Révolte en Iran : quelles retombées géopolitiques pour le Maroc ?

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Rohani recoit Hassan HamiLe président iranien Hassan Rohani recevant les lettres de créance de l'ambassade du Maroc Hassan Hami le 31 décembre 2017 à Téhéran Le Président de la République islamique d’Iran, Hassan Rohani, a reçu en audience samedi 31 décembre à Téhéran Le Président de la République islamique d’Iran, Hassan Rohani, a reçu en audience samedi 31 décembre à Téhéran © DR

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Les grandes villes iraniennes sont secouées depuis plusieurs semaines par une vague de protestations et une répression d’une rare violence qui ont transformé une crise intérieure en un enjeu régional, voire international. Si les scènes de rue se déroulent à des milliers de kilomètres de Rabat, les retombées politiques, sécuritaires et économiques poussent le Maroc à réévaluer ses priorités : la turbulence iranienne redessine un échiquier où la prudence et la vigilance deviennent des impératifs pour les États qui, comme le Maroc, veulent préserver stabilité et intérêts stratégiques.

Sur le terrain iranien, les informations concordantes soulignent une répression généralisée et des atteintes graves aux droits humains : enquêtes d’ONG, témoignages et reportages font état d’abus, d’un usage massif de la force et d’un contrôle renforcé des communications par les autorités. Ces éléments, documentés par des organisations internationales, dessinent le tableau d’un pouvoir en phase d’affaiblissement politique mais disposé à réprimer pour se maintenir.

Cet affaiblissement est au cœur de l’analyse de Nizar Derdabi, expert en défense et sécurité, interrogé par LeBrief. Pour lui, « on assiste incontestablement à un affaiblissement du régime qui pousse chaque acteur régional à recalculer ses positions ». Une déclaration qui synthétise le double mouvement en cours : fragilisation interne et recalibrage des rapports de force extérieurs. Dans ce contexte, les États voisins et les puissances externes ne peuvent rester immobiles ; ils revoient alliances, postures et demandes de coopération sécuritaire.

Les conséquences sur les équilibres régionaux sont déjà perceptibles : tension accrue entre Téhéran et Washington, mise en garde des puissances régionales, et une guerre des récits qui cherche à instrumentaliser chaque événement. Washington et certains pays du Golfe ont multiplié les signaux diplomatiques et militaires visant à contenir tout débordement susceptible d’entraîner une escalade ouverte. Des médias internationaux ont rapporté des mouvements de forces navales et des mises en garde réciproques, signes tangibles que la crise dépasse le cadre strictement national et inquiète l’ordre régional.

Un échiquier régional en mouvement

Qu’en est-il précisément pour le Maroc ? L’histoire diplomatique récente offre un premier repère : Rabat a déjà rompu ses relations avec Téhéran, en 2009 puis de manière plus définitive en 2018, après avoir accusé l’Iran et le Hezbollah de soutenir le Polisario, nous rappelle Derdabi. « Cette posture n’est ni obsolète ni dépassée. Elle reste pertinente, ancrée dans une logique de prudence stratégique », ajoute-t-il.

Pour l’expert, la fragilité d’un régime incite souvent à l’exportation de tensions : réseaux, récits, appuis à des relais non étatiques peuvent servir d’outils de pression ou de projection d’influence. Pour Rabat, cela devrait justifier une politique fondée sur « la distance, la vigilance et la sécurité nationale », selon lui.

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Le risque concret, selon Derdabi, n’est pas nécessairement une attaque spectaculaire venant d’acteurs affiliés à Téhéran, mais plutôt une série d’opérations d’influence (informationnelles, financières, voire logistiques) susceptibles d’affecter la stabilité régionale : « Cela ne se traduit pas automatiquement par une menace directe contre le Maroc, mais cela impose une surveillance accrue des circuits, des financements et des logiques d’influence ». Autrement dit, la menace est souvent subtile, protéiforme et demande une réponse du renseignement axée sur la prévention.

« Il faut s’attendre à des dynamiques réelles : activisme informationnel, tentatives de projection via des réseaux affiliés ou sympathisants, opportunisme d’acteurs non étatiques, puisque l’Iran cherche à diversifier ses leviers en Afrique, qu’ils soient économiques, diplomatiques ou sécuritaires », préconise Derdabi.

Risques d’influence et menaces hybrides

Cette approche réactive et préventive trouve ses prolongements dans les attentes des partenaires du Maroc. Selon Derdabi, Washington intensifiera ses demandes de coopération « en contre-terrorisme, cybersécurité, contrôle des flux et partage de renseignement ». Les États-Unis « surveillent de près » l’évolution du régime iranien et attendent de leurs partenaires « une posture alignée sur leurs priorités sécuritaires, qui sont d’ailleurs totalement alignées avec celles du Maroc concernant l’Iran », fait valoir notre interlocuteur.

De même, les pays du Golfe, alliés diplomatiques du Maroc sur nombre de dossiers, attendent une « solidarité » sur leurs postures face à l’Iran, selon lui. Enfin, l’Union européenne, « préoccupée par la stabilité régionale, l’énergie et la migration », adoptant une posture « transactionnelle », pourrait exiger davantage de cohérence et de fiabilité dans les positions de Rabat.

Quelles opportunités pour le Maroc ?

Sur le terrain économique, Derdabi met en garde contre des effets « par ricochet » : volatilité des prix de l’énergie, perturbations des routes maritimes, hausse des coûts d’importation. Même si le Maroc n’est pas dépendant à l’extrême d’un flux précis, l’interconnexion des marchés rend ces canaux de contagion plausibles. À court terme, ces chocs peuvent peser sur les comptes publics et sur le pouvoir d’achat, accentuant des tensions sociales que le Maroc s’efforce parfois déjà de canaliser.

Cette tension stratégique offre néanmoins une fenêtre diplomatique pour le Maroc. L’expert voit dans la crise iranienne une « opportunité » : celle de consolider l’image du pays comme « pôle de stabilité ». Davantage que la médiation frontale, qui reste restreinte par l’historique des relations avec Téhéran, Rabat pourrait jouer la carte de « la médiation indirecte, de la facilitation discrète et des ponts humanitaires et du dialogue via des partenaires tiers », tout en capitalisant sur sa réputation de stabilité interne et de partenaire fiable. « C’est une carte très marocaine », résume Derdabi.

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Pour l’instant, les scénarios restent ouverts. L’un d’eux est un apaisement progressif si les pouvoirs internationaux parviennent à limiter l’escalade entre grandes puissances et si Téhéran recompose son équilibre interne sans externaliser davantage la crise. L’autre, plus inquiétant, voit la crise iranienne cristalliser rivalités régionales (voies maritimes perturbées, cycles de représailles, multiplication des proxies) avec des répercussions directes jusque dans le Maghreb et le Sahel.

Que doit surveiller Rabat et la communauté internationale ? Derdabi propose une grille de lecture pragmatique : renforcer la coopération de renseignement, renforcer la cybersécurité et la résilience économique, cartographier les circuits d’influence et, surtout, maintenir une diplomatie active et discrète pour éviter toute polarisation inutile. À ses yeux, la clé est la prévention : « Pour Rabat, l’enjeu est de traiter cela comme un sujet de renseignement préventif : détection, cartographie, anticipation ».

La crise iranienne, loin d’être un événement strictement national, agit donc comme un accélérateur de réalignements régionaux. Pour le Maroc, la réponse ne peut se limiter à des postures symboliques : elle exige une stratégie cohérente, fondée sur le renseignement, des partenariats renforcés et une capacité à jouer un rôle discret mais utile dans un paysage géopolitique fragmenté. Comme le rappelle Derdabi, « dans un monde interconnecté, ce qui se joue à Téhéran ne reste jamais confiné à Téhéran ».

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