Le Chili a viré de bord ce dimanche 14 décembre 2025. José Antonio Kast, figure assumée de l’extrême droite chilienne, a remporté l’élection présidentielle. Un basculement symbolique pour un pays longtemps présenté comme un laboratoire progressiste en Amérique latine. Kast n’est pas un inconnu : avocat de 59 ans, ancien défenseur du maintien au pouvoir d’Augusto Pinochet lors du référendum de 1988, héritier politique et idéologique d’une droite autoritaire qu’il n’a jamais vraiment reniée. Son histoire familiale en dit long avec un frère ministre et président de la banque centrale durant la dictature ainsi qu’un père, ancien soldat allemand, adhérent au parti nazi en 1942, arrivé au Chili après-guerre avec de faux papiers. Une trajectoire migratoire clandestine que Kast passe sous silence lorsqu’il fait campagne sur l’expulsion des migrants illégaux, en particulier vénézuéliens fuyant le régime Maduro. L’ironie est lourde, mais l’efficacité électorale, réelle.
Sa victoire s’explique aussi par un climat régional favorable. En Argentine voisine, Javier Milei a ouvert la voie. L’ultralibéralisme assumé, la tronçonneuse budgétaire et le rejet frontal de l’État ont produit des résultats macroéconomiques visibles : inflation contenue, finances publiques redressées. Mais à quel prix ? Une pauvreté encore autour de 36%, une hausse du chômage, l’explosion de l’économie informelle, des services publics affaiblis et des inégalités étirées à l’extrême.
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Au-delà de l’Amérique du Sud, la mécanique est désormais globale. La séquence Covid, suivie d’un choc inflationniste massif, a offert un terrain idéal au populisme. Quand le coût de la vie explose et que l’horizon se referme, il devient tentant de chercher un responsable commode, l’étranger, le migrant, l’autre, plutôt que de s’interroger sur ses propres choix collectifs. Insécurité, immigration irrégulière, inflation forment un triptyque désormais classique.
Cette dynamique traverse désormais la plupart des démocraties. En Amérique du Sud, le virage est net. Aux États-Unis, Donald Trump a normalisé une approche autoritaire du pouvoir, allant jusqu’à désigner les antifascistes comme menace majeure pour l’État. En Italie, Giorgia Meloni gouverne en ayant soigneusement lissé son discours sans en effacer les racines. En France, les sondages placent Jordan Bardella en tête d’une présidentielle encore lointaine. Aux Pays-Bas, l’extrême droite est confortablement ancrée dans le paysage politique. En Europe de l’Est, elle s’est installée depuis longtemps. Une exception notable : la Belgique francophone, où le « cordon sanitaire » médiatique limite la visibilité des partis extrêmes, rappelant que le pluralisme n’implique pas la neutralité face aux idéologies antidémocratiques.
Cette poussée serait impossible sans un autre facteur clé : la concentration des richesses et du même coup des médias. Une presse de plus en plus contrôlée par des milliardaires et des groupes ultralibéraux offre à l’extrême droite une tribune permanente. Le paradoxe est assumé : nationalisme dans le discours, ultralibéralisme dans les alliances économiques. L’extrême droite s’accommode très bien d’un capitalisme dérégulé tant qu’il sert ses relais de pouvoir.
Et dans ce brouhaha permanent, une entreprise de banalisation est à l’œuvre. On attaque les piliers sociaux, les droits fondamentaux, les pensées humanistes, au nom d’une liberté d’expression vidée de toute responsabilité. La fenêtre d’Overton s’élargit, rendant acceptable l’inacceptable d’hier. Financé par des intérêts économiques cherchant à prolonger un modèle de concentration des richesses devenu socialement intenable, ce « nouveau fascisme » s’habille de modernité.
Face à cette situation, les gouvernements devraient-ils proscrire les partis qui mettent en péril la démocratie ? Certains pays, comme la Belgique, montrent que des garde-fous institutionnels peuvent fonctionner. Mais la censure ou la répression seules ne suffiront pas. Interdire sans convaincre, c’est déplacer le problème sans le résoudre.
L’issue se décidera sans doute du côté de la jeunesse. Les boomers, piliers électoraux de ces idées radicales et largement attachés à la préservation du statu quo économique, s’effacent progressivement sur le plan démographique. À l’inverse, la génération Z sera très prochainement plus nombreuse et pleinement engagée dans le jeu politique. Elle porte déjà des exigences claires avec plus de justice sociale, une régulation économique accrue, davantage de libertés individuelles et, surtout, la fin de l’hypocrisie institutionnelle. Elle l’a encore démontré récemment en Bulgarie, où une mobilisation massive a précipité la chute du gouvernement.
Les trajectoires restent ouvertes : basculement autoritaire ou refondation démocratique. Une certitude demeure toutefois : l’engrenage actuel n’a rien d’inéluctable, à condition de réinvestir le sens collectif, l’équité et les valeurs civiques avant que la barre ne vire irrévocablement à tribord.
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