Libéralisation des officines : un rendez-vous qui peut redessiner le paysage pharmaceutique marocain

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Pas de pénurie généralisée de médicaments, assure l’AMMPSImage d'illustration © DR

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À quelques heures d’une rencontre entre le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens (CNOP) et le Conseil de la concurrence, la profession pharmaceutique au Maroc est en état d’alerte : la piste d’une ouverture encadrée du capital des officines et d’un assouplissement du chaînage, présentée par certains comme une réponse à la fragilité financière d’environ 4.000 officines, est qualifiée par la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) de menace pour l’indépendance du pharmacien, le maillage territorial et la sécurité médicamenteuse.

À quelques heures d’une rencontre qualifiée d’« historique » par les syndicats, le secteur pharmaceutique marocain se trouve au cœur d’un débat qui dépasse la simple technique réglementaire et peut potentiellement transformer le paysage des officines au Maroc.

La réunion prévue entre le président du Conseil national de l’Ordre des pharmaciens (CNOP) et le Conseil de la concurrence, programmée ce mardi 17 février, doit statuer, ou du moins poser des jalons, sur des orientations susceptibles de transformer l’architecture même du modèle officinal : ouverture encadrée du capital, chaînage et libéralisation des horaires.

Toutefois, les alertes lancées ces derniers jours par la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) ont cristallisé les craintes d’une large frange de la profession et dressé un front d’opposition déterminé face aux propositions du Conseil de la concurrence.

La profession en état d’alerte

Le nœud du débat tient à une double lecture du diagnostic porté par le Conseil de la concurrence. Pour l’institution chargée d’évaluer les distorsions de marché, le statu quo, dominé par des officines détenues et gérées majoritairement par des personnes physiques, empêche l’accès à des formes de financement plus larges et freine la modernisation du réseau officinal.

L’ouverture du capital, argumente le Conseil, permettrait d’attirer des investissements, d’accélérer la mise à niveau des structures et, potentiellement, d’améliorer l’efficience d’un marché confronté à la montée des enjeux liés au remboursement et à l’approvisionnement.

En face, la riposte syndicale est nette et sans ambiguïté. La CSPM a adressé au CNOP une demande explicite : rejeter le principe de l’ouverture du capital et défendre l’indépendance professionnelle du pharmacien.

Aux yeux des syndicats, ouvrir la détention des officines à des investisseurs externes conduirait inévitablement à une commercialisation accrue de l’activité, à une dilution de la responsabilité professionnelle et à une logique de rentabilité incompatible avec la mission sanitaire et sociale inhérente à l’officine.

Deux diagnostics, deux réponses

Le communiqué de la Confédération souligne également l’importance du maillage territorial et la crainte qu’une concentration capitalistique ne concentre les officines dans les zones les plus rentables, au détriment des territoires les plus fragiles.

Derrière ces lignes de fracture, des chiffres souvent cités alimentent l’inquiétude. Le marché comptant environ 14.000 officines, les syndicats estiment que près de 4.000 d’entre elles seraient aujourd’hui menacées de faillite ou en grande difficulté financière. C’est précisément cet argument de fragilité économique qui a servi à justifier, pour certains acteurs institutionnels, la nécessité de repenser les modes de financement.

Pour les opposants à l’ouverture du capital, cette réalité chiffrée ne peut servir d’alibi pour importer un modèle où l’actionnaire prime sur le professionnel de santé.

La discussion n’est pas seulement nationale, elle s’appuie également sur des références comparatives. Dans plusieurs pays où le chaînage et l’entrée de capitaux externes ont été permis, on observe à la fois une concentration du marché et des changements de gouvernance qui ont modifié les priorités opérationnelles des officines.

Des études et des retours d’expérience mettent en garde contre des dérives possibles qui peuvent aller de la marginalisation des officines de proximité à des stratégies commerciales favorisant les volumes au détriment du conseil pharmaceutique ainsi qu’à l’homogénéisation des pratiques.

Lire aussi : Ruptures, lenteurs, conflits d’intérêt : le marché du médicament sous la loupe du Conseil de la concurrence

Risque de marchandisation de la pharmacie

Les enjeux sanitaires s’entrelacent aux questions économiques. Les syndicats font valoir que la pharmacie d’officine est d’abord une institution de santé. Le pharmacien titulaire est juridiquement et médicalement responsable des actes posés dans son officine. Dès lors, la crainte est que l’entrée d’investisseurs modifie la hiérarchie des décisions, une pression sur les marges ou sur les rotations de stock pouvant conduire à des choix incompatibles avec la sécurité du patient.

La vente hors circuit et le non-respect des règles de conservation et de distribution sont d’ailleurs dénoncés par la Confédération comme des causes réelles d’affaiblissement du système, bien plus dommageables que l’ouverture du capital. Tel est en tout cas le jugement qui découle des priorités de terrain.

Un autre argument central est la question de l’emploi des jeunes pharmaciens. L’ouverture du capital est présentée par ses partisans comme une piste pour multiplier les opportunités d’intégrer des jeunes diplômés au sein de groupes, de développer des carrières salariées ou de faciliter l’accès à des emplois au sein de chaînes.

Les syndicats répondent par une lecture plus nuancée. Selon ces derniers, si l’installation reste difficile pour de nombreux jeunes diplômés en raison du coût d’entrée, la solution ne réside pas forcément dans la modification des règles de propriété mais dans le renforcement des dispositifs d’accompagnement et de financement adaptés au modèle actuel (prêts aidés, coopératives d’installation, mécanismes de mutualisation) mais également dans la lutte contre les pratiques illégales qui vident de leur substance les revenus des officines.

La dimension politique

À la dimension économique et professionnelle s’ajoute un enjeu institutionnel et politique. La réunion du 17 février n’est pas une simple consultation administrative, elle représente un moment de décision potentielle quant à l’orientation d’un pan du système de santé.

Le président du CNOP se retrouve placé entre plusieurs pressions, celles d’une profession inquiète, celles d’institutions publiques appelant à davantage de concurrence et de modernisation, et celles d’un débat public où la disponibilité des médicaments, la tarification et la soutenabilité des dépenses publiques jouent un rôle central. Le risque d’une crispation sociale, voire d’une mobilisation nationale selon les syndicats, pèse sur le calendrier des autorités.

Sur le fond, plusieurs pistes d’un compromis possible émergent des discussions observées ces dernières semaines. Les syndicats préconisent de distinguer l’ouverture du capital selon des critères stricts (par exemple en réservant la détention majoritaire au pharmacien d’exercice), d’encadrer fortement le chaînage pour préserver l’équilibre territorial, de renforcer les contrôles sur la distribution parallèle et la vente hors circuit et de mettre en place des mesures d’accompagnement pour les petites officines menacées.

Pour l’heure, ces propositions demeurent hypothétiques et dépendent de la capacité des parties à concevoir un cadre garantissant à la fois investissement et mission sanitaire. Les modalités concrètes d’un tel compromis sont toutefois complexes et supposent un travail technique soutenu, assorti d’un engagement politique clair.

Lire aussi : Pharmaciens marocains : entre colère et survie, un cri pour la réforme

Un choix de société

La question de la confiance publique n’est pas à minorer. Les citoyens perçoivent souvent la pharmacie comme un point d’accès direct au soin, un lieu de conseil mais aussi de continuité sanitaire. Toute réforme susceptible d’altérer la relation de confiance entre patient et pharmacien (qu’il s’agisse d’une pression commerciale accrue ou d’un changement des modèles de garde et d’ouverture) court le risque d’affecter la perception de la qualité des services.

À l’inverse, un réseau modernisé, mieux financé et plus résilient face aux ruptures d’approvisionnement pourrait renforcer l’efficience du système de santé si les garde-fous sanitaires et déontologiques sont préservés. C’est ce fragile équilibre que la réunion à venir devra mesurer.

En définitive, la réforme du secteur pharmaceutique ne peut se réduire à une équation comptable. Elle engage des choix de société : quelle place pour la logique commerciale dans un service de santé de proximité ? Comment concilier attractivité des investissements et sauvegarde de l’indépendance professionnelle ? Quels mécanismes imaginés pour protéger les territoires et les publics les plus vulnérables ? Autant de questions qui exigent, au-delà des postures, de la concertation, de la transparence et une évaluation d’impact rigoureuse.

La réunion du 17 février aura donc l’intérêt de clarifier, sinon de trancher, ces questions. Mais elle ne suffira pas à elle seule ; elle doit ouvrir une phase de dialogue structuré aboutissant à des solutions techniques et politiques tenant compte de la sécurité et de la soutenabilité économique du réseau officinal.

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