Chaque année, les cortèges du 1er mai s’élancent dans les artères des villes, au rythme des slogans syndicaux. Si cette journée est aujourd’hui un jour chômé et payé, elle est surtout l’héritière d’une épopée mondiale née dans le sang à Chicago et d’un combat singulier au Maroc, où la revendication sociale s’est longtemps confondue avec le cri pour l’indépendance.

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Le 1er mai est une mémoire vivante. Pour comprendre la ferveur qui anime encore les centrales syndicales comme l’UMT ou la CDT, il faut remonter aux racines d’un slogan historique : « 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisir ». Ce fameux « triple 8 » a façonné le monde moderne, mais son application au Maroc raconte une histoire de résistance contre le protectorat, d’émancipation des femmes et de mutations profondes face à la mondialisation.

Du massacre de Chicago à la reconnaissance internationale

Tout commence en 1886, de l’autre côté de l’Atlantique. Le 1er mai, près de 350.000 travailleurs américains cessent le travail pour exiger la journée de huit heures. A Chicago, épicentre de la contestation, les manifestations virent au drame, la police charge, une bombe explose, et la répression de Haymarket fait des morts des deux côtés. Le mouvement ouvrier mondial vient de trouver ses martyrs.

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Le premier tract appelant à se rassembler le 4 mai 1886 à Haymarket Square. La phrase Travailleurs, armez-vous et venez en force ! ne figure plus dans la seconde édition © Archives

En 1889, l’Internationale socialiste réunie à Paris décide de faire du 1er mai une journée de mobilisation internationale. Le slogan est simple et traverse les frontières. Pourtant, au Maroc, il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour que ce vent de révolte sociale s’installe durablement sur le sol national.

1951 : le baptême du feu au stade Père Jégo

Sous le protectorat, le syndicalisme pour les Marocains est une activité interdite ou, au mieux, étroitement surveillée. La première véritable célébration du 1er mai au Maroc remonte à 1951. Dans un Casablanca sous tension, des syndicats alors clandestins organisent un rassemblement au stade Père Jégo.

Pour les ouvriers marocains, la dignité au travail est indissociable de la souveraineté nationale. La manifestation est rapidement dispersée par les autorités coloniales, mais le message est passé, le mouvement ouvrier sera le fer de lance de la libération. En 1955, quelques semaines avant l’indépendance, la création de l’Union marocaine du travail (UMT) marque un tournant. Le défilé de cette année-là arbore trois mots d’ordre fondateurs : Union, Indépendance, Démocratie.

Les sardinières de Safi et l’éveil du syndicalisme féminin

Daniele Paolini

L’histoire du travail au Maroc possède aussi un visage féminin, souvent occulté. Dès les premières années de l’indépendance, les travailleuses marocaines, notamment dans les conserveries de Safi ou l’industrie textile, mènent des combats acharnés. Les « sardinières » de Safi travaillaient alors jusqu’à 10 heures par jour dans des conditions précaires, avec des salaires nettement inférieurs à ceux des hommes.

C’est dans ce contexte que naît, en 1962, l’Union progressiste des femmes marocaines (UPFM), sous l’égide d’Amina Amor et Zhor El Ouriachi. Leurs revendications sont d’une modernité frappante : suppression du « salaire féminin » (le salaire minimum des femmes représentait alors une fraction de celui des hommes), création de pouponnières gratuites pour permettre aux mères de travailler et droit à la formation professionnelle. Elles luttaient pour que la femme ne soit plus simplement une « aidante » familiale, mais une actrice à part entière de l’économie nationale.

Des années de plomb au dialogue social

Après l’indépendance, le 1er mai devient un baromètre des tensions politiques. Les années 1980 et 1990 voient des mobilisations massives, parfois réprimées, où les syndicats réclament des libertés publiques autant que des hausses de salaires. A partir des années 2000, le style change. On entre dans l’ère du « dialogue social ».

Cependant, le fossé semble se creuser entre les structures traditionnelles et les nouvelles réalités du terrain. Si l’UMT, la CDT ou l’UGTM restent des interlocuteurs incontournables face au gouvernement, elles peinent parfois à capter les aspirations d’une jeunesse confrontée à l’informel ou à « l’ubérisation » du travail.

Aujourd’hui, le 1er mai grandit dans un monde où le télétravail, les plateformes numériques et la mondialisation redéfinissent les frontières de l’entreprise, le logiciel syndical hérité des années 1970 semble parfois à bout de souffle. Le travailleur n’est plus seulement une figure de l’usine, il est devenu un auto-entrepreneur précaire ou un salarié dont le temps libre est grignoté par les emails à toute heure.

Les revendications de 2026 portent sur la revalorisation du SMIG, la réforme des retraites et le droit de grève, des sujets qui traînent souvent sur la table des négociations.

Toutefois, 1er mai ou pas, il est bon de rappeler qu’aucun droit social n’est jamais définitivement acquis.

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