À Safi, il n’a pas fallu toute une nuit pour que le drame s’installe. Une heure a suffi. Une heure de pluie violente, presque irréelle, pour transformer des rues familières en torrents de boue et faire basculer des vies ordinaires dans l’irréparable. Dimanche 14 décembre 2025, des dizaines de personnes ont trouvé la mort dans des inondations soudaines, le bilan le plus lourd enregistré depuis une décennie au Maroc pour ce type d’intempéries. Un chiffre provisoire qui glace, mais qui n’étonne plus vraiment.
Les images ont circulé rapidement, comme toujours. On y voit l’eau déferler sans retenue, emporter des voitures, renverser des poubelles, envahir la médina. Un mausolée à moitié submergé. Des secouristes luttant contre le courant. Ces scènes, les Safiots les regardent avec effroi, mais aussi avec une amère impression de déjà-vu. Car la pluie, aussi violente soit-elle, n’explique pas tout.
Certes, les autorités évoquent des précipitations « exceptionnelles ». Les climatologues rappellent que l’automne marocain a changé de visage : moins frais qu’autrefois, chargé d’une humidité persistante héritée de l’été. Le réchauffement climatique accentue les contrastes et multiplie les averses courtes, mais d’une intensité redoutable. Le risque est connu. Il est documenté. Et pourtant, Safi semble l’avoir affronté à mains nues.
Dans la vieille ville, au moins 70 habitations et commerces ont été inondés. Dix véhicules ont été emportés. Des routes coupées, des quartiers isolés. « Une journée noire », souffle un habitant. Des témoins sur place jurent que les autorités locales et le secours ne sont arrivés qu’à la tombée de la nuit, soit deux heures après la submersion de la médina. Un autre pose une question simple, presque naïve : pourquoi aucun camion n’est venu pomper l’eau, comme auparavant ? Pourquoi cette impression persistante que les secours arrivent toujours trop tard, et jamais avec les bons moyens ?
La colère est d’autant plus vive que les interventions ont été jugées tardives, parfois maladroites. Une barque poussée à la main par un secouriste à moitié sous l’eau, son moteur refusant de démarrer, restera comme une image cruelle de cette journée. Elle choque d’autant plus que les secouristes marocains ne manquent ni de courage ni d’expérience. À l’automne 2024, ils prêtaient encore main-forte à leurs homologues espagnols lors des inondations meurtrières liées à la « goutte froide » à Valence. Alors pourquoi, chez eux, cette impression d’impréparation chronique ?
La réponse, beaucoup la situent en amont. Aucun véritable projet de protection de la médina contre les crues de l’Oued Chaâba n’a jamais vu le jour. L’urbanisation a avancé, les alertes se sont répétées, mais les infrastructures, elles, n’ont pas suivi. À chaque pluie, la même vulnérabilité resurgit.
À six jours du coup d’envoi de la Coupe d’Afrique des Nations, la colère s’est exprimée sans détour. « Où est le gouverneur ? Où sont les élus ? Nous ne voulons ni de la CAN ni de la Coupe du monde. Nous voulons des infrastructures de base. » Le slogan est brutal, mais il dit une vérité simple : aucune ambition internationale ne peut tenir si les fondations locales restent fragiles.
À Safi, l’eau s’est retirée. Le deuil, lui, reste. Et avec lui, une question lancinante : faudra-t-il encore des morts pour que la prévention cesse d’être un luxe et devienne enfin une priorité ? D’ici-là, les gens continueront de crier haut et fort : « Assez ! Safi ! »
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