Deux jours après le drame de Casablanca, une autre scène s’ouvre, cette fois tournée vers l’international. Le 9 avril 1947, à Tanger, feu le sultan Mohammed V brise le silence diplomatique et affirme, devant le monde, le droit du Maroc à l’indépendance. Une parole fondatrice, née dans l’ombre de la répression.

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Le 10 avril 1947 au matin, Tanger ne ressemble à aucune autre ville du Maroc. Internationale, cosmopolite, observée de toutes parts, elle devient le théâtre d’une déclaration très attendue. Deux jours après les violences de Casablanca, le pays retient son souffle. Le Sultan a maintenu sa visite et avec elle, une promesse : celle de dire, enfin, ce qui ne pouvait plus être tu.

Le voyage commence dans une atmosphère lourde. Le souvenir du 7 avril est encore vif. A Casablanca, les quartiers populaires portent les stigmates d’une répression brutale. Le message des autorités coloniales était limpide : dissuader, intimider, empêcher. Mais il n’a pas produit l’effet escompté.

Au contraire.

7 avril 1947, Casablanca : chronique d’un jour de sang et d’indépendance

Le 9 avril 1947, feu le sultan Mohammed V quitte Rabat à bord du train royal. A chaque étape, la ferveur populaire déjoue les calculs. A Souk Larbaa, Ksar El Kébir, Assilah, des foules se pressent, massées le long des rails, venues apercevoir un Souverain qui, en quelques jours, a incarné une résistance.

Ce voyage n’est pas anodin, car il est déjà, en lui-même, une réponse. Car Tanger, à cette époque, n’est pas une ville comme les autres. Sous statut international, elle échappe en partie à l’emprise directe du protectorat français. Elle est un carrefour d’influences, un espace diplomatique où se croisent consuls, représentants étrangers et observateurs internationaux. C’est là que la parole marocaine peut porter au-delà de ses frontières.

Et c’est précisément pour cela que le Sultan s’y rend. A son arrivée, l’accueil est à la hauteur de l’événement. La foule est dense, dans les rues, une même attente, entendre ce qui, jusque-là, n’avait été formulé qu’à demi-mot.

Dans les jardins de la Mendoubia, le moment vient…

Face aux représentants des puissances étrangères, aux autorités administratives et à une population rassemblée dans une même communion, feu le sultan Mohammed V prend la parole. Le discours est mesuré, soigneusement construit. La détermination est sans équivoque.

Le Sultan ne parle pas en Souverain sous protectorat, mais en chef d’une Nation.

Il évoque l’unité du Maroc, du Nord au Sud. Il insiste sur les droits inaliénables de son peuple. Et surtout, il affirme, sans rupture brutale mais sans ambiguïté, la volonté d’indépendance. Dans un monde encore marqué par la Seconde Guerre mondiale, où les empires coloniaux commencent à vaciller, ces mots trouvent un écho particulier.

Les droits du peuple marocain ne peuvent se perdre et ne se perdront jamais 

La phrase inscrit la question marocaine dans le champ international. Elle transforme une revendication nationale en enjeu politique global.

Mais les événements du 7 avril à Casablanca, encore dans toutes les mémoires, donnent à cette parole une gravité particulière. Derrière chaque mot, il y a une douleur, une injustice encore vive. Et peut-être est-ce cela qui lui donne sa force.

Car loin de se limiter à une déclaration, la visite de Tanger devient un moment fondateur. Elle consacre une alliance : celle du Trône et du Peuple. Une symbiose qui, dans les années à venir, constituera l’un des piliers de la lutte pour l’indépendance.

Autour du Sultan, une génération se dessine déjà. Le jeune roi Hassan II, alors prince héritier, observe, apprend, accompagne. A leurs côtés, d’autres figures, d’autres voix, contribuent à esquisser les contours d’un Maroc en devenir.

La visite se poursuit les jours suivants. Le 11 avril, à la grande mosquée de Tanger, feu le sultan Mohammed V prononce le prêche du vendredi, appelant à l’attachement aux valeurs religieuses et à l’ancrage dans le monde arabo-islamique. Là encore, le message est double : spirituel et politique, enraciné et ouvert.

Princesse Lalla Aicha
La princesse Lalla Aicha prononce un discours en français lors de la fête des écoles des filles musulmanes à Tanger, Maroc, le 16 avril 1947 © Keystone-France/Gamma-Rapho via Getty Images)

Dans le même temps, la princesse Lalla Aïcha prend la parole à Dar El Makhzen. Elle y évoque l’éducation, notamment celle des femmes, soulignant leur rôle dans la construction de la société. Un discours en avance sur son temps, qui élargit encore le sens de cette visite.

Dans les mois et les années qui suivent, les résultats se font sentir. La position marocaine gagne en visibilité. Le mouvement national se renforce. Et surtout, une conviction s’ancre durablement : celle que la liberté est proche.

Certes, le chemin reste long. Il passera par des crises, des répressions, des exils. Mais le 10 avril 1947 aura marqué un point de non-retour.

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