Au Maghreb, la géographie précède la politique et explique une partie des tensions entre et à l’intérieur des pays.
Indubitablement, la saison estivale qui s’achève aura, une nouvelle fois, été l’occasion de tester les nerfs des opinions publiques des deux frères ennemis du Maghreb, le Maroc et l’Algérie.
Entre la vague humaine qui a submergé l’enclave de Sebta et la recrudescence des incendies meurtriers en Algérie, la piste du complot du voisin ressurgit, comme à l’accoutumée, jusqu’à faire l’objet d’une déclaration du président Tebboune évoquant une supposée piste criminelle.
Le plus étonnant est que les opinions publiques redécouvrent chaque été ce que le reste de l’année leur fait oublier : la géographie et le climat comptent dans cette partie du monde peut-être plus qu’ailleurs. Car le Maghreb, c’est d’abord sa géographie. Du nom même de « Maghreb » à son positionnement géographique stratégique, tout ici est affaire de géographie.
La crise de Sebta reflète d’abord les écarts persistants entre le « Nord » et le « Sud ». Même revigorée par l’appellation de « Sud global », censée traduire la centralité dynamique de pays autrefois considérés comme marginaux ou périphériques, la réalité des défis auxquels ils sont confrontés demeure tenace : chômage des jeunes, redistribution des richesses, inégalités territoriales et manque d’horizons et de perspectives.
Le Maroc en fait les frais. Car malgré une croissance réelle et des bouleversements considérables qui l’ont propulsé au-devant de son continent, sa géographie le place au voisinage immédiat d’un espace européen aux standards économiques et sociaux incomparablement plus élevés. Sebta en est l’une des manifestations les plus visibles : quelques kilomètres suffisent à séparer deux réalités économiques et sociales radicalement différentes.
La géographie pourrait également contribuer à expliquer l’ampleur des incendies qui frappent l’Algérie. L’explosion démographique qu’a connue le pays au cours des dernières décennies, à rebours du ralentissement désormais observé chez ses voisins marocains et tunisiens, constitue un facteur de pression supplémentaire sur les ressources, les territoires et les écosystèmes.
L’Algérie conserve ainsi une structure démographique nettement plus jeune que le Maroc, et surtout que la Tunisie, avec une population d’environ 48 millions d’habitants, contre quelque 39 millions au Maroc et 12 millions en Tunisie. Mais là encore, la géographie est déterminante.
Le territoire algérien est immense. Pourtant, l’essentiel de sa population se concentre dans le Nord, sur une fraction infime de son territoire. Au-delà, l’immensité saharienne, largement désertique et très faiblement peuplée.
Une configuration radicalement différente de celle du Maroc, dont la façade atlantique et les cimes de l’Atlas, permet une dispersion plus importante des populations et des activités vers l’intérieur du pays.
Cette concentration humaine, combinée à la topographie montagneuse du Nord, à la couverture forestière, aux épisodes de sécheresse et aux effets du changement climatique, crée des conditions particulièrement favorables à la propagation de feux dévastateurs, notamment en Kabylie et dans le Nord-Est.
La géographie ne détermine évidemment pas tout. Elle ne saurait à elle seule expliquer les incendies, pas plus qu’elle ne permet de réduire les crises migratoires à une simple équation territoriale. Mais elle constitue le cadre dans lequel s’exercent les facteurs politiques, économiques, démographiques et climatiques.
Si le Maroc solde progressivement certains des reliquats de son histoire, fruits de sa géographie – de ses confins sahariens aux anciens comptoirs coloniaux du Nord -, l’Algérie, elle, entre dans un nouveau cycle géopolitique. Ses frontières actuelles, largement héritées de la période coloniale et consolidées au moment de l’indépendance, ont produit des conséquences profondes sur l’organisation du territoire comme sur les rapports de force régionaux.
C’est finalement là que se trouve la dialectique des rapports de force au Maghreb : à qui profite la géographie, et pour qui devient-elle une malédiction ? Qui est le centre, et qui est la périphérie ?
L’historien français Fernand Braudel rappelait, dans son analyse des économies-mondes, que les espaces s’organisent autour de centres, de zones intermédiaires et de périphéries. Le Maghreb n’échappe pas à cette logique.
L’histoire et la géographie ont largement façonné les centralités et les périphéries de cette région. La propagande, les récits nationaux et le révisionnisme historique peuvent certes nourrir l’espoir de renverser un jour la tendance. Mais tant que la géographie conserve son poids, ces ambitions se heurtent à une réalité autrement plus difficile à déplacer.
Il ne s’agit pourtant pas ici de différences entre les femmes et hommes d’Algérie et du Maroc. Ceux qui vivent d’un côté ou de l’autre de ces frontières sont, au fond, les mêmes hommes et les mêmes femmes de cette vaste terre du Maghreb. Les frontières politiques n’ont jamais suffi à effacer les continuités humaines. Et je rappelle que le centre lui-même a été en partie construit par les bras venus de sa périphérie. Et la périphérie, à son tour, aura été peuplée de ceux qui ont fui, quitté ou été repoussés par le centre.
Il s’agit, en réalité, de restaurer l’ensemble commun tant espéré par les peuples du Maghreb. Et tant que cet ensemble naturel ne verra pas le jour, la géographie continuera de sanctionner l’Algérie autant qu’elle favorisera le Maroc.
Hafid Boutaleb est journaliste spécialiste des affaires internationales. Chroniqueur télévision et radio, il est également co-fondateur de "Intiatives pour la communauté économique du Maghreb".
Depuis 2014, Hafid Boutaleb travaille comme consultant en médias. En 2022, afin de perfectionner ses compétences en journalisme et médias, il a intégré et obtenu avec succès un Master of Letters (MLitt) en journalisme numérique à l'Université de Strathclyde Glasgow. Tout au long de sa carrière, Hafid Boutaleb a collaboré étroitement avec des institutions internationales prestigieuses telles que la CCNUCC, l'AIE, l'IPEEC, la BAD et la BERD.