Carburants : des écarts de prix qui interrogent le fonctionnement du marché
Carburants. © DR
A
A
A
A
Dans une lecture fondée sur les données de prix du pétrole, du gasoil à faible teneur en soufre et du taux de change dollar-dirham, Amin Bennouna, expert en énergie, soutient que le marché marocain des carburants a connu, en mars et début avril 2026, une séquence de hausses jugée prématurée au regard de l’évolution réelle des cours internationaux.
Selon cette analyse, ces mouvements se sont traduits par une augmentation cumulative de 3,6 dirhams par litre depuis fin février 2026, après deux relèvements successifs : 2 dirhams le 16 mars, puis 1,6 dirham supplémentaire à partir du 1ᵉʳ avril.
L’argument central développé par Bennouna repose sur un constat de décalage entre les stocks disponibles, les prix d’importation et les prix affichés à la pompe.
Des stocks constitués avant la flambée
Le 18 mars, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable annonçait 53 jours de stock. Le 1ᵉ avril, la ministre évoquait encore 47 jours de stock. Pour l’expert, ces éléments indiquent que le gasoil mis sur le marché au cours de cette période avait été acheté plusieurs semaines auparavant, à un moment où le cours du pétrole brut restait sous le seuil de 70 dollars le baril.
En d’autres termes, les carburants écoulés à la pompe ne reflétaient pas nécessairement les cotations les plus récentes, mais des cargaisons acquises dans un contexte de prix antérieur.
Cette temporalité est au cœur de son raisonnement. Bennouna affirme que les distributeurs n’appliquent pas le principe du FIFO (First in, first out), soit « premier entré, premier sorti », en période de hausse, ce qui leur permettrait selon lui de répercuter rapidement sur les prix de vente des hausses encore non intégrées dans leurs stocks.
Il estime que cette logique favorise une transmission accélérée des tensions internationales vers le consommateur marocain. L’expert va jusqu’à relever que les distributeurs ont augmenté leurs prix « du même montant », sans que cela puisse, selon lui, être expliqué autrement que par une concertation implicite.
Lire aussi : Carburants : augmentations des prix à partir du 30 mars 2026 à minuit
Un décalage temporel qui fausse la lecture des prix
L’analyse de Bennouna s’appuie sur une lecture graphique des évolutions récentes, mettant en parallèle trois séries de données relevées au fil du temps : le prix TTC du gasoil à Casablanca, le taux de change du dollar américain face au dirham, et le cours international du gasoil à basse teneur en soufre observé quarante-deux jours plus tôt. Ce décalage temporel, dit-il, offrirait la meilleure synchronisation entre les pics et les creux des marchés internationaux et les mouvements constatés à la pompe. Selon l’expert, les singularités des deux courbes (les hausses et les baisses marquantes) restent alignées de juin 2021 à mars 2026, avec une anticipation d’environ quatre semaines sur les deux dernières hausses observées.
À partir de là, l’expert construit une relation statistique entre le prix affiché au litre et le cours international du gasoil, converti en dirhams et décalé de six semaines. Selon sa formule, le prix final inclurait une taxe intérieure de consommation fixée à 2,42 dirhams par litre, à laquelle s’ajouterait une composante variable englobant la marge brute et la TVA.
Sa méthode des moindres carrés aboutit, d’après lui, à une corrélation de 81,64%, ce qui suggérerait une forte dépendance entre les prix domestiques et les conditions de marché internationales, tout en laissant apparaître des écarts notables à certains moments.
C’est précisément dans ces écarts que Bennouna voit la zone grise du système. Il évoque une ellipse « anormalement élevée » entre le 16 mars et le 1ᵉʳ avril, qu’il interprète comme une surévaluation des prix par rapport au comportement général observé sur les quatre ans et demi allant de juillet 2021 à février 2026.
La libéralisation des carburants sous critique
Cette lecture le conduit à une critique plus large du cadre de régulation marocain. Depuis la libéralisation des prix des carburants, les distributeurs disposent d’une marge de manœuvre importante dans la fixation des tarifs.
Pour Amin Bennouna, cette liberté a montré ses limites, notamment dans les phases de tension internationale où les hausses sont plus rapides que les baisses. L’expert estime que la situation actuelle illustre les travers d’un système dans lequel les acteurs privés peuvent, selon lui, répercuter sans retenue des chocs de marché, voire les amplifier, au détriment du pouvoir d’achat et de l’activité économique.
Il rappelle aussi que le gouvernement a décidé, dès le 20 mars, de subventionner les transports. Cette mesure, selon son analyse, a permis d’atténuer en partie l’impact des deux hausses successives du gasoil sur le secteur du transport. Mais elle ne répond pas, juge-t-il, à la question de fond : fallait-il laisser les prix grimper aussi vite alors qu’une partie des stocks disponibles avait été achetée avant la flambée des cours ?
À ses yeux, l’expérience de la crise de 2022 aurait dû servir d’alerte et conduire les pouvoirs publics à réagir plus tôt, en encadrant davantage le mécanisme de transmission des variations internationales vers le marché intérieur.
Le raisonnement se place ainsi à la croisée de plusieurs enjeux. D’abord, celui de la protection du consommateur, exposé à des variations qui touchent directement le coût du transport, des biens alimentaires et de nombreuses activités dépendantes du gasoil. Ensuite, celui des finances publiques, qui doivent absorber indirectement certaines conséquences sociales ou sectorielles par des soutiens ciblés, comme dans le cas du transport. Enfin, celui de la concurrence, dans un marché où la liberté tarifaire n’exclut pas, selon ses détracteurs, un alignement des comportements commerciaux difficile à expliquer uniquement par les lois du marché.
Lire aussi : Prix des carburants : nouvelle hausse dès le 1er avril
Transparence des coûts et limites de l’analyse
L’analyse d’Amin Bennouna pose aussi une question de méthode. Dans un secteur aussi sensible que celui des carburants, la transparence sur les coûts d’importation, les niveaux de stock, les délais de rotation et les marges commerciales devient essentielle pour juger de la pertinence des prix affichés.
En l’absence de visibilité complète sur ces paramètres, le débat public se nourrit souvent d’hypothèses, d’analogies et d’indicateurs partiels. L’expert tente précisément de combler ce manque par une lecture chiffrée, en croisant séries internationales et prix locaux. Son approche n’est pas théorique, insiste-t-il, mais fondée sur les prix réels pratiqués au Maroc sur plusieurs années.
Reste que l’interprétation de ces données appelle prudence et vérification. Une corrélation élevée ne suffit pas, à elle seule, à établir une pratique anticoncurrentielle ou une surmarge structurelle. Elle indique une relation statistique forte, non une intention ou une faute.
De même, une hausse simultanée des prix par plusieurs opérateurs peut résulter d’une structure de coûts partagée, d’une évolution des anticipations de marché ou d’un effet d’alignement classique dans les secteurs concentrés. C’est pourquoi l’appréciation du Conseil de la concurrence, lorsqu’elle intervient, se limite souvent à constater les faits économiques et à examiner les mécanismes de marché disponibles.
Mais l’intérêt de l’analyse de Bennouna tient justement à cela : elle remet en lumière un sujet que l’on croyait stabilisé depuis la libéralisation, alors qu’il continue d’alimenter des tensions récurrentes entre logique de marché et exigence de protection économique.
En filigrane, se pose une question politique majeure : jusqu’où un pays peut-il laisser flotter le prix d’un produit aussi stratégique que le gasoil sans exposer le reste de l’économie à des chocs difficilement absorbables ?
Économie - Aux Impériales Week 2026, le panel « Marketing houwa koulchi » redéfinit le rôle du marketing. Il s’impose comme une boussole stratégique qui guide innovation, production et croissance bien au-delà de la simple communication.
Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026Économie - La région Casablanca-Settat accélère son programme hydrique avec 27 stations de dessalement et de traitement des eaux. Déjà en grande partie opérationnelles, ces installations visent à sécuriser durablement l’approvisionnement en eau potable.
Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026Économie - Recul des prix à l’importation et progression modérée à l’exportation au quatrième trimestre 2025. L’évolution des indices reflète des dynamiques sectorielles contrastées, entre baisse de l’énergie et hausse de certains produits industriels et alimentaires.
Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026Economie - En raison de multiples aléas climatiques, la filière des fruits rouges au Maroc, comme ailleurs, a subi un coup dur.
Mouna Aghlal - 3 avril 2026Économie - MAROCOTEL 2026, qui se tient du 1er au 5 avril à Casablanca, réunit plus de 300 exposants pour accompagner la modernisation du secteur touristique.
El Mehdi El Azhary - 3 avril 2026Économie - La clôture des Impériales Week 2026 a été marqué par des distinctions majeures à Casablanca, entre hommages à des figures emblématiques et récompenses de talents émergents.
Ilyasse Rhamir - 3 avril 2026Entre importations massives et produits locaux mal protégés, le Made in Morocco se retrouve au cœur d’un étrange paradoxe.
Sabrina El Faiz - 14 mars 2026Consommation - Si les fruits et légumes nous mettent déjà la tête à l’envers, les viandes et poissons ne sont pas en reste !
Sabrina El Faiz - 7 mars 2026Économie - Un arrêté du 19 mai 2025 redéfinit les règles d’exonération des indemnités liées au transport, à la représentation ou aux aides sociales. La CNSS est désormais dotée d’un cadre harmonisé avec la fiscalité, garantissant plus de clarté pour les employeurs.
Ilyasse Rhamir - 20 octobre 2025Dossier - Entre les délais interminables, les coûts exorbitants et les parcours semés d’embûches, obtenir un visa Schengen c’est devenu…
Sabrina El Faiz - 26 juillet 2025Économie - Le Maroc lance l’extension de sa LGV vers Marrakech, un projet structurant qui transformera durablement la mobilité, l’économie et la connectivité entre les grandes villes.
Hajar Toufik - 25 avril 2025Économie - Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc progresse : 13 pays engagés, signature intergouvernementale à venir et lancement d’un premier tronçon entre Nador et Dakhla.
Hajar Toufik - 14 juillet 2025