Cybersécurité : le marché marocain pourrait atteindre 238,12 millions de dollars d’ici 2031
Cybersécurité (image d'illustration) © DR
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Ces chiffres, publiés par le cabinet d’études Mordor Intelligence, dessinent les contours d’un Maroc à la fois confronté à des incidents de cybersécurité de grande ampleur et engagé dans une stratégie nationale volontariste de souveraineté numérique.
Ce qui fait basculer le diagnostic du simple plan d’investissement vers une feuille de route stratégique, ce sont deux réalités complémentaires. D’un côté, des attaques ayant exposé la vulnérabilité d’infrastructures critiques, c’est le cas du piratage massif ayant visé la Caisse nationale de sécurité sociale. De l’autre, des choix publics forts (stratégies, clouds locaux, priorités réglementaires) visant à encadrer et sécuriser la transformation digitale.
Le piratage de la CNSS en avril 2025, ayant entraîné la diffusion de millions de documents sensibles, a servi de « signal d’alarme » pour les décideurs publics et les grands groupes.
Un marché en deux vitesses : solutions matérielles et services récurrents
L’analyse sectorielle montre une structure bimodale. En 2025, les solutions (appliances, suites endpoint, pare-feu, IAM, etc.) représentaient près de 63,48% des revenus, confirmant la primauté des investissements « défensifs » immédiats. En même temps, les services managés (MSS, MDR, monitoring 24/7) affichent la plus forte dynamique.
Mordor relève une croissance projetée de 15,23% pour les services managés, portée par la difficulté des organisations à recruter et retenir des analystes opérationnels.
En ce qui concerne le mode de déploiement, l’on-premise (où les serveurs et données sont exploités physiquement dans les locaux de l’organisation) représente encore la majorité (54,86% en 2025). Toutefois, la sécurité cloud est le segment le plus rapide : Mordor anticipe un CAGR de 17,42% pour les contrôles de sécurité cloud jusqu’en 2031, alimenté par l’ouverture de régions cloud locales et par la politique « cloud-first » des autorités.
Entre souveraineté et approvisionnement international, les clouds locaux au centre du jeu
La Direction générale de la sécurité des systèmes d’information (DGSSI) impose des règles de résidence et de classification qui poussent les ministères et sociétés d’État à repenser l’hébergement des données « très sensibles ». Cette contrainte a rendu stratégique l’arrivée de régions cloud locales et de partenariats avec de très grands fournisseurs capables d’offrir des garanties de résidence et de chiffrement.
L’annonce d’Oracle d’ouvrir deux régions cloud au Maroc en 2024 a été interprétée comme une réponse opérationnelle à cette demande de souveraineté et un catalyseur pour l’adoption de services sécurisés par les administrations et les grands industriels.
La présence de régions cloud locales, complétée par des coopérations commerciales (par exemple des accords d’hébergement local exploités par des opérateurs ou intégrateurs), réduit certes la dépendance aux licences étrangères, mais elle n’élimine pas les fragilités. La facturation en dollar, la montée des coûts de licences et la vulnérabilité aux fluctuations monétaires restent des facteurs de tension budgétaire.
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Incidents récents, du choc médiatique à la refonte des priorités
Le piratage d’avril 2025 a profondément marqué l’agenda. Les autorités et les entreprises ont accéléré des chantiers concrets : renforcement de l’authentification multifacteur, durcissement des endpoints, segmentation réseau, déploiement de passerelles chiffrées pour bases de données sensibles et externalisation partielle des fonctions de veille. Les médias et la communauté professionnelle ont largement couvert l’événement, accentuant la pression pour des mesures visibles et rapides, selon Mordor Intelligence.
Sur le plan réglementaire, la stratégie nationale de cybersécurité (SNC 2030) portée par la DGSSI cadre désormais les ambitions : généralisation de la gestion des identités, plans de continuité pour les opérateurs d’importance vitale, et formation d’un vivier de compétences. Le document stratégique détaille les priorités jusqu’en 2030 et met en exergue la nécessité d’articuler souveraineté, protection des citoyens et développement économique.
Casablanca-Rabat, ports et santé en première ligne
La dynamique n’est pas homogène sur le territoire, relève le rapport. Casablanca et Rabat concentrent près de 60% des dépenses, tirées par la concentration des sièges, des banques et des centres de décision. Tanger et le corridor portuaire, avec le port Tanger‑Med, affichent la croissance régionale la plus rapide, portée par des projets liés au déploiement 5G et à la numérisation des terminaux.
Le développement de zones dans des régions secondaires (Fès-Meknès, Souss-Massa) illustre toutefois une volonté de décentraliser les capacités opérationnelles et de renforcer la résilience locale.
Par secteurs, les banques et assurances représentaient 25,10% des dépenses en 2025, un poids logique au regard des risques financiers et des exigences de conformité, tandis que le secteur santé est identifié comme le plus rapide en terme de croissance (CAGR projeté de 16,74%), porté par la numérisation des dossiers patients et des obligations renforcées de confidentialité des données médicales.
L’énergie, les services utilitaires et l’industrie manufacturière complètent le tableau des secteurs stratégiques.
Géants mondiaux, acteurs régionaux et pépites locales
Le paysage concurrentiel mêle éditeurs mondiaux (IBM, Cisco, Microsoft, Palo Alto) qui conservent des positions fortes sur les pare-feu, XDR et siem, à des acteurs régionaux et locaux qui jouent la carte linguistique et réglementaire.
Les intégrateurs locaux et certaines filiales d’opérateurs se différencient par des centres opérationnels de sécurité en français et arabe, des services d’accompagnement réglementaire et des offres packagées pour les PME exportatrices.
Plusieurs obstacles limitent toutefois la trajectoire, à savoir la pénurie d’analystes francophones et arabophones, qui se traduit par une hausse des tarifs ; des SOC hérités, fragmentés et non corrélés entre ministères et entreprises publiques ; enfin, une faible pénétration de la cyber-assurance hors du périmètre bancaire, limitant les mécanismes de transfert de risque pour les PME.
Ces éléments pondèrent la croissance et expliquent la préférence pour des modèles managés plutôt que la constitution d’équipes internes coûteuses et difficiles à maintenir.
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Un enjeu de souverainté
Au-delà des chiffres, la trajectoire marocaine illustre un défi classique pour les pays en transition numérique : comment concilier ouverture aux technologies mondiales (hyperscalers, éditeurs internationaux) et construction d’un écosystème souverain, capable de produire des compétences, des réponses techniques et des offres adaptées au paysage linguistique et règlementaire local ?
Les investissements en cybersécurité ne sont plus une option comptable, ils deviennent une condition de compétitivité à l’export et de stabilité sociale, comme l’a prouvé la portée médiatique et sociale du piratage de la CNSS.
Si le Maroc dispose désormais d’un socle stratégique (SNC 2030), d’infrastructures cloud locales annoncées par des acteurs globaux, et d’un marché en croissance, la réussite de la stratégie nationale de cybersécurité dépendra tout de même de la capacité conjuguée des pouvoirs publics et des intégrateurs locaux à transformer la pression réactionnelle en programmes structurants allant de la formation à la mutualisation des SOCs, en passant par des offres accessibles aux PME et une gouvernance renforcée de la donnée sensible.
Si ces conditions sont réunies, préconise Mordor Intelligence, le pays peut non seulement protéger ses systèmes critiques, mais aussi exporter des services de cybersécurité en français et en arabe vers l’Afrique francophone et au-delà, transformant une vulnérabilité récente en avantage compétitif régional.
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