Refonder la politique gouvernementale en direction des Marocains résidant à l’étranger

À l’occasion de la journée nationale du migrant, professeur Abdelkrim Belguendouz, universitaire et chercheur en migration, revient pour LeBrief.ma sur la politique migratoire du Maroc et ses défaillances. L’expert propose aussi une liste de recommandations pour améliorer cette politique en faveur des Marocains résidant à l’étranger.

A A A A A

Tribune

Professeur Abdelkrim Belguendouz

Universitaire à Rabat et chercheur en migration

Temps de lecture : Publié le 10/08/2022 à 11:29
favoris

Au Maroc, les migrants et les réfugiés sont célébrés à divers moments de l’année. Il y a d’abord la Journée internationale des migrants célébrée dans le monde entier comme l’a décidé l’ONU chaque année le 18 décembre. Il y a ensuite la Journée internationale des réfugiés chaque 20 juin. À cela, il faut ajouter au Maroc la Journée nationale des Marocains résidant à l’étranger, décidée par le Souverain en 2003 et qui a lieu chaque 10 août de l’année.

Ce rendez-vous estival au Maroc, qui correspond à une forte présence au Maroc de nos compatriotes de l’extérieur, dans le cadre de l’opération « Marhaba », est fait pour mettre à l’honneur les Marocains établis à l’extérieur du pays, communiquer avec eux pour renforcer leurs liens avec la mère patrie, permettre aux autorités marocaines de mettre en avant les actions entreprises en leur direction, écouter et prendre en compte leurs doléances, attentes et aspirations. Mais si au début, la célébration se faisait d’abord à l’échelle centrale avec la participation de plusieurs ministres, voire même du premier ministre (puis du chef du gouvernement) permettant ainsi à l’exécutif de justifier sa politique à l’égard de la communauté marocaine résidant à l’étranger et de prendre des engagements la concernant, cette tradition s’est perdue depuis 2015, le gouvernement refusant le débat public libre et contradictoire. C’est ainsi que depuis cette date, on continue à limiter ces rencontres au niveau régional, sans débat pluriel et de fond.

À cela, il faut ajouter qu’avec l’actuel gouvernement, il y a eu une régression au niveau de son architecture, le dossier « MRE » ayant perdu le département spécifique qu’il avait (avec l’immigration et l’asile), ce qui s’est même traduit par la pauvreté du programme gouvernemental s’agissant des diverses dimensions migratoires. Et même la thématique retenue pour cette année n’a été rendue publique par le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger que la veille.

 

Propositions pour l’action

À l’occasion de ce 10 août 2022 et du débat public pour l’action qui devrait normalement avoir lieu et être encouragée par les médias, aussi bien publics que privés, formulons quelques suggestions et propositions d’action pour améliorer la politique gouvernementale en matière de communauté marocaine à l’étranger, en mettant l’accent sur quelques éléments essentiels, le dossier étant multidimensionnel.

Il y a tout d’abord la nécessité d’établir une réelle stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en direction des citoyens marocains établis à l’étranger. Cette stratégie ne peut se limiter à une « stratégie de mobilisation des compétences MRE à l’horizon 2030 », dont la préparation avait été annoncée au Parlement par l’ancienne ministre déléguée chargée des MRE.

Au même moment, il s’agit de tenir compte, dans cette stratégie nationale globale et intégrée, de la nécessité de rechercher la complémentarité et la cohérence des institutions en charge des citoyens MRE, avec la délimitation précise de leurs attributions et compétences, pour éviter les chevauchements et les doubles emplois. Rappelons ici l’interpellation solennelle du gouvernement par le discours du Trône du 30 juillet 2015 qui nous paraît encore valable en été 2022 : «Nous réitérons notre appel pour élaborer une stratégie intégrée fondée sur la synergie entre les institutions nationales ayant compétence en matière de migration pour rendre ces institutions plus efficientes au service des Marocains du monde».

Dans cet esprit, il s’agit de rationaliser et de démocratiser la gestion des institutions marocaines chargées en totalité ou partiellement du dossier MRE, et de les rendre efficientes, en particulier le CCME, la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger, le Conseil européen des oulémas marocains basé à Bruxelles, la CNSS (volet international), certains consulats… qui connaissent actuellement une gestion médiocre et une piètre gouvernance, mises en relief notamment par un rapport parlementaire en la matière.

Plus généralement, il importe d’intégrer les citoyens MRE dans leur citoyenneté pleine et entière en opérationnalisant tous leurs droits constitutionnels (articles 16, 17, 18, 163), y compris le droit de vote et de représentation à la Chambre des députés, non pas par le biais de la procuration, mais à partir de circonscriptions électorales législatives de l’étranger, le droit de participer pleinement aux institutions consultatives et de bonne gouvernance et le droit de participer également à l’élaboration et au suivi des politiques publiques au niveau régional et local.

Il s’agit aussi de promouvoir la place de la migration (émigration et immigration) dans le dialogue social en en faisant une question d’intérêt commun, en rapport avec la politique économique et sociale du Maroc, un objet de dialogue social tripartite entre les pouvoirs publics, les syndicats de travailleurs et les organisations d’employeurs.

Il importe également d’instaurer ou de rétablir la confiance des citoyens marocains établis à l’étranger dans les institutions, en assurant notamment par les services de la Conservation foncière et l’institution de la Justice, la sécurité du droit de propriété de leurs biens immobiliers acquis au Maroc, qui sont spoliés et appropriés frauduleusement.

 

Autres suggestions concrètes

Enfin, en tant que chercheur en migration, deux autres points nous paraissent prioritaires :

* Élaborer et suivre un programme national de la recherche en matière migratoire, fournissant des réponses articulées aux défis et enjeux migratoires propres au Maroc et non pensées par rapport à l’agenda de ses partenaires techniques et financiers étrangers, un programme financé par conséquent de manière interne pour se soustraire aux influences extérieures, principalement celles de l’UE, sous couvert de « renforcement des capacités » ou de « séminaires de formation » à l’étranger et de recours aux « experts ».

* Refonder, renforcer et activer l’Observatoire national des migrations qui dépend actuellement du ministère de l’Intérieur, pour en faire une institution autonome, efficiente concernant les divers volets de la migration internationale pour le Maroc (immigration étrangère et asile au Maroc, émigration du Maroc vers l’étranger) concernant aussi bien les nationaux que les étrangers et communauté marocaine établie à l’étranger. Cet Observatoire doit être sans exclusive ou discrimination, ouvert à toutes les parties concernées, les syndicats, les équipes de recherche sur la migration et les organisations de la société civile.

La refonte de la politique gouvernementale en direction des citoyennes et des citoyens MRE devrait aller de pair avec le renforcement et la dynamisation de la Stratégie nationale d’Immigration et d’asile (SNIA), à l’œuvre depuis fin 2014 dans le cadre de la nouvelle politique migratoire du Maroc, initiée par le Souverain en septembre 2013.

Dernier articles
Les articles les plus lu
Publié aujourd'hui à 10:03L’IA a envahi les bureaux avant les organigrammes

Les chiffres racontent un paradoxe. D’un côté, l’adoption explose : la moitié des cadres utilisent désormais l’IA au moins une fois par semaine, une hausse de 15 points en un an, avec une pratique encore plus marquée chez les jeunes actifs et les managers eux-mêmes. De l’autre, les dirigeants sous-estiment largement cette réalité : les études montrent que les salariés recourent à l’IA dans leurs tâches quotidiennes bien plus souvent que leurs responsables ne le pensent. Ce décalage n’est pas…

Par Dr. Bouamama Soukaina, Professeure en sciences de l’éducation – HEC Rabat, affiliée au Centre de rechercher en Sciences de Gestion et Economie (CEeSC)
Publié le 08/09Restructuration d’entreprise, le Maroc construit le marché du retournement avant liquidation

La restructuration d’entreprise, ou restructuring (réorganisation financière et opérationnelle d’une société en difficulté), ne désigne ni une faillite ni une simple réduction de coûts. Elle commence lorsqu’une entreprise conserve un métier, des clients et des actifs utiles mais ne peut plus financer son cycle d’exploitation ou respecter sa dette. Le diagnostic sépare alors trois questions souvent confondues : rentabilité du métier, liquidité disponible à court terme et solvabilité du bilan. Une société peut être rentable et manquer de cash, ou…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 07/09L’IA en entreprise : le vrai risque n’est pas le retard technologique, mais l’absence de gouvernance

Dans de nombreuses entreprises, la question n’est déjà plus de savoir s’il faut utiliser l’intelligence artificielle. Les collaborateurs l’expérimentent, les directions métiers identifient des cas d’usage et les équipes technologiques multiplient les projets pilotes. Rédaction, recherche documentaire, analyse, assistance client, maintenance ou aide à la décision : l’IA entre dans le quotidien professionnel plus vite que les organisations ne redéfinissent leurs règles. Cette accélération produit un paradoxe. Plus l’outil paraît simple à utiliser, plus la responsabilité qui l’entoure devient complexe.…

Par Dr Imad Rochd, Docteur en Business Administration, spécialisé en transformation digitale
Publié le 07/09Banques et fintech, l’expansion africaine du Maroc passe désormais par les infrastructures financières

L’histoire récente de la banque marocaine en Afrique se lit d’abord dans les cartes. Abidjan, Dakar, Bamako, Lomé, Cotonou ou Yaoundé sont devenues les étapes d’une expansion menée par Attijariwafa bank, le Groupe Banque Centrale Populaire et Bank of Africa. Le modèle était classique. Acheter une banque, prendre une participation, harmoniser progressivement les systèmes et utiliser le bilan du groupe pour accompagner les entreprises présentes dans plusieurs pays. Cette logique continue. Le 24 décembre 2025, le Groupe BCP a finalisé…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 04/09Votre banque peut vendre votre dossier demain – voici comment préparer votre PME

Ce que cela signifie concrètement : si vous avez un crédit en difficulté, votre interlocuteur habituel – votre banquier, votre agence – pourrait ne plus l’être demain. Votre dossier peut changer de mains. Et le nouveau détenteur de votre dette aura une logique différente. Ce n’est pas une alerte. C’est une information que tout dirigeant de PME doit intégrer dans sa gestion du risque financier. Et voici cinq choses concrètes à faire maintenant. Connaissez le statut réel de votre dossier…

Par Mostafa Mounasser, Fondateur de Maroc Mentor, cabinet d'accompagnement de dirigeants de PME marocaines
Publié le 03/09Vieillir dans la dignité : le défi silencieux de la pauvreté des personnes âgées au Maroc et en Europe

Vieillir est une étape naturelle de la vie. Mais vieillir dans la précarité ne devrait jamais être considéré comme une fatalité. Au Maroc comme en Europe, le vieillissement de la population transforme progressivement les sociétés. Selon les données du recensement marocain de 2024, les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 13,8% de la population marocaine, soit environ cinq millions de personnes. Cette proportion était de 9,4% en 2014. Cette évolution démographique constitue une réussite en matière d’espérance…

Par Badar uz Zaman, Directeur d’une école privée. Master en science politique
Publié le 02/092030, le risque caché du BTP

Le Maroc entre dans un cycle d’investissement exceptionnel. Stades, aéroports, routes, rail, ouvrages hydrauliques et équipements urbains se superposent aux projets industriels déjà engagés. Pour les grands groupes cotés du BTP, la visibilité commerciale est spectaculaire. À fin mars 2026, les carnets de commandes cumulés de SGTM, TGCC et Jet Contractors dépassaient 77 milliards de dirhams. Cette profondeur du carnet est une force. Elle crée aussi un besoin de financement considérable. Construire plus vite signifie acheter davantage de matériaux, mobiliser…

Par Gabriel Gervais, Etudiant à l’ESSEC Business School
Publié le 01/09La recherche sans clic : ce que change la montée des réponses IA pour les entreprises marocaines

Pendant des années, la logique était relativement simple : une entreprise cherchait à apparaître dans Google, l’internaute cliquait sur un résultat, arrivait sur le site, puis éventuellement remplissait un formulaire, appelait ou achetait. Ce parcours existe toujours. Mais il n’est plus le seul. Aujourd’hui, une partie croissante des recherches se termine directement dans l’interface du moteur. L’utilisateur obtient une définition, une comparaison, une liste d’étapes, des horaires, un résumé ou une recommandation sans forcément visiter le site qui a contribué…

Par Mohamed Mouatassim, Consultant SEO, GEO & AEO
Voir plus
Publié le 06/12Aux frontières du réel et de la fiction dans le roman social : le cas « Houris »

Cependant, cette pratique pose une question délicate : où s’arrête l’inspiration et où commence l’appropriation illégitime d’une histoire personnelle ? L’affaire entourant Kamel Daoud et son roman Houris illustre les tensions qui surgissent lorsque fiction et réalité s’entrelacent. Lauréat du prix Goncourt 2024, Daoud se voit reproché d’avoir utilisé, sans consentement, le récit d’une survivante de la guerre civile algérienne, ancienne patiente de son épouse psychiatre. Si l’écrivain réfute ces accusations en invoquant la fiction comme territoire libre, cette controverse…

Par Intissar Haddiya, Médecin et auteure marocaine
Publié le 30/12Les tendances et les défis du marché immobilier au Maroc

Dans les grandes agglomérations, les tendances sont tout aussi disparates. À Casablanca, l’IPAI a reculé de 1%, avec des baisses de 0,5% pour les biens résidentiels, de 2,7% pour les terrains, et de 2,2% pour les actifs professionnels. La ville a également enregistré une contraction significative de 30,1% des transactions, notamment pour les terrains (-41,7%) et les locaux professionnels (-33,3%). À Rabat, les prix ont diminué de 0,6% globalement, avec une baisse notable de 7,5% des actifs professionnels, mais les…

Par Karim Mabrour, Fondateur et CEO de MKM Immobilier
Publié le 23/11Le Maroc : pilier stratégique de la coopération sécuritaire et du renseignement dans un contexte géopolitique évolutif

Le rôle du Maroc s’étend bien au-delà de la simple défense de son intégrité territoriale face aux revendications désuètes du Polisario, il incarne une riposte systématique aux menaces qui gangrènent la stabilité de l’Europe, du Sahel et du Maghreb. La position géostratégique du Maroc, à la croisée de l’Atlantique, de la Méditerranée et du Sahel, confère au pays une fonction essentielle dans l’architecture sécuritaire mondiale. Les services de renseignement marocains, notamment la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST)…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 16/01L’intégration de l’année juive dans les célébrations marocaines : un pas vers l’équité culturelle

La célébration de l’année hégirienne incarne le socle islamique fondamental de l’identité marocaine, tandis que la commémoration de l’année grégorienne illustre l’ouverture du Royaume au monde moderne et son interaction avec la culture occidentale. La célébration de l’année amazighe, quant à elle, honore des racines ancestrales profondes liées à l’identité amazighe, un pilier fondamental du tissu social marocain. Bien que ces festivités témoignent d’une reconnaissance certaine de la diversité culturelle marocaine, elles révèlent néanmoins des lacunes criantes si elles n’incluent…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 28/01Green Impact Expo & Summit, un carrefour mondial pour une mobilité durable

Une ambition qui dépasse les frontières Au-delà de l’exposition et des conférences, le Green Impact Expo & Summit porte une vision : celle de créer une communauté marocaine de la mobilité durable, où chaque acteur, qu’il soit industriel, institutionnel, académique ou citoyen peut contribuer à construire les solutions de demain. Cet événement incarne une dynamique unique, où la collaboration transcende les simples enjeux commerciaux pour embrasser une responsabilité collective envers l’avenir de notre planète. Dans un contexte où les politiques…

Par Omar Amarouch, Chargé des partenariats et de la commercialisation du Green Impact Expo & Summit,
Publié le 22/11Asynchroni-Cités : quand les rythmes urbains se désaccordent

Dans ces environnements urbains, les rythmes de vie, les infrastructures et les dynamiques sociales ne sont plus en phase, créant une fragmentation de l’expérience urbaine. L’urbanisation rapide, souvent motivée par des impératifs économiques plutôt que par une vision cohérente de la ville, conduit à un désaccord entre les différents éléments qui composent la cité. Les transports fonctionnent à une cadence différente de celle des besoins résidentiels, les espaces de travail ne s’intègrent pas harmonieusement aux zones de loisirs, et les…

Par Mohammed Hakim Belkadi, Consultant architecte des écosystèmes urbains prédictifs et des milieux interconnectés expert judiciaire
Publié le 08/11Le Maroc exige de l’ONU une action décisive pour contrer les manœuvres déstabilisatrices dans la région

Ce régime, dont les pratiques empiètent systématiquement sur la souveraineté des nations voisines, s’appuie en interne sur une propagande mensongère visant à alimenter la haine, à détourner ses citoyens de leurs véritables aspirations, et à les priver de leur droit légitime au développement, à la justice sociale, et à la prospérité. Son objectif est évident : manipuler l’opinion publique pour la maintenir captive de projets idéologiques en décalage complet avec les besoins et les droits réels de ses citoyens. Après…

Par Faiçal Marjani, Acteur associatif
Publié le 07/02Green Impact Expo & Summit 2025 : une programmation scientifique pour penser la mobilité durable de demain

Une réflexion scientifique pour une mobilité durable La programmation scientifique du Green Impact Expo & Summit repose sur une approche transversale qui intègre les dimensions économiques, sociales et environnementales de la mobilité. L’objectif est clair : élaborer des solutions innovantes adaptées aux territoires et aux besoins des populations, tout en répondant aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Le Maroc, acteur clé de cette dynamique, s’est fixé un objectif ambitieux de réduction de 45% de…

Par Mehdi Amarouch, Directeur du programme Green Impact Expo & Summit
pub

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Poster commentaire