Entre vérité et désinformation pour les réserves de biosphère

Face aux défis environnementaux croissants auxquels l’humanité est confrontée, les réserves de biosphère ont émergé comme des mécanismes innovants à l’échelle mondiale pour concilier la conservation de la biodiversité et le développement durable. Toutefois, la mise en œuvre de ces mécanismes sur le terrain se heurte parfois à des obstacles sociaux et institutionnels, dont le plus préoccupant est sans doute la diffusion massive d’informations erronées qui alimentent le rejet communautaire et brouillent le processus de prise de décision.

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Tribune

Mohammed Tafraouti

Activiste environnemental, spécialiste des questions oasiennes et du développement durable

Temps de lecture : Publié le 03/07/2025 à 9:50
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C’est le cas du Parc de l’Anti-Atlas Occidental, au centre du Maroc, un projet qui devait renforcer le réseau des aires protégées du Royaume, mais dont l’adoption a été reportée — non pas à cause d’un défaut inhérent, mais en raison d’une « logique du repli », comme je l’ai exprimé dans une lettre ouverte adressée au Chef du Gouvernement.

Quand les intentions environnementales sont déformées

Le projet du Parc de l’Anti-Atlas vise à protéger un patrimoine biologique unique, et à préserver des écosystèmes montagneux fragiles qui constituent un refuge vital pour des espèces végétales et animales menacées. Pourtant, le projet s’est retrouvé au cœur d’une polémique locale, dans laquelle la peur et la méfiance ont été instrumentalisées pour façonner un discours de rejet communautaire.
Des rumeurs ont circulé selon lesquelles le parc interdirait le pâturage, restreindrait les activités agricoles et mènerait à l’expropriation des terres — autant d’affirmations sans fondement juridique ou factuel.
Cette désinformation prospère dans un contexte de communication institutionnelle défaillante et d’un manque d’accès à une information scientifique claire, accessible et vulgarisée. C’est là que réside la vraie problématique : ce que l’on ne comprend pas, on le craint (comme le dit si bien l’adage : « L’homme est ennemi de ce qu’il ignore »).

Du rejet local au recul politique

Les réactions des populations locales ne se sont pas limitées à de simples protestations passagères, mais ont pris la forme d’un refus collectif structuré autour d’un discours communautaire opposé au projet dans son ensemble. Face à cette opposition, les autorités ont préféré différer l’approbation du parc, malgré la satisfaction de toutes les conditions scientifiques, techniques et institutionnelles.
Ce recul traduit une approche préoccupante en matière de gouvernance environnementale : au lieu de répondre à la désinformation par l’information, au doute par l’empowerment, à la contestation par le dialogue, c’est le silence et le report qui ont été choisis. Cela révèle une culture politique dominée par la peur de l’impopularité, même lorsqu’il s’agit de projets d’intérêt national et international.
C’est ce que j’ai dénoncé explicitement dans ma lettre ouverte intitulée : « Le problème n’est pas le parc, mais bien la logique du repli », soulignant que la véritable menace n’est pas le projet en soi, mais l’hésitation à prendre des décisions face à la pression. Sacrifier une avancée stratégique par crainte du bruit, c’est institutionnaliser le vide et abdiquer toute vision de leadership.

Médias environnementaux : entre absence et complicité involontaire

Une grande part de cette problématique découle de l’absence de médias environnementaux capables de vulgariser les enjeux scientifiques, de contrer les fausses informations, et d’expliquer les dimensions du projet dans une perspective holistique reliant préservation des ressources naturelles et justice sociale et environnementale.
En l’absence de tels relais, les médias locaux — et parfois les activistes numériques — deviennent des vecteurs de discours fondés sur l’émotion plutôt que sur l’analyse, sur la peur de l’avenir plutôt que sur sa construction. Ainsi se forge une opinion publique sur des bases fragiles, qui finit par bloquer des initiatives réellement porteuses.

Besoin d’une stratégie intégrée pour lutter contre la désinformation environnementale

Ce qui s’est produit à l’Anti-Atlas n’est pas un cas isolé, mais le reflet d’un schéma récurrent dans la relation entre institutions environnementales et société. La lutte contre la désinformation ne peut se faire par le silence, mais exige :
  • Une communication environnementale proactive, via des rencontres de terrain, les médias locaux, et des campagnes de sensibilisation en amont du lancement des projets;
  • La formation de médiateurs locaux (associations, éducateurs, figures culturelles) capables d’expliquer les objectifs des réserves dans le langage et les réalités des habitants;
  • La démocratisation des données environnementales, à travers des cartes, documents et visions disponibles dans la langue locale et sous forme visuelle simplifiée;
  • Une réelle participation des populations locales à toutes les étapes de la décision — du diagnostic à l’évaluation — pour éviter qu’elles ne soient confrontées à des décisions unilatérales;
  • Le renforcement du journalisme environnemental régional, afin qu’il serve de contrepoids aux courants de désinformation.

Vers une nouvelle logique de décision environnementale

L’enjeu des réserves, y compris celle de l’Anti-Atlas, dépasse le cadre purement écologique. Il touche à la sécurité environnementale, sociale et culturelle. Tout recul face à des campagnes de désinformation est une double perte : pour l’environnement, pour les populations, et pour les institutions.
Ce qu’il faut aujourd’hui, ce n’est pas seulement relancer le projet du parc, mais le repenser dans une dynamique fondée sur la confiance, non sur l’imposition; sur le dialogue, non sur la réserve; sur la connaissance, et non sur l’estimation subjective.
Quand la désinformation devient un outil efficace pour bloquer des projets stratégiques, il faut reconnaître que notre combat n’est pas contre le parc, mais contre nos propres représentations biaisées. Le véritable problème ne réside pas dans les plans du projet, mais dans la logique du repli face à l’ignorance, au refus du débat, et à l’attentisme institutionnalisé.
Le projet de réserve de biosphère de l’Anti-Atlas reste un dossier ouvert. Mais il contient des leçons bien plus profondes que des considérations géographiques : une réserve de biosphère ne se construit pas uniquement avec des cartes et des lois, mais avec une culture de la participation consciente, une lutte contre la falsification des enjeux, et l’ancrage des valeurs de durabilité et de justice environnementale.
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