile.

Le document, nourri par les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat de 2024, insiste sur la convergence de trois dynamiques lourdes : la faiblesse persistante de l’activité féminine, le poids massif de l’emploi informel et le vieillissement accéléré de la population.

Pris séparément, chacun de ces phénomènes constitue déjà un défi majeur. Combinés, ils dessinent un scénario de pression croissante sur les systèmes de retraite, les finances publiques et les mécanismes de solidarité intergénérationnelle.

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Des inégalités qui s’installent dès l’entrée sur le marché du travail

Le premier constat est celui d’une sous-participation massive des femmes au marché du travail. En 2024, le taux d’activité féminin s’est établi à 19,1%, contre 68,6% chez les hommes. Un écart considérable, qui place le Maroc parmi les pays à plus faible participation féminine dans la catégorie des économies à revenu intermédiaire.

Autrement dit, une large part du capital humain féminin demeure en dehors du circuit productif formel, avec des conséquences directes sur les revenus des ménages, les recettes de cotisations et, à terme, les droits à pension.

Cette faiblesse ne se limite pas à l’accès à un emploi. Elle se prolonge dans la qualité même de l’insertion professionnelle. Selon le rapport, environ 70% des femmes qui travaillent évoluent dans des conditions informelles.

La comparaison avec les hommes, pour lesquels le taux d’informalité est également élevé, à 76,9%, ne doit pas masquer une différence importante, à savoir que les femmes sont davantage concentrées dans des activités non rémunérées, dans le travail familial non déclaré ou dans des occupations qui ne génèrent ni couverture sociale ni droits contributifs.

Les hommes, eux, occupent plus fréquemment des emplois informels rémunérés ou des formes de travail indépendant. La conséquence est nette ; le système économique absorbe la main-d’œuvre féminine de manière encore plus précaire, ce qui réduit d’autant la base des cotisations sociales.

Le HCP parle à ce sujet d’un « système d’inégalités cumulatives ». La formule résume bien le mécanisme à l’œuvre. Les inégalités commencent dès l’accès au marché du travail, se prolongent dans la qualité de l’emploi, puis se cristallisent au moment de la retraite.

Le rapport souligne que seulement 15% des femmes âgées de 60 ans et plus perçoivent effectivement une pension, contre 37% des hommes. L’écart, déjà important, reflète une réalité connue mais rarement mesurée avec autant de netteté : les discriminations d’accès à l’emploi et à la formalisation produisent des effets durables, qui se répercutent des décennies plus tard dans la vieillesse.

Le rapport va plus loin en rappelant qu’en 2020, le ratio femmes-hommes des pensions n’était que de 11,1%. En pratique, cela signifie que les pensions des femmes étaient, en moyenne, très inférieures à celles des hommes.

Cette situation ne relève pas seulement d’une question de niveau de revenus. Elle pose un problème de justice sociale, mais aussi de stabilité du système, puisqu’elle contribue à maintenir une partie de la population âgée dans une dépendance plus forte aux solidarités familiales ou à l’aide publique.

Les disparités ne sont pas seulement entre hommes et femmes. Elles existent aussi au sein même de la population féminine, en fonction du niveau d’éducation. Le rapport montre que les trajectoires d’emploi et de chômage divergent fortement selon le diplôme.

Dans un scénario de réforme intégrée, les femmes diplômées du supérieur verraient leur chômage reculer de 5,3 points à l’horizon 2070, tandis que les femmes sans diplôme, ou faiblement scolarisées, connaîtraient au contraire des hausses de chômage de 5 points et de 7,1 points selon les cas.

Cette projection montre en effet que les politiques d’inclusion ne produisent pas les mêmes effets selon le niveau de qualification, et peuvent même accentuer les écarts si elles ne sont pas accompagnées d’un élargissement de la demande de travail formel.

L’informalité, principal frein à l’élargissement de la base contributive

Le second pilier du diagnostic du HCP concerne l’informalité. Là encore, le phénomène n’est pas nouveau, mais sa persistance le rend structurel. L’emploi informel représenterait encore plus des trois quarts de l’emploi total au Maroc et concernerait plus de deux millions d’unités de production. Cela se traduit par une faible couverture sociale, une exposition accrue à la précarité et une difficulté chronique à élargir l’assiette des cotisations.

Le rapport insiste que l’informalité ne doit pas être lue uniquement comme une frontière entre deux types d’emploi, formel et informel. Elle fonctionne plutôt comme un système en soi, profondément enraciné dans l’organisation du tissu productif, l’ampleur du travail indépendant, la faiblesse de la création d’emplois stables et les difficultés de contrôle.

En ce sens, réduire l’informalité ne relève pas simplement d’une décision réglementaire. Cela suppose des transformations économiques plus profondes, notamment dans la structure de l’offre d’emploi, la productivité des entreprises et la capacité du secteur formel à absorber de nouveaux actifs.

Les simulations présentées par le HCP sont particulièrement éclairantes, car elles montrent les limites des réponses partielles. Ainsi, une hausse de la participation féminine au marché du travail produit certes la plus forte progression de l’emploi des femmes, avec un gain de six points.

Mais cette amélioration est en partie absorbée par des effets négatifs : plus des deux tiers des nouveaux emplois créés se retrouvent dans l’informel, le chômage féminin augmente de 6,2 points et la formalisation recule de 8,3 points. Autrement dit, favoriser l’entrée des femmes sur le marché du travail sans créer suffisamment d’emplois formels risque de déplacer le problème plus que de le résoudre.

Le même constat vaut pour les réformes axées uniquement sur l’éducation. Elles améliorent la formalisation des emplois féminins de 3,6 points, mais entraînent aussi une hausse du chômage, faute de capacité suffisante du secteur formel à absorber l’afflux de diplômés. Là encore, le rapport met en lumière un déséquilibre souvent observé dans les économies où l’offre de formation progresse plus vite que la structuration de la demande de travail.

Le HCP met également en garde contre les politiques répressives contre l’informalité lorsqu’elles ne sont pas accompagnées d’une expansion du formel. Des sanctions appliquées sans développement parallèle de l’activité déclarée pourraient, selon les simulations, détruire de l’emploi et accroître le chômage, au lieu de produire des gains productifs durables.

Par ailleurs, la transition vers la formalité ne peut pas être décrétée uniquement par le haut. Elle exige des incitations, des débouchés, un environnement d’affaires plus favorable et une meilleure adéquation entre compétences et besoins du marché.

Lire aussi : Protection sociale : ce que le Maroc a changé en 2023-2024

Le vieillissement démographique, une pression croissante sur les équilibres sociaux

À cette fragilité structurelle s’ajoute une troisième pression, plus silencieuse mais potentiellement décisive : le vieillissement démographique. Le Maroc entre dans une phase de transition rapide de sa structure par âge.

La part des personnes âgées de 60 ans et plus, estimée à 9,4% en 2014, devrait atteindre 23,2% en 2050. Dans la même veine, le ratio de dépendance des personnes âgées, actuellement autour de 20%, pourrait grimper à 39,4% à l’horizon 2050, dépassant celui des jeunes générations.

Ce basculement n’est pas anodin. Il implique davantage de pensions à servir, davantage de dépenses de santé, et une pression accrue sur les familles, qui restent au Maroc un pilier essentiel de la protection sociale informelle.

Le rapport souligne que l’allongement de l’espérance de vie transforme progressivement des déficits d’accumulation passés en engagements futurs croissants pour les finances publiques et les solidarités familiales. En d’autres termes, une société qui vit plus longtemps doit financer plus longtemps ses droits sociaux, alors même que sa base contributive n’augmente pas au même rythme.

Le risque est connu ; si la population active cotisante progresse trop lentement, tandis que le nombre de bénéficiaires augmente rapidement, l’équation devient difficile à tenir. C’est précisément ce que le HCP semble vouloir rappeler en plaçant dans la même analyse la question du travail des femmes, celle de l’informalité et celle du vieillissement.

Il ne s’agit pas de trois dossiers distincts, mais d’un même problème structurel : comment élargir la base productive et contributive d’un pays tout en assurant une protection sociale plus inclusive ?

La réponse esquissée par le rapport repose sur une approche coordonnée. Le HCP plaide pour des réformes articulant développement de la demande de travail formel, amélioration de l’appariement entre formation et emploi, restructuration du système éducatif et politiques plus volontaristes en faveur de la participation économique des femmes.

L’idée n’est pas seulement de corriger des inégalités, mais de consolider un modèle social qui, sans élargissement de sa base productive, risque de se heurter à ses propres limites.

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