Certains ont encore en travers de la gorge le traumatisme de l’an dernier. D’autres regrettent que le sacrifice ne soit pas dispensé cette année aussi. Mais 1447, c’est une autre paire de cornes. Le ciel a enfin ouvert les vannes, le Maroc est plus vert qu’une pub’ pour du thé, et les statistiques officielles nous révèlent que plus de 32 millions de têtes de bétail gambadent dans nos plaines. De quoi inonder le marché, non ? Oui… mais à quel prix ? Pas à la portée de tous.

Avatar de Sabrina El Faiz

Temps de lecture :

A
A
A
A
A

Les experts de l’ANOC (Association nationale ovine et caprine) et les pontes du ministère sont formels nous vendent du rêve avec leurs chiffres. Selon eux, le cheptel national s’est refait une santé de fer. On parle de 30,6 millions de têtes recensées en août 2025, grimpant jusqu’à 32,8 millions pour cette saison. C’est colossal !

On pourrait presque croire que le mouton va tomber du ciel, et c’est presque le cas ! Les pluies de l’hiver 2025-2026, les plus généreuses depuis 1981, ont transformé le pays en un immense buffet à volonté pour les ovins.

Pourtant, quand on se rend aux marchés, le butin est beau, mais la laine soyeuse ne saurait cacher le montant qui surchauffe. Un mouton, ça mange, et pas qu’un peu, environ 1,5 kg d’aliments par jour, sans compter la paille et la luzerne qui se font rares avant les récoltes. L’éleveur voit ses factures de compléments alimentaires grimper, et il n’est pas là pour faire de la philanthropie.

La géographie du portefeuille : dis-moi où tu habites, je te dirai combien tu saignes

Si vous avez le malheur de vouloir acheter votre bête à Casablanca, préparez les sels. La capitale économique, fidèle à sa réputation, reste le terrain de jeu préféré des prix records. Pour un agneau de poids moyen, il faut compter entre 3.000 et 7.000 dirhams. Si, si 7.000 dirhams. A ce prix-là, on s’attendrait presque à ce que le mouton fasse réviser nos enfants.

Le Sardi, star incontestée des étals, justifie toujours un supplément de prestige qui peut faire grimper la note jusqu’à 9.000 dirhams pour les spécimens de concours. A Rabat ou Tanger, ce n’est guère mieux, avec des fourchettes oscillant entre 2.800 et 6.500 dirhams. Pour trouver un semblant de bon sens économique, il faut s’éloigner du bitume.

Dans les zones rurales, là où le transport ne vient pas alourdir la facture, on peut encore dénicher des bêtes entre 2.500 et 4.000 dirhams, apprend-on auprès des éleveurs. Les familles les plus modestes, elles, se tournent vers les agneaux standards ou les petits gabarits, qui commencent autour de 1.500 à 2.200 dirhams dans certains souks de campagne. Mais attention, à 1.500 dirhams en 2026, on est plus proche du gros chat que du bélier de compétition ! On dit ça, on ne dit rien.

Le tableau des horreurs (ou des espoirs) : les fourchettes par région

Pour y voir plus clair, il faut regarder les chiffres froids, loin des bêlements et des négociations musclées.

Casablanca et sa périphérie : c’est le sommet de la pyramide. Ici, l’agneau d’abattage de poids moyen à élevé se négocie entre 3.000 et 7.000 dirhams. Pour les amateurs de l’excellence, le Sardi bien « fini » peut même faire exploser les compteurs bien au-delà de ces chiffres.

Rabat-Salé-Kénitra : un cran en dessous, mais toujours tendu. On oscille entre 2.800 et 6.500 dirhams. La proximité des fermes du Gharb permet une offre variée, mais la demande de la capitale maintient les prix dans la stratosphère.
Tanger et Tétouan : le Nord ne fait pas de cadeaux. Comptez entre 2.800 et 6.200 dirhams. La demande urbaine y est extrêmement forte.

Marrakech : la cité ocre suit le mouvement avec des tarifs allant de 2.700 à 6.200 dirhams. Ici, la race et la période d’achat font toute la différence.

Fès et Meknès : c’est peut-être le bon plan pour ceux qui acceptent de faire quelques kilomètres. Avec des prix entre 2.600 et 5.800 dirhams, cette région offre un excellent compromis prix/qualité grâce à un réseau d’éleveurs locaux très dense.

Agadir et le Souss : plus modéré, le marché tourne autour de 2.500 à 5.500 dirhams hors pic de demande.

Zones rurales (les campagnes) : c’est ici que bat le cœur de la « bonne affaire ». En achetant directement chez le kessab, on évite les chenaqa et les frais de transport urbains. Le mouton y coûte entre 2.500 et 4.000 dirhams. C’est le prix réel, sans les fioritures de la ville.

Le baromètre du boucher et la dictature du kilo

Il y a une règle que tous les vieux de la vieille connaissent, mais que le citoyen lambda oublie, le prix du mouton de Aïd al-Adha est indexé sur l’étal du boucher du quartier. Prenons Casablanca en ce printemps 2026, la viande ovine au détail se vend entre 140 et 160 dirhams le kilo.

Partant de là, le calcul est vite fait pour l’acheteur averti. Un mouton vivant a un rendement en viande d’environ 50% (on enlève la peau, les pattes, le sang, et tout ce qui ne finit pas sur le grill). Si vous achetez un mouton de 50 kg sur pied à 3.000 dirhams, il vous donnera environ 25 kg de viande. Coût réel ? 120 dirhams le kilo. Tant que le boucher vend son kilo à 150 dirhams, votre mouton à 3.000 dirhams est une affaire, on est d’accord.

Le marché est ainsi fait, les prix du vivant et du détail convergent à l’approche de la fête. La hausse soudaine chez les bouchers deux semaines avant la fête (souvent +10 à 20%) est un genre d’ancrage psychologique qui vient valider la cherté des moutons au souk. Si la viande est chère à la découpe, le citoyen finit par accepter que son mouton vivant le soit aussi.

sondage aid mlouton

A la question « avec les prix actuels des moutons, que comptez-vous faire pour Aïd Al-Adha ? », les lecteurs de Le Brief dessinent un paysage assez fragmenté. Une majorité choisit encore d’acheter un mouton malgré tout, signe d’un attachement au rituel. Juste derrière, presque au même niveau, une part importante préfère temporiser et parier sur une baisse des prix à l’approche de Aïd al-Adha. Le recours au boucher s’impose également comme une option solide, traduisant une adaptation plus pragmatique. Enfin, une minorité non négligeable envisage des alternatives collectives, comme le partage du budget en famille, révélant de nouvelles formes d’organisation face à la contrainte économique.

Les prédateurs du souk et la valse des camions

Lors du Salon international de l’Agriculture de cette année, les éleveurs ont expliqué à LeBrief que l’abondance est là et que les prix ne sont donc pas justifiés. A un détail près, celui des chenaqa, ces intermédiaires qui pullulent dans les derniers jours, guettant la moindre hésitation de l’acheteur pour faire sauter les prix. Ces types-là ne connaissent rien à l’élevage, mais tout à la spéculation. Ils achètent tôt, stockent, et revendent quand le père de famille est aux abois, à quelques heures de la fête. Mais c’est du quitte au double, voilà pourquoi certains éleveurs nous ont conseillé d’attendre le dernier moment pour négocier.

Et puis, il y a le facteur diesel. En 2026, le litre de gasoil tourne autour de 15 dirhams. Chaque kilomètre parcouru par le camion qui descend les moutons du Moyen-Atlas vers les villes côtières est facturé au consommateur final. Entre le prix de l’aliment (le mouton mange même quand il est dans le camion) et le carburant, l’éleveur a bon dos quand on l’accuse de s’enrichir sur le dos des pauvres gens.

L’Etat à la rescousse ?

Pour éviter l’explosion sociale, le gouvernement a sorti l’artillerie lourde. On parle de 5,2 milliards de dirhams déjà versés pour la reconstitution du cheptel et le soutien aux éleveurs. Au total, 325.000 éleveurs ont reçu des aides directes pour payer le fourrage et préserver les femelles reproductrices. Une deuxième tranche d’aide a été versée en avril 2026.

C’est louable, mais le citoyen moyen, lui, se demande où passe cet argent quand il voit les prix stagner à des niveaux historiques. “La deuxième tranche d’aide ne nous pas franchement aidée, vu qu’il y avait des critères plus stricts que la première tranche”, explique un éleveur à LeBrief lors du SIAM 2026. En effet, les mâles n’étaient pas subventionnés pour la seconde tranche, elle a donc été moins conséquente que la précédente.

L’offre dépasse la demande cette année, c’est un fait établi. Mais la baisse spectaculaire tant espérée n’a pas eu lieu. Pourquoi ? Parce que le coût de la vie a redéfini le prix normal. Un mouton à 2.000 dirhams en 2026, c’est devenu le Graal, alors que c’était le standard il y a quelques années.

Acheter ou ne pas acheter ?

La pression sociale reste le moteur principal de ce marché. Après l’année blanche de 1446, personne ne veut rater le coche. Mais pour un foyer tournant au salaire minimum, mettre 3.000 ou 4.000 dirhams dans une bête relève du saut à l’élastique sans élastique ! Certains appellent au boycott, d’autres à une vente obligatoire au kilo pour plus de transparence.

En attendant cette révolution qui ne viendra probablement pas cette année, les éleveurs nous conseillent tous la même chose, soit acheter assez tôt, soit au dernier moment, mais vraiment dernier moment, et aller directement chez l’éleveur à la campagne. Car une fois que le marché s’emballe, la raison quitte le souk, et c’est le portefeuille qui finit sacrifié sur l’autel de la tradition.

Défilé et typologie des races

Si vous pensiez qu’un mouton n’est qu’une boule de laine sur quatre pattes destinée à finir en brochettes, c’est que vous n’avez jamais mis les pieds dans un souk à quinze jours de la fête. Le choix de la bête est un exercice qui mélange expertise vétérinaire de comptoir et démonstration de réussite. Dans ce grand défilé de mode ovin, toutes les races ne se valent pas, et votre portefeuille va vite comprendre pourquoi un regard peut coûter deux mois de salaire.

L’aristocratie de la bergerie : Sardi et Bargui en tête d’affiche

Au sommet de la pyramide alimentaire, et budgétaire, trône l’indéboulonnable Sardi. C’est la star, la Ferrari du pâturage. Avec sa taille imposante, son museau blanc et surtout ses fameuses lunettes noires autour des yeux, il joue les rockstars dans les enclos. Mais le Sardi n’est pas juste beau sur les photos WhatsApp envoyées à la famille, il possède une conformation qui fait grimper les enchères. Sa carcasse est réputée pour sa finesse et son rendement.

C’est cette réputation d’excellence qui dicte les prix les plus fous du marché. En 2026, si vous visez un spécimen bien fini, entendez par là un bélier qui a passé ses journées à se dorer la pilule en mangeant le meilleur grain, préparez-vous à une sérieuse hémorragie financière.

Les bêtes de concours peuvent ainsi flirter avec les 9.000 dirhams. Pour le kessab, le Sardi est une valeur refuge (oui, comme l’or), il sait que le prestige attaché à cette race permet de justifier un supplément de prix systématique par rapport à n’importe quel croisé commun.

Juste à côté, le Bargui ne démérite pas. Moins bling-bling que le Sardi, certes, mais tout aussi recherché, il incarne une forme de luxe plus sobre, mais tout aussi onéreuse. Ces deux races saturent le haut de gamme et créent une tension permanente sur les prix dans les grandes villes comme Casablanca, où l’on préfère parfois sacrifier ses vacances pour ne pas rater le beau mouton.

Face à cette hégémonie qui vide les poches, une partie des consommateurs commence à lorgner vers des alternatives régionales plus rationnelles. La race Timhdit, originaire du Moyen-Atlas, ou la Dmane, connue pour sa prolificité, offrent des options souvent plus équilibrées pour qui sait regarder au-delà du prestige.

L’examen technique

Acheter un mouton, c’est aussi se transformer en expert technique le temps d’une matinée. Pour éviter les bêtes sédentaires engraissées à la va-vite dans des garages obscurs, les habitués ont une méthode infaillible. L’examen commence par la tête : on inspecte les dents pour vérifier l’âge, le museau doit être propre, et la laine ne doit pas se détacher par poignées, signe d’une mauvaise santé ou d’une carence.

On tâte le poitrail qui doit être plein et le dos qui doit être large. Mais le véritable secret des connaisseurs se trouve plus bas, au niveau des sabots. Des onglons trop longs ? C’est le signal d’alarme, cela signifie que le mouton est resté sédentaire, qu’il n’a pas foulé les pâturages et qu’il n’a fait aucun exercice. Un mouton qui n’a pas marché, c’est un mouton dont la viande risque d’être trop grasse et sans saveur.

Enfin, l’épreuve de force : on tire l’animal. S’il résiste avec vigueur, c’est qu’il est en forme. S’il se laisse traîner comme un vieux tapis, passez votre chemin. Cet examen minutieux est essentiel, car le poids vif que vous payez est un investissement risqué. Et rappelez-vous qu’au final, la viande ne représente que 45 à 55% du poids total de l’animal. Payer le prix fort pour une bête qui n’est que laine et os est l’erreur fatale du débutant.

pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire